Le Maître de Justice (en hébreu מורה הצדק) ou le Prêtre maître de Justice est un personnage qui apparaît dans certains des manuscrits de la mer Morte découverts dans des grottes près des ruines de Qumrân, et par association, aux copies médiévales du Document de Damas découvertes au Caire. On peut discerner au moins un groupe derrière une centaine de ces manuscrits. Les perspectives morales et religieuses de ce groupe le font généralement qualifier de « sectaire » par la recherche académique. Le pseudonyme symbolique de « Maître de Justice » pourrait désigner le fondateur du mouvement, peut-être celui des Esséniens, ou pour le moins du fondateur du groupe qui se désigne sous le nom de Yahad (« Unité ») dans les manuscrits. Le Maître de Justice joue un rôle décisif dans la formation du mouvement sectaire. Malgré son importance, les informations rapportées à son sujet sont très limitées. Les références au Maître de Justice ne se trouvent que dans quatre documents. Elles sont relativement obscures et posent des difficultés d'interprétation.
Il n'existe aucun consensus, ni au sujet de l'identité du Maître, ni au sujet d'autres personnages désignés eux aussi sous des noms symboliques, notamment les adversaires du Maître. Il n'y a pas non plus de consensus sur la période de son activité (). Une partie de la critique suppose même que derrière ces pseudonymes symboliques se cachaient en fait plusieurs « Maître de Justice » successifs et plusieurs grands prêtres successifs.
Les textes Le « Maître de Justice » est cité dans certains manuscrits de la mer Morte retrouvés dans onze grottes situées à proximité des ruines de Qumrân où ils avaient été entreposés probablement pendant la Grande révolte juive, avant le contrôle de la région par l'armée romaine (68-70). Les manuscrits datent pour l'essentiel du jusqu'au milieu du ap. J.-C.. Quelques-uns, dont des textes bibliques, sont plus anciens et datent du Parmi ces une trentaine mentionnent le « Yahad » (« Unité », « Alliance ») , un mouvement religieux derrière lequel bon nombre de chercheurs reconnaissent les esséniens. Dans d'autres manuscrits qui ne mentionnent pas le Yahad, on repère un vrai système de mots ou de formules qui les font classer également parmi les écrits dits « sectaires ». Ils sont à eux tous une bonne centaine.
Plusieurs points de convergence entre la description des esséniens chez les auteurs antiques et la doctrine décrite dans les manuscrits semblent effectivement permettre d'identifier avec eux les membres de la communauté du Yahad. Un grand nombre de critiques estiment que ce mouvement doit être identifié aux Esséniens, toutefois des chercheursAndré Paul, Norman Golb, Michael Wise, Martin Abbeg, Edward Cook, Robert Eisenman préfèrent distinguer les deux groupes, à cause des différences existant entre eux . Certains éléments sont contradictoires avec les sources classiques au sujet des esséniens (Flavius Josèphe, Philon d'Alexandrie): les membres du yahad sont obsédés par les « féroces Kittim. », derrière lesquels on reconnaît les Romains., et de nombreux écrits parlent de guerres apocalyptiques qu'il faudra mener contre eux. Le Manuel de discipline utilise une terminologie militaire très marquée. Or, dans leurs descriptions idéalisées des esséniens, Philon d'Alexandrie et Flavius Josèphe insistent sur l'aspect que l'on pourrait qualifier de « non-violent » de leur doctrine.
