thumb|upright=1.2|Le roi Melishipak II de Babylone (1186–1172 av. J.-C.) présentant sa fille à la déesse Nanaya, détail d'un kudurru retrouvé à Suse.|alt=Gravure dans la pierre représentant Le roi Melishipak II de Babylone (1186–1172 av. J.-C.) présentant sa fille à la déesse Nanaya vignette|Carte de la Mésopotamie avec les frontières des États modernes, l'ancien tracé du littoral du golfe Persique et les sites des grandes cités antiques.

La religion de la Mésopotamie rassemble les pratiques et croyances religieuses polythéistes des divers peuples qui ont vécu en Mésopotamie pendant l'Antiquité, entre le et le début de notre ère : Sumériens, Akkadiens, Babyloniens, Assyriens pour les principaux.

Les anciens Mésopotamiens vénéraient de nombreux dieux, conçus comme créateurs et ordonnateurs de l'univers et de l'humanité. Les États du « Pays des deux fleuves », avec leurs souverains à leur tête, organisaient la société et l'économie de manière à assurer l'entretien des dieux. Quiconque enfreignait l'ordre voulu par les dieux en subissait les conséquences, tandis que ceux qui accomplissaient correctement les rites pouvaient prospérer. S'ensuivait un ensemble de croyances et de pratiques liées aux relations entre sphère divine et sphère humaine, qui passaient par des prières, des hymnes, des rituels, même si en fin de compte les Mésopotamiens ont admis l'impossibilité de bien comprendre les volontés de leurs créateurs.

La redécouverte de la religion de l'ancienne Mésopotamie a longtemps été marquée par la recherche des parallèles et informations que celle-ci pouvait fournir sur la Bible, notamment sur ses origines. Mais peu à peu la religion mésopotamienne est devenue un objet d'étude pour elle-même, et sa compréhension continue de progresser avec la publication de nouveaux textes et la réinterprétation de sources connues depuis longtemps.

Conditions d'étude Définitions Au cours de leur histoire longue et complexe, les anciens Mésopotamiens n'ont pas plus que les autres peuples de la Haute Antiquité élaboré un concept de « religion » : la religion de la Mésopotamie antique a donc été reconstruite par les travaux des historiens modernes à partir du en fonction de leurs propres définitions de cette notion. Cette reconstruction s'appuie sur la sélection et l'interprétation d'une grande variété de sources considérées par les historiens comme reflétant l'univers religieux des peuples mésopotamiens.

En sachant que la définition de ce qu'est la religion est en général considérée comme impossible, ou du moins qu'il n'existe pas de consensus à son sujet : aussi ce qui est considéré comme « religieux » peut varier d'un spécialiste à l'autreR. Azria, « Avant-propos », dans R. Azria et D. Hervieu-Léger (dir.), Dictionnaire des faits religieux, Paris, 2010, p. VII.. Elle a par exemple pu être définie comme un , à savoir, dans le contexte mésopotamien, en premier lieu des divinités, mais aussi des fantômes, des démons et des monstres, considérés comme capables d'agir sur la vie des individus et des communautés politiques (A. Zgoll) : .

Une religion donnée se caractérise par sa propre conception du surnaturel et du sacré, un sentiment religieux, et des croyances (ou représentations ; avec une mythologie) et des pratiques (le culte, les comportements) qui sont interdépendantes. Les religions polythéistes antiques telles que la religion mésopotamienne se différencient des religions révélées, souvent monothéistes, qui sont les plus répandues dans le monde moderne, par l'absence de figure fondatrice, de texte sacré, de croyances et de comportements fixés par des autorités religieuses et auxquels tout fidèle doit se conformer (orthodoxie et orthopraxie, dogmes).

Sources

Comme pour d'autres aspects de la société, les sources exploitables sur la religion mésopotamienne sont très diverses.

