Albert Pitres, né le à Bordeaux et mort le dans la même ville, est un médecin, professeur de médecine interne à la faculté de Médecine de Bordeaux et fondateur de l'école de neuropsychiatrie bordelaise. Élève et collaborateur de Jean-Martin Charcot à l'hôpital de la Salpêtrière, il contribue notamment à l'étude des localisations cérébrales, des troubles du langage, des neuropathies périphériques et des obsessions. Doyen pendant une vingtaine d'années de la faculté mixte de Médecine et Pharmacie de Bordeaux, il obtient la construction d'un site universitaire dédié à cette faculté, et le maintien de l'école du service de santé des armées à Bordeaux. Il crée à Bordeaux la première chaire provinciale de clinique des maladies mentales pour son collaborateur, le neuropsychiatre Emmanuel Régis (1855-1918).

Il laisse son nom à trois signes médicaux : en pneumologie deux de ceux d'un épanchement pleural et en neurologie l'un de ceux du tabès.

Biographie Origines familales et vie privée Jean Marie Marcel Albert Pitres, dit Albert Pitres, naît le , 13 rue Traversière (actuelle rue Albert-Pitres) à Bordeaux. Il est le fils de Jean Adolphe Pitres, propriétaire, et de Madelaine Corali Rousseille, épicière. Son père étant mort quand Pitres avait 8 ans, et sa mère ayant peu de ressources, il assure le soutien financier de sa famille. Il épouse le Jeanne Trabut-Cussac (1860-1932), le couple a cinq enfants. Son premier fils Jean Henri (1881-1881) décède à l'âge de deux mois. Son fils Jean Gustave (1882-1909) décède à 26 ans de tuberculose pulmonaire. Son fils Edgard Jean Paul (1889-1971) est médecin bactériologiste.

Formation Albert Pitres commence sa formation médicale en 1866 à Bordeaux à l'école Saint-Côme de médecine et chirurgie et à l'hôpital Saint-André. De 1867 à 1870, il est interne puis aide clinique du Henri Gintrac (1820–1878), titulaire de la chaire de clinique médicale. Henri est le fils d'Élie Gintrac (1791-1877) qui a joué un rôle majeur dans la transformation de l'école en faculté de médecine et pharmacie.

Albert Pitres est médecin auxiliaire pendant la guerre franco-allemande de 1870. Il part ensuite à Paris, et suivant les conseils d’Élie Gintrac, voyage en Amérique du Nord et sur le pourtour méditerranéen pendant un an. Il réussit le concours de l'internat de médecine à Paris en 1872 et est interne dans différents hôpitaux parisiens. Deux de ses stages s'effectuent à l'hôpital de la Salpêtrière, en 1874 dans le service de Jacques-Joseph Moreau de Tours (1804-1884), puis à la fin son internat en 1876 dans le service de Jean-Martin Charcot (1825-1893), qui dirige sa thèse pour le doctorat en médecine soutenue en 1877 et portant sur les lésions du centre ovale des hémisphères cérébraux.

Avec son ami Albert François-Franck, également interne, Albert Pitres se forme à la recherche en physiologie dans le laboratoire d'Étienne-Jules Marey (1830-1904) au Collège de France, en participant à des travaux sur l'épilepsie et l'excitabilité de la substance blanche. Il se forme également à l'anatomopathologie en étant préparateur dans le laboratoire de Louis-Antoine Ranvier (1835-1922), créateur de la première chaire d'histologie au Collège de France.

Carrière hospitalière et universitaire à l'hôpital de la Salpêtrière (Paris) Après son internat, Albert Pitres est chef de clinique adjoint de la faculté et répétiteur à l’École des Hautes Études dans le laboratoire d'histologie (1877-1878). Il est également secrétaire de la Société anatomique de Paris. Il devient un proche collaborateur et un ami de Jean-Martin Charcot, et côtoie dans son service à l'hôpital de la Salpêtrière les médecins neurologues Joseph Babinski, Georges Gilles de La Tourette, Jules Dejerine et Pierre Marie. Albert Pitres réussit le concours de l'agrégation en médecine en 1878, avec un mémoire portant sur les hypertrophies et dilatations cardiaques.