Le « Maître de Justice » est une figure dominante du mouvement. Les références au Maître se trouvent dans quatre documents : le Document de Damas, le Pesher d'Habacuc 1QpHab, le Pesher des Psaumes4QpPs[=4Q171] et 4QpPs[=1Q173] et le Pesher de Michée1Q14. La quinzaine de mentions de ce personnage ne fournit que peu d'information. De plus, l'extraction d'éléments historiques à partir de ces textes est problématique. Ces textes ont été composés et recopiés sur une longue période. Les pesharim notamment prétendent rapporter des éléments historiques, mais il est difficile de les considérer comme objectifs ou fiables. Ils présentent la vision que les sectaires avaient de leur propre histoire et en particulier de la vie du Maître de Justice. Ils ne sont pas non plus complémentaires car les informations historiques rapportées peuvent dépendre les unes par les autres. Les Hodayot (« Hymnes d'actions de Grâce ») semblent décrire une expérience personnelle attribuable au Maître de Justice. Or le Document de Damas et les Hodayot sont généralement considérés comme antérieurs aux pesharim. Le personnage du Maître de Justice tel qu'il apparaît dans le Pesher d'Habacuc peut résulter d'une reconstruction de son histoire par les sectaires à partir des textes plus anciens. Dans ce cas, sa valeur historique resterait très limitée.
Personnages et pseudonymes symboliques « Le Maître de Justice » Les textes de Qumrân qui décrivent la vie de la secte, notamment les pesharim et le Document de Damas, ne mentionnent que rarement des noms propres. Des pseudonymes symboliques désignent le principal acteur de la communauté et leurs adversaires.Michael Wise, Martin Abegg, Edward Cook, Les Manuscrits de la mer Morte, Paris, Perrin, 2003, .. Chez le « Maître de Justice » on reconnaît le fondateur ou le refondateur du groupe. Ses disciples croient que Dieu lui a révélé les secrets des prophéties bibliques. L'expression « Maître de Justice » est la traduction habituelle de l'hébreu . Elle peut aussi se traduire par le « maître juste, » c'est-à-dire vrai ou légitime. Elle témoigne de l'autorité dont il dispose pour le groupe. Le qualificatif de « justice » signifie aussi probablement que le « Maître » est issu de la lignée de Sadoq dont le nom est formé sur la même racine. Il appartiendrait à la dynastie sacerdotale qui servait dans le Premier Temple de Jérusalem et dont les grands-prêtres légitimes étaient issus jusqu'à la crise qui a débouché sur la révolte des Maccabées.
L'expression « Maître de Justice » vient vraisemblablement du livre de Joël :
Selon la méthode d'interprétation de la Bible appelée pesher et qui est propre au groupe auteur des manuscrits, les paroles des prophètes ont un sens caché qui s'appliquent à leur propre époque. Selon cette méthode, la signification de ce verset pouvait être « car il vous a donné le Maître de Justice ».
Le livre d'Osée présente un parallèle encore plus évident avec le Document de Damas :
Dans les deux cas, la racine hébraïque « enseigner, faire pleuvoir » est associé au terme « justice ». Le contexte de la venue de celui qui « fait pleuvoir/enseigne » est le même : il intervient comme la conséquence de la recherche de Dieu.
L'expression correspond à la forme standard pour désigner le Maître de Justice. Il peut aussi être désigné par des noms légèrement différents : le « Maître de Justice », le « Prêtre Maître de Justice » ou simplement le « Prêtre ». En dehors de l'expression standard qu'on trouve dans les pesharim1QpHab 1.13 5.10 7.4 8.3 9.9-10 11.5, 1Q14, 4Q173, les variantes sont: 1QpHab 2.2, , à la forme indéfinieCD 1.11, 20.32, , forme verbale signifiant « celui qui enseigne (ou doit enseigner) la Justice »CD 6.11.
Des formes alternatives s'appliquent vraisemblablement au Maître de Justice : « le Maître de la Communauté »CD 20.1, CD 20.14, « Maître »CD 20.28, « le Messie de Justice »4Q252 5.3. Dans le Document de Damas, on trouve aussi le Mehokkek, le Doresh ha-Torah et le Maskil, les deux premiers étant en général considérés comme désignant le Maître de justice, alors qu'on ne sait pas si c'est le cas pour la troisième désignation.. Il y a aussi des références au Mebakker et un « Grand prêtre commandant les nombreux », souvent simplement appelé par le terme « le Prêtre ». Il y a débat pour savoir si « le Maître unique » (moreh ha-yahid ou yoreh ha-yahid) est identique à « l'Enseignant de la Loi » cité dans le même document, ou si ce sont deux personnages différents, « le Maître unique » étant le personnage messianique dont le mouvement attend le retour dans moins de 40 ans après sa « disparition », alors que « l'Enseignant de la Loi » serait le dirigeant de la secte pendant cet intervalle. Il est aussi question d'un « Messie de Justice » en 4Q252.
