La proposition d'égalité des races () est une proposition faite par le Japon pendant les travaux de la commission chargée de rédiger la Charte de la future Société des Nations (SDN) en marge de la Conférence de paix de Paris en 1919, après la Première Guerre mondiale. Bien qu'elle ait été largement soutenue, la proposition n'a pas été intégrée au traité, en grande partie à cause de l'opposition du président des États-Unis Woodrow Wilson, et des dominions de la délégation de l'Empire britannique, à savoir l'Australie et la Nouvelle-Zélande.

La proposition japonaise n'avait pas pour but d'exiger l'égalité raciale pour tous les peuples de couleur mais seulement pour les pays membres de la Société des Nations.

La délégation japonaise L'empire du Japon entre en guerre dès le dans le cadre de l'Entente contre l’Allemagne en coupant le ravitaillement de ses possessions dans le Pacifique, ce qui lui permet ainsi de renforcer ses positions en Extrême-Orient et l’océan Pacifique. Le Japon apporte un petit concours à la guerre sur le front européen. Son principal fait d'armes reste la prise du port chinois sous contrôle allemand de Qingdao le , mais le Japon en profite aussi pour imposer en 1915 ses visées expansionnistes à la Chine dans la foulée de ses « Vingt et une demandes ». Enfin, sur le plan économique, le Japon tire profit de sa participation en écoulant massivement ses produits auprès des nations européennes.

Les traités qui unissent l'empire du Japon à la Grande-Bretagne depuis 1902 le placent du côté des vainqueurs. Il fait donc partie du conseil des cinq principaux vainqueurs et dispose de deux sièges, au même titre que les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Italie. Les Japonais ont pu aussi capitaliser sur leurs succès militaires de 1905 contre la Russie. La succession des droits allemands en Chine (dans la province du Shandong) et dans le Pacifique (îles Mariannes, Marshall ), ainsi que l’inscription du principe de l’« égalité des races » dans le pacte de la SDN sont les deux objectifs fixés à la délégation nippone.

Les théories de l’inégalité des « races » perfectionnées dans le courant du servent à légitimer l’expansion coloniale occidentale, puis sa perpétuation au début du .

Après la mort de l’empereur Meiji en 1912, les élites japonaises évoluent vers les idées modernes. En l’intellectuel Sakuzō Yoshino (1878-1933), qui s'opposait à l’annexion de la Corée en 1910 et à l’expansionnisme en Chine, .

Nommé en , le premier ministre japonais Hara Takashi poussait vigoureusement son pays à adopter une . Cette orientation était opposée à celle déployée par ses prédécesseurs Ōkuma Shigenobu et Terauchi Masatake qui avaient conduit des politiques expansionnistes qui avaient pour effet d'aliéner le Japon des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Hara était un soutien de la création de la SDN à la Conférence de paix, afin de rapprocher de nouveau le Japon de l'Occident. En cela, il se heurtait à un certain scepticisme domestique à propos du projet de SDN. L'opinion publique était divisée sur ce point, avec des opposants prépondérants dans l'. En conséquence, la proposition avait pour but d'apaiser ses opposants en subordonnant l'acceptation de la SDN par le Japon à l'introduction d'une clause relative à l'égalité raciale dans le pacte de la SDN.

La Conférence de Paix qui débute le , à l’initiative des vainqueurs, a pour objet de négocier des traités de paix entre les Alliés et les puissances associées avec les représentants des nations vaincues (Allemagne, Autriche, Bulgarie, Hongrie, l’Empire ottoman). La décision de créer la « Société des Nations » () est prise à cette occasion. Une commission est chargée de rédiger la charte de la future institution. Les travaux de cette commission progressent simultanément avec ceux de la Conférence.

La délégation japonaise est conduite par le marquis Saionji Kinmochi, figurent également parmi les 64 délégués le baron Makino Nobuaki, le vicomte Chinda Sutemi (ambassadeur à Londres), Matsui Keishirō (ambassadeur à Paris) ainsi que le prince Fumimaro Konoe.

Le Japon avait trois objectifs dans ces négociations, le pérennisation des conquêtes territoriales en Chine, d'une part, et dans le Pacifique d'autre part, ainsi que la promotion du principe novateur de l’égalité des races. Les délégués chinois protestent contre la confirmation des prétentions japonaises au Shandong, alors-même que la Chine avait rejoint les Alliés le . Cette décision provoqua la révolte du Mouvement du 4 Mai contre le Japon et le refus de la Chine d'entrer à la SDN. Le mandat des îles du Pacifique contente également les Japonais. Le dernier objectif sera en revanche un échec.

Par la promotion de « l'égalité des races », il s'agissait moins pour le Japon de rejeter par principe toute discrimination ou le colonialisme (sans égard pour les autres nations asiatiques qu’il avait déjà colonisées) que d'y prendre part aux côtés des nations occidentales au titre de . Ainsi, avant même la fin de la guerre, le prince Konoe, publiait un texte intitulé où il écrivait notamment :

Compte-rendu des débats Dans son livre Japan, Race and Equality, The racial proposal of 1919Shimazu Naoko, Japan, Race and equality : The Racial Equality Proposal of 1919, Nissan Institure Routledge Japanese Astudies Series, 1998., Shimazu Naoko se penche plus en profondeur sur cet épisode et apporte un éclairage documenté sur les enjeux de la fameuse proposition japonaise. Cinq explications sont couramment avancées pour rendre compte des motivations de la délégation japonaise : Le désir de résoudre le problème de l’immigration japonaise. Une demande de reconnaissance universelle de l’égalité des races fondée sur un motif idéaliste et altruiste. L’insécurité éprouvée par le Japon en tant que grande puissance « non-blanche » et son désir d’être reconnu comme une grande puissance sur la scène internationale (« Great Power equality on the basis of Racial Equality »). Des facteurs de politique interne au Japon, le Premier ministre japonais de l’époque, Hara Takashi, est pro-SDN afin de sortir le Japon du danger que représenterait un isolement potentiel. La « realpolitik » : la proposition japonaise aurait fait partie d’un marchandage afin obtenir le Shandong occupé jusqu’alors par l’Allemagne.