Carrière hospitalière et universitaire à Bordeaux vignette|Caricature du Albert Pitres.|316x316pxHenri Gintrac, alors doyen de la nouvelle faculté de médecine et pharmacie, sollicite en 1878 son élève Albert Pitres pour qu'il revienne à Bordeaux. Le choix de quitter Paris s'impose à Pitres par la nécessité d'obtenir un poste lui permettant de subvenir aux besoins de sa famille. En 1878, il est médecin des hôpitaux de Bordeaux. À partir de cette date et jusqu'à la fin de sa carrière, il exerce ses fonctions cliniques à l'hôpital Saint-André. Initialement chargé de cours d'anatomie générale et d'histologie, il devient professeur titulaire de la chaire d'anatomie générale et d'histologie en 1880, puis professeur titulaire de la prestigieuse chaire de clinique interne en 1881, où il succède au Jules Marit. En 1885, à l'âge de 37 ans, Albert Pitres est sollicité par le recteur de l'académie pour devenir Doyen de la faculté de médecine et pharmacie, afin de remplacer Paul Dénucé (1824-1889) qui démissionne du fait de problèmes de santé. Il est élu le et occupe cette fonction jusqu'au . Après une interruption de six ans où Pitres est remplacé par Barthélémy de Nabias (1860-1908), il est de nouveau doyen du au .gauche|vignette|Une expertise médicale avec Pitres et Régis.|243x243pxPendant la Première Guerre mondiale, Albert Pitres dirige avec Emmanuel Régis le département de neuropsychiatrie de la , créé par l'ouverture en août 1914 de salles réservées aux militaires dans l'asile de Bordeaux. Albert Pitres part à la retraite en 1919. Son collaborateur Emmanuel Régis, titulaire de la chaire de clinique des maladies mentales, étant décédé en 1918, son élève Jean Abadie lui succède à cette chaire.

Albert Pitres est admiré et aimé de ses élèves, et est considéré par ses contemporains comme un enseignant et un clinicien remarquable avec une intelligence brillante, alliée à une grande bienveillance et de l'humour . Il meurt le à Bordeaux, où il résidait 119 cours d'Alsace-Lorraine, de complications d'une chute dans les escaliers.

Albert Pitres est lauréat de l'Académie des sciences (prix Lallemant, 1887) et lauréat de l'Académie de médecine (prix Montyon, 1898). Il devient membre correspondant de l’Académie de médecine à partir de 1888, puis associé national à partir de 1889. Il est correspondant de l'Académie des sciences morales pour la section de philosophie (1923-1928), ainsi que de la Société de biologie et de la Société médico-psychologique. Albert Pitres est officier de l'Instruction publique le , chevalier de la Légion d'honneur le , officier le , et commandeur le .

Œuvres et travaux de recherche Travaux sur les localisations cérébrales La formation initiale à la recherche d'Albert Pitres est centrée sur la physiologie expérimentale. Sous l'influence de Charcot, il adopte une approche clinique empirique avec des travaux fondés sur la méthode anatomoclinique et l'anatomopathologie. Dans la filiation des travaux initiés par Paul Broca, il mène avec Charcot des études sur les localisations cérébrales chez 108 patients. Ces travaux permettent d'identifier les localisations motrices corticales, et de montrer que des lésions du cortex moteur entrainent une dégénérescence des voies pyramidales. Il met au point une technique de coupes sériées du cerveau, dites « coupes de Pitres ». Albert Pitres soutient le sa thèse pour le doctorat en médecine dirigée par Charcot, issue de ses travaux qui ont permis d'identifier le rôle du centre ovale. Après son départ à Bordeaux, Pitres poursuit sa collaboration avec Charcot sur les locations cérébrales, qui fait l'objet d'un ouvrage commun publié en 1883. L'intérêt de Pitres pour les recherches sur les localisations cérébrales s’exprime également dans ses études sur la topographie des lésions cérébrales impliquées dans l'épilepsie jacksonienne.