Les adversaires du « Maître » Deux figures, ou pour reprendre le vocabulaire du manuscrit Testimonia4Q175, s'opposent au Maître de Justice et persécutent son groupe. Le premier ennemi du groupe est le « Prêcheur de mensonges » ou le « Prédicateur du Mensonge » (en hébreu ). Il est aussi appelé « l'Homme du Mensonge » (). Il semble être le chef des « Chercheurs de flatteries » et il dissuade les hommes de suivre le « Maître » par ses « mensonges ». Ce personnage apparaît dans le Document de Damas et dans les pesharim. Il existe un fort parallèle entre les expressions « Maître de Justice » et « Prédicateur du Mensonge ». Dans les deux expressions, le premier des deux termes est basé sur une racine indiquant un rôle d'enseignement, avec une image sous-jacente liée à l'eau. La racine signifie « enseigner, verser » alors que la racine signifie « prêcher, faire couler ». Le deuxième terme des expressions précise la fonction d’enseignement et oppose la « Justice » au « Mensonge » .
Trois passages mentionnent le « Maître de Justice » en relation avec le « Prêtre Impie ». Le « Prêtre Impie » est décrit comme , il harcèle le « Maître », tente de l'assassiner et finalement le contraint à l'exil. Le qualificatif de « Prêtre Impie » désigne manifestement un Grand Prêtre du Temple de Jérusalem. C'est ici un jeu de mots : , « le Grand Prêtre » en hébreu, devient , «le Prêtre Impie » . Le « Prêtre Impie » est absent du Document de Damas. Il n'est mentionné que dans les pesharim. Là aussi, l'identification de ces personnages et de ces groupes sont l'objet de plusieurs suppositions parmi les historiens. Aucun consensus ne se dégage à ce sujet.
Apparaissent aussi « Les Traîtres », « Ephraïm » et « Manassé », qui semblent être deux groupes juifs différents ou opposés à l'Alliance (Yahad) et la « Maison d'Absalom » qui a déçu le mouvement par son attitude.
Divergences sur la période concernée Les partisans du « modèle standard » et de la théorie anti-hasmonéenne pensent pouvoir reconstituer la naissance du mouvement essénien, vers le milieu du ., avec un Maître de Justice qui aurait pris la direction de la « secte » vers 175 av. J.-C. ( après la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor). Ce qui a fait dire à certains critiques que l'on cherchait ainsi une date la plus éloignée possible de la naissance du mouvement créé par Jésus pour éloigner tous risques que Jésus ou son mouvement aient été liés aux eaux troubles d'une révolte sociale à caractère violent.
Les partisans de la théorie pro-hasmonéenne concentrent leurs travaux sur la période où vivaient les seuls personnages dont le nom est explicitement cités dans certains manuscrits qui tous ont vécu au ... De même, ils estiment que certains manuscrits parmi les plus significatifs du Yahad renvoient à des événements qui se sont produits lors de ce même siècle. Le Pesher de Nahum dit explicitement que le règne du est terminé. et l'identification du avec Alexandre Jannée, mort en 76 av. J.-C. est désormais généralement admise.. Ce Pesher évoque très probablement le sort d' et de lors de la défaite que lui a infligé Pompée en 63 av. J.-C. (Pompée y est désigné sous le pseudonyme symbolique de Chef des rois de Yâwân (Chef des rois grecs). Le Pesher d'Habacuc décrit l'action des armées romaines qui se sont emparées de la Judée en 63 av. J.-C...