Le déni de grossesse est le comportement inconscient de négation du fait d'être enceinte, que présentent certaines femmes par méconnaissance de leur grossesse, les changements liés à la grossesse étant biologiquement réduits ou incorrectement perçus. Une grossesse niée évolue à l'insu de la femme qui peut ne pas sentir qu'elle est enceinte, ou alors ne pas faire de lien entre les symptômes perçus et une grossesse.

Les dénis de grossesse sont souvent liés à l'histoire de la femme. Selon le psychiatre et philosophe Benoît Bayle, il est parfois qualifié de déni total.. Le déni de grossesse doit être différencié de la dénégation de grossesse, ou déni partiel, qui comporte une part de conscience, oscillatoire. ou non, du fait d'être enceinte...

Alors qu'il existe de tout temps dans toutes les sociétés, et que les professionnels de santé y sont fréquemment confrontés, en 2013, il reste peu étudié et mal défini. Il peut être la cause d'un abandon d'enfant ou dans certains cas extrêmement rares, d'un néonaticide.

Aspects médicaux

Contexte

La grossesse est un état transitoire avec des bouleversements hormonaux, corporels, psychologiques, familiaux et sociaux. La femme en train de devenir mère va devoir s'adapter à cette période de sensibilité particulière, dite de « transparence psychique. », où la femme est à l'écoute de sa propre histoire (infantile par rapport à sa propre mère) et de son propre corps. Des problématiques, des traumatismes, des deuils du passé peuvent ressurgir..

Normalement, la période de grossesse laisse le temps d'accepter la grossesse, de s'attacher au fœtus, et de se préparer à la naissance et aux soins du nouveau-né. Progressivement des représentations de l'enfant à venir se construisent : l'enfant imaginaire correspond à l'idéal maternel, l'enfant fantasmatique correspond à l'inconscient maternel, et l'enfant réel commence à apparaître avec l'échographie. Ces « trois enfants » doivent se concilier en un seul. Il existe fréquemment un sentiment de plénitude et de toute-puissance, qui a pu donner naissance au mythe de « la grossesse merveilleuse » qui protègerait toute femme enceinte de tout trouble mental..

Pour beaucoup de femmes, la grossesse peut être un temps de craintes et de doutes qui sont le plus souvent surmontés. Mais il est des cas où les peurs sont telles qu'elles conduisent des femmes à nier leur grossesse. Il s'agit d'un mécanisme inconscient de défense inapproprié, où la femme inconsciente de sa grossesse est incapable de s'attacher au fœtus, et de se préparer à la délivrance et à la maternité..

En France, le déni de grossesse est ainsi défini de façon limitative, comme un refus inconscient, ou du moins « lorsque la participation inconsciente est prévalente ».. Dans les pays anglo-saxons, le déni de grossesse est parfois élargi à la dissimulation consciente de la grossesse (chez des adolescentes par exemple) où le « déni de grossesse » est plutôt celui de l'entourage familial ou social (interdits religieux, moraux, socio-culturels...). Cet élargissement se justifierait d'un point de vue pragmatique, par le fait que les problèmes engendrés sont les mêmes : détresse psychologique, accouchement prématuré sans assistance, petit poids de naissance, voire néonaticide ou infanticide à la naissance.

Il semble qu'il y ait un continuum de comportements de grossesse, qui va de la pleine conscience de grossesse avec dissimulation, en passant par la suspicion ou incertitude de grossesse, jusqu'au déni total de la grossesse pouvant se prolonger jusqu'à l'accouchement.

Épidémiologie Des études prospectives de population ont estimé que le déni de grossesse concerne environ 1 cas sur 475 naissances () au-delà de 20 semaines de gestation..

Parmi ces cas, une proportion estimée de 1 grossesse sur n’est pas diagnostiquée avant l’accouchement, une fréquence comparable à celle de l’éclampsie et plus élevée que celle des grossesses multifœtales.

Ceci indique que le déni est un état transitoire pour la majorité des femmes. Dans quelques cas, des femmes en état de déni reconnaissent leur grossesse au vu de leur image échographique. Le déni est dit partiel lorsque la grossesse est reconnue à partir du , et total lorsque le déni se poursuit jusqu'au terme.

Depuis les années 2000, il apparaît qu'il n'existe pas de « profil type » du déni de grossesse. La majorité des femmes étudiées sont âgées de 20-25 ans, multipares (déjà une ou plusieurs grossesses), dans de bonnes conditions sociales (étudiantes, salariées). Seule une minorité a une intelligence diminuée, consomme des drogues ou présente un trouble psychiatrique.

Le risque de néonaticide (meurtre d'enfant de moins de ) serait plus élevé chez les femmes jeunes et immatures, célibataires, ayant rompu précocement tout lien avec le géniteur, et souvent en proie à la solitude.

Il semble que le stress et les conflits psychologiques provoqués par la grossesse puissent conduire à un mécanisme de déni chez des femmes jusque-là bien adaptées à d'autres situations. Les femmes déniant leur grossesse constitueraient alors un groupe hétérogène, sans caractéristique distinctive claire. Une échelle de risque, à visée préventive, est presque impossible à construire. Plusieurs auteurs suggèrent que c'est aux médecins d'être avertis de la possibilité de déni de grossesse chez toute femme ayant l'âge de procréer.

Historiquement (au ), il a été considéré à tort que le déni de grossesse était le fait de femmes jeunes, primigestes (première grossesse), de couche sociale défavorisée, en difficulté intellectuelle et d'instruction, avec usage de drogues, ou problèmes psychiatriques.