Les sources écrites, en majorité sur des tablettes cunéiformes, constituent la source principale pour étudier la religion des anciens Mésopotamiens. L'attention des chercheurs a porté en priorité sur les textes littéraires relatant des mythes, comme l'Épopée de Gilgamesh, l'Épopée de la Création, la Descente d'Ishtar aux Enfers, ou encore l'Atrahasis, notamment en raison de leurs parallèles avec la Bible. Mais ces écrits ne constituent pas une source sur la religion quotidienne des habitants de la Mésopotamie, car ils sont le produit d'un milieu lettré souvent proche du pouvoir politique, ne cherchant pas forcément à retranscrire une tradition orale populaireM. G. Masetti-Rouault, « Du bon usage de la mythologie mésopotamienne », dans X. Faivre, B. Lion et C. Michel (dir.), Et il y eut un esprit dans l'Homme, Jean Bottéro et la Mésopotamie, Paris, 2009, . Les hymnes, prières et poèmes de nature religieuse sont des documents importants mais il est vraisemblable que cette littérature ne représente qu'une faible partie de ce qui devait circuler oralement. Les pratiques cultuelles étaient notées dans des textes de nature technique qui servaient à aider les devins, astrologues, exorcistes, lamentateurs, etc., et aussi dans des textes administratifs enregistrant la livraison de produits pour des offrandes.

thumb|left|Sceau-cylindre représentant une scène de culte rendu au dieu du Soleil, Shamash.

L'art religieuxPour les différentes formes d'art religieux, voir J. Black et A. Green, Gods, Demons and Symbols of Ancient Mesopotamia, An Illustrated Dictionary, Londres, 1998 est particulièrement important car il a sans doute touché un spectre social bien plus large que celui attesté dans les sources écrites. Si certaines œuvres étaient réservées aux temples et aux palais, notamment les nombreuses stèles votives, et étaient soustraites à la vue du plus grand nombre, d'autres devaient être accessibles au peuple. Du reste, les fouilles dans les résidences ont livré des objets qui avaient la fonction d'amulette, et des ex-voto déposés par des individus dans des temples ont été retrouvés. Les sceaux-cylindres, courants dans la société mésopotamienne, portent souvent des scènes religieuses. Là encore, si certaines réalisations peuvent illustrer un versant « populaire » de la religion, les œuvres d'art religieux les plus remarquables restent néanmoins le fait du monde des élites, notamment les statues et bas-reliefs commandités par des rois ou de grands personnages des royaumes mésopotamiens.

Les archéologues ayant fouillé les sites de l'ancienne Mésopotamie ont dégagé des édifices architecturaux à fonction religieuse, ainsi que des installations cultuelles, même s'il est souvent difficile de bien restituer leur nature et leur fonction exactes col. 110-1119. Ils se sont en premier lieu intéressés aux espaces les plus importants des grandes villes de cette région, donc en priorité à leur cœur politique et religieux, et les principaux temples du sud mésopotamien ont été mis au jour. Les sépultures sont également une source importante pour reconstituer l'univers spirituel des anciens Mésopotamiens.

Finalement, c'est la combinaison des différents types de sources qui permet de restituer les pratiques le plus fidèlement possible, notamment quand elle permet de replacer dans leur cadre spatial les gestes du clergé mésopotamien qui sont décrits dans les textes, et quand ces derniers aident à l'identification des bâtiments dégagés lors des fouilles et à comprendre la fonction de leurs différentes composantesSur ces genres d'études, voir en particulier D. Charpin, Le clergé d'Ur au siècle d'Hammurabi, Genève, 1986 et R. Zettler, The Ur III Temple of Inanna at Nippur, The Operation and Organization of Urban Religious Institutions in Mesopotamia in the Late Third Millennium B.C., Berlin, 1992..