Travaux sur les troubles du langage et la mémoire La notoriété d’Albert Pitres est aussi liée à ses travaux sur les troubles du langage oral et écrit, et leur lien avec la mémoire. Il réalise des études sur l’aphasie amnésique, l’aphasie des polyglottes, et l’agraphie . Pitres qualifie ces travaux de recherche en psychologie pathologique, car il considère la mémoire comme une fonction psychique complexe non localisable, pour laquelle la recherche des projections corticales est un leurre : « Les centres sensoriels corticaux ne sont pas isolés du reste de l’encéphale et n’ont pas de fonctionnement autonome. Chacun d’entre eux est formé par des groupes de cellules que des neurones d’association munis de prolongements infiniment compliqués relient à toutes les autres parties de l’écorce ». Ses travaux sur l’aphasie font l’objet d’un rapport au Congrès français de Médecine interne de Lyon en 1894.

Travaux sur d’autres pathologies neurologiques Les travaux menés par Albert Pitres sur les lésions des nerfs périphériques sont fondés sur ses observations de blessures de guerre chez les combattants de la guerre de 1870 et de la Première Guerre mondiale. Il décrit les sensations illusoires des amputés, ainsi que les mécanismes de régénération et suppléance compensant la section des nerfs. Il étudie également avec Louis Vaillard (1850-1935) les névrites périphériques dans le diabète. Un de ses derniers ouvrages publié en 1925 avec Léo Testut (1849-1925) est consacré à l’anatomie et la physiopathologie des nerfs périphériques.

Pitres étudie les complications neurologiques de la syphilis, et décrit avec Jean Abadie l’insensibilité du tendon d'Achille à la pression dans le tabes, dit « signe d’Abadie » parfois aussi appelé « signe de Pitres ». Avec son élève Jean-René Cruchet (1875-1959) dont il dirige la thèse en 1902 , il met au point une méthode de gymnastique respiratoire (méthode de Brissaud et méthode de Pitres) fondée sur une technique de ventilation permettant de contrôler les tics moteurs, tels que ceux présents dans le syndrome de Gilles de la Tourette. Les compétences cliniques d’Albert Pitres en neurologie amènent des patients venant du monde entier à se faire hospitaliser dans son service à l'hôpital Saint-André.

Travaux sur l'hystérie et autres pathologies psychiatriques L’étude de l’hystérie a initialement une place importante dans les travaux de Pitres après son retour à Bordeaux, du fait des liens étroits qu'il maintient avec Jean-Martin Charcot à l’hôpital de la Salpêtrière. Ses célèbres Leçons de clinique sur l'hystérie et l'hypnotisme, effectuées dans le cadre du cours de clinique interne à l'hôpital Saint-André (1884-1890), sont publiées avec une préface de Charcot. Il y reproduit la mise en scène des hystériques telle qu'elle était pratiquée à la Salpêtrière. Pitres adhère à la théorie de Charcot sur l'hérédité de la névrose hystérique, et son déterminisme très précoce au cours du développement : « Elle est une maladie de l'évolution préparée par l'hérédité, elle se manifeste dès l'enfance par des accidents neuropathiques spéciaux et quand elle éclate dans la jeunesse ou à l'âge adulte, avec le cortège de ses symptômes caractéristiques, c'est que depuis longtemps déjà, l'organisme du malade en nourrissait le germe ». Il s’inscrit aussi dans la filiation de Charcot concernant le traitement de l’hystérie, fondé sur la théorie ovarienne et les zones hystérogènes et hystérofreinatrices, et préconise de faire porter aux patientes « un bandage à ressort, analogue aux bandages herniaires, dont la pelote s’appuie sur la région ovarienne freinatrice. Armées de ces bandages, les malades peuvent sortir la journée, vaquer à des occupations variées sans craindre d’être surprises inopinément par des attaques ». Quand la théorie de Charcot sur l’hypnose est discréditée, et après son décès en 1893, Pitres abandonne du jour au lendemain ses travaux sur l’hystérie.