Clinique Le terme « déni de grossesse » recouvre un spectre clinique complexe, allant de l’absence totale de signes physiologiques perceptibles et de conscience de la grossesse, à la présence de signes classiques niés, minimisés ou interprétés autrement par la personne enceinte. Les modifications corporelles sont souvent discrètes, un constat parfois qualifié de « déni somatique » (somatic denial)., en référence à l’absence de distension abdominale et à une faible sensibilité aux signaux physiques de la grossesse. L’aménorrhée caractéristique de la grossesse est expliquée par d'autres raisons par la femme en déni (contraceptifs, stress, troubles hormonaux), quand ce ne sont pas des métrorragies qui alimentent l'idée de permanence des règles. Dans une étude, 38 % du groupe des femmes ayant consulté durant leur grossesse n'ont pas été diagnostiquées enceintes, ce qui illustre la difficulté à reconnaître l’état gestationnel, même pour un professionnel de santé.

Quand le bébé commence à bouger, la femme n'y prête pas attention ou interprète ces mouvements fœtaux comme sans lien avec une grossesse. L’enfant se loge en position debout, dans un utérus resté vertical près de la colonne vertébrale., ce qui limite l’expansion abdominale et contribue à la discrétion des signes extérieurs. Au moment de l’annonce du déni par le médecin et de la prise de conscience par la femme qu’elle est bien enceinte, son corps peut alors se transformer, récupérant rapidement un poids correspondant à son terme de gestation. Cette adaptation brutale illustre la plasticité physiologique du corps dans ce contexte.

Les conséquences sur la santé du nouveau-né dépendent de la durée du déniPropos du , gynécologue obstétricien, sur Soir 3, lundi 19 janvier 2009. Dans le déni partiel, les femmes peuvent accepter leur grossesse et s’attacher au fœtus, sans conséquence néfaste pour l’enfant. Dans le déni partiel prolongé, il peut y avoir un retard de croissance intra-utérin ou une mort fœtale in utero.

Quand le déni est total, jusqu'au terme de la grossesse, l’accouchement non assisté constitue un choc psychologique très important pour la mère, qui n’a pas pu se préparer psychologiquement à l’accueil de l’enfant et ne fait pas appel à son entourage. Dans certains cas l'accouchement peut être prématuré et aboutir à un poids de naissance faible. Le travail est souvent très rapide ; la jeune femme peut se rendre aux urgences en évoquant une tumeur suspectée, telle autre peut ressentir un besoin d’aller à la selle : elle accouche dans les toilettes, où l’enfant meurt noyé..

Un tableau récapitulatif des signes cliniques les plus fréquemment observés dans les grossesses non perçues est présenté ci-dessous.

+ Comparaison des signes cliniques entre les grossesses typiques et les grossesses non perçues Aspect Présentation typique d'une grossesse Présentation dans les grossesses non perçues Source Aménorrhée Absence de règles Présente dans certains cas, mais souvent attribuée à des saignements légers ou irréguliers Nausées / vomissements Fréquents au premier trimestre Absents ou confondus avec des troubles digestifs Prise de poids Gain pondéral progressif au fil des mois Minime ou absente, parfois interprétée comme un changement d’alimentation ou du stress Ventre arrondi Augmentation nette du volume abdominal Peu visible ; ventre plat ou prise de poids mal localisée Mouvements fœtaux Perçus entre et Non perçus ou attribués à des troubles intestinaux Tension mammaire Sensibilité ou gonflement des seins Rarement signalée ou interprétée différemment

Déni de grossesse chez les adolescentes Chez les adolescentes, le déni de grossesse présente des caractéristiques singulières, liées à leur développement psychique et corporel. Il s’exprime souvent par une méconnaissance du corps, une immaturité affective et une faible interprétation des signes physiologiques parfois pourtant présentes. L’activité physique intense, fréquente à cet âge, ainsi que la persistance de règles ou de saignements, contribuent à masquer la grossesse. Le repérage vient souvent de l’entourage avant d’être confirmé médicalement. Le diagnostic, posé tardivement, suscite chez l’adolescente un sentiment d’irréalité, voire de dissociation, et un long délai dans l’appropriation du rôle maternel. La réaction de l’entourage influence fortement le vécu postnatal et l’ajustement psychologique. Ces particularités justifient une prise en charge spécifique, encore trop peu développée..

Cet aspect a notamment été étudié par le Dr Félix Navarro († 2017), ancien responsable de l’Association Française pour la Reconnaissance du Déni de Grossesse (AFRDG), qui s’intéresse aux conséquences juridiques.

Classifications en débat Le déni de grossesse n’est pas reconnu comme une entité clinique autonome dans les grandes classifications diagnostiques internationales. Ni le DSM-5-TR (2022) (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), ni la CIM-11. (Classification internationale des maladies). Toutefois, certains codes de la CIM-11, tels que QA41 (état de grossesse constaté fortuitement), QA43.3 (Surveillance de la grossesse avec antécédents de soins prénatals insuffisants) ou QA43.30 (grossesse dissimulée), peuvent décrire des situations cliniques en lien avec ce phénomène.

Certains auteurs plaident pour une meilleure reconnaissance dans les classifications internationales, qui sont régulièrement révisées. Ce débat porte à la fois sur la nature du phénomène et sur sa dénomination. Une proposition terminologique distingue par exemple la « négation de grossesse » (negated pregnancy) en deux formes : une forme complète ; et une forme incomplète, où la grossesse est reconnue mais minimisée, négligée ou dissimulée.

Le déni pourrait être psychotique (s'accompagner de troubles psychiatriques graves) ou non-psychotique (sans troubles avérés). Le déni psychotique peut être, entre autres, celui de sujets déjà schizophrènes ou bipolaires avant leur grossesse et qui le restent après.