Historiographie

Les auteurs de l'Antiquité classique ayant laissé peu d'écrits sur les pratiques religieuses des anciens Mésopotamiens, il a fallu les premières fouilles des anciennes cités mésopotamiennes pour ramener cette religion à la lumière, durant la seconde moitié du . Les découvertes les plus spectaculaires furent celles des textes mythologiques des bibliothèques de Ninive, en particulier la tablette du Déluge de l'Épopée de Gilgamesh publiée par George Smith en 1872D. Charpin, « 1872 : la Bible avait donc copié ! », dans Dossiers d'archéologie 204, 1995, . La redécouverte de la religion mésopotamienne fut parfois marquée par des débats houleux sur la nature des liens entre le texte biblique et la religion mésopotamienne, en particulier en Allemagne au tout début du avec la querelle « Babel und Bibel » initiée par Friedrich Delitzsch selon qui la religion des anciens Israélites était originaire de Babylone, et qui finit par radicaliser ses positions, jusqu'à l'antisémitisme M. T. Larsen, « The "Babel/Bibel" Controversy and Its Aftermath », dans .

Par la suite les controverses furent plus apaisées, mais le spectre de la Bible est toujours prégnant dans les études de la religion mésopotamienne, en particulier aux États-Unis. Il est assez courant que l'analyse des textes mésopotamiens soit vue sous l'angle de la recherche de parallèles avec la religion israélite, qu'on les lise sous l'angle de l'influence ou bien sous celui de points communs en raison de l'appartenance à une sphère culturelle identique (le « Proche-Orient ancien »). Aujourd'hui l'attitude dominante chez les assyriologues (historiens de la Mésopotamie antique) face à ces questionnements qu'ils ne peuvent ignorer est d'étudier les parallèles entre les deux, mais aussi les différences pour offrir une approche modérée. M. W. Chavalas, « Assyriological and Biblical Studies: A Century and A Half of Tensions », dans M. W. Chavalas et K. Lawson Younger Jr (dir.), Mesopotamia and The Bible: Comparative Explorations, Londres et New York, 2002, .

Une autre grille de lecture passée de la religion mésopotamienne a consisté à l'appréhender sous l'angle d'une religiosité de type « sémitique », considérée comme très expressive, verbale et émotive par opposition à la pensée plus spéculative et raisonnée des Grecs. Mais depuis le début du , les spécialistes de la Mésopotamie antique ont cherché avant tout à étudier la religion mésopotamienne pour elle-même, ce qu'illustrent les nombreuses études sur les différents corpus de textes provenant d'une même époque et d'un même lieu ou région, étudiant généralement plus les aspects pratiques de la religion (le déroulement du culte, des rituels) que les croyances. Certains spécialistes ont tenté de donner une vision d'ensemble de la religion mésopotamienne même si cela a pu être dénoncé comme vain par le très influent A. L. Oppenheim, tenant d'une approche « pessimiste » qui considère que les sources disponibles reflètent essentiellement la religion des élites et laissent dans l'ombre celle des autres, et que des barrières conceptuelles rendent difficile la compréhension de la religion mésopotamienne. Cela contraste avec l'approche plus « phénoménologique » développée dans les travaux de Thorkild Jacobsen, qui a tenté de distinguer plusieurs stades de développement de la religion mésopotamienneVoir en particulier et T. Jacobsen, The harps that once…, New Haven, 1987., ainsi que dans ceux de Jean Bottéro, à l'approche plus spirituelle tout en intégrant pleinement les pratiques religieuses (à la différence du premier)Synthétisée dans et . Leurs synthèses et ouvrages de vulgarisation ont été particulièrement marquants aussi bien dans le milieu de la recherche que chez un public plus étendu en raison de leur qualité ; il en est de même des traductions de mythes sumériens par Samuel Noah Kramer.

Les approches récentes mettent plus en avant la nécessité d'étudier les contextes sociaux des sources sur la religion mésopotamienne, à prendre en considération son « encastrement » dans la culture et la société mésopotamiennes, sans émettre de jugements (notamment ceux guidés par des présupposés évolutionnistes qui considèrent les polythéismes comme une forme originelle dépassée par les monothéismes).

Contexte culturel et historique