Selon le journaliste irlandais Émile Joseph Dillon, les débats de la commission roulent sur la question de l’égalité des religions lorsqu’au détour d’un échange entre le colonel américain Edward Mandell House et le baron Makino, ce dernier, désireux de sortir de l’impasse dans laquelle s’engage la discussion propose d’élargir le champ d’application de cette « égalité » à celui des « races »Emile Joseph Dillon, The Inside Story of The Peace Conference, Happer & Brother publishers, New York and London<ref>« Japanese Crisis at Paris, New light on Japan’s two Main aims – Struggle that Bore most Heavily on President Wilson – Clash Over Race Equality Issue. America and the World Peace », par Ray Stannard Baker, 'New York Times, 27 août 1922</ref>. « Le baron Makino déclara qu’il était tout à fait de l’avis du colonel House et des membres de la délégation américaine. L’égalité des religions () n’était pas seulement souhaitable mais nécessaire afin d’assurer un bon déroulement des travaux chargés d’établir la « Société des Nations ». Il ajouta que ce principe devait s’appliquer également aux races, cette extension étant également le corollaire du principe guidant d’un nouvel ordre mondial (new world ordering). Il proposa en conséquence l’insertion d’une clause proclamant l’égalité des religions et des races »Dillon, op. cit., p163..

Après avoir sondé les Américains et les Britanniques, la délégation s’appuie sur la volonté américaine de voir reconnaître l’« égalité des confessions religieuses ». Elle propose un amendement à l’article 21 du pacte stipulant que les hautes parties contractantes accordent « à tous les étrangers nationaux des États membres de la Société un traitement juste et égal à tous les points de vue, sans faire aucune distinction, en droit ou en fait, à raison de leur race ou de leur nationalité ».

Les délégués restent dubitatifs et chacun explique la situation respective de son pays concernant la question religieuse. Le représentant britannique affirme que les Catholiques dans son pays sont « bien » traités mais que la loi ne leur garantit pas les mêmes droits qu’aux Protestants. La France craint que l’introduction de ce principe ne ravive la querelle entre les Catholiques et l’État. L’Italien plaisante en disant qu’aucun autre représentant n’avait un Pape dans son pays… On propose finalement que les deux propositions soient retirées. Les Japonais refusent et maintiennent leur désir de voir adopté un amendement à l’article 21 garantissant le principe de l’égalité des races.

Selon l’étude de Shimazu qui se fonde sur des documents de première main, minutes, archives diplomatiques des pays concernés, le détail de la négociation montre que la proposition, qui visait d’abord la question de l’immigration, prend peu à peu un contenu plus « abstrait » (universel) ne pouvant que provoquer l’opposition des nations anglo-saxonnes, notamment de l’Australie en la personne de son premier ministre Billy Hughes, avocat d’une .

Le rejet de la proposition japonaise L’opposition que rencontre le Japon se perçoit au travers des modifications successives que subit la rédaction de la proposition. La question est alors de trouver une formulation qui permette au Japon de « sauver la face ». L’expression « equality of race » est progressivement remplacée par « equality of nations », mais le à la commission, le baron Makino maintient cependant sa proposition où figure non plus seulement le principe de l’égalité des « races» mais des « nationalités ».

Interview au New York Times parue le 3 avril 1919 sous le titre : «Says Japan must join as an equal, Could Not Tolerate Stigma of racial Inferiority in League, says Baron Makino, Would Not Force Immigrant on America – Asks Only Declaration of Equality »..

La proposition a été ainsi formulée : « The equality of nations being a basic principles of the League of Nations, the high Contracting Parties agree to accord as soon as possible, to all alien nations of States, members of the League, equal and just treatment in every respect. Making no distinction, either in law or fact, on account of their race or nationality ». David Hunter, Drafting of the Covenant, Vol 1, p183, New York, 1928. Cité également dans le New York Times du 27 août 1922. 「人種平等決議案」各国民均等の主権は国際連盟の基本的綱領なるにより、締約国はなるべく速やかに連盟員たる国家における一切の外国人に対し、 いかなる点についても均等公正の待遇を与え、人種あるいは国籍の如何により法律上あるいは事実上、何ら差別を設けざることを約す。.

Soumise à vote des participants le , la proposition reçoit une majorité de voix. Onze des dix-sept délégués (Japon, France, Italie, Brésil, Chine, Grèce, Serbie, Tchécoslovaquie) ont voté pour tandis que la Grande-Bretagne, les États-Unis, le Portugal, la Roumanie n’ont pas pris part au vote et que le représentant belge est absent. Elle est cependant renversée par le président Woodrow Wilson arguant malgré la majorité qui s’est dégagée du vote, que subsistent de fortes oppositions et que seul un vote unanime pourrait permettre d’adopter l’amendement qui est en conséquence rejeté. Il objectait qu’il fallait l’unanimité du fait qu’il s’agissait d’une question de « principe ».

Les efforts de Wilson pour la création de la SDN lui vaudront le prix Nobel de la paix en 1919, même si les États-Unis ne ratifièrent jamais la Charte de la nouvelle institution à laquelle il ne siégèrent jamais.