Portrait de femme () est un roman d'Henry James, d'abord publié sous forme de feuilleton dans l'Atlantic Monthly et Macmillan's Magazine en 1880-1881, puis en volume en octobre de cette dernière année. Selon le critique littéraire Harold Bloom, il s'agirait là du portrait de l'écrivain en femme.

Résumé

Après la mort de son père, Isabel Archer se retrouve en possession d'un maigre revenu. Originaire d'Albany, New York, elle est invitée par sa tante maternelle, Lydia Touchett, à visiter l'Europe, en commençant par Gardencourt, la propriété anglaise appartenant à son mari, banquier américain installé de longue date en Europe et philanthrope. Elle y rencontre son cousin Ralph Touchett, malade, mais aimable compagnon de conversation, et un voisin de la famille, Lord Warburton, qui s'intéresse aussitôt à elle. Ce dernier n'est pas seul. D'Amérique, l'énergique entrepreneur Caspar Goodwood l'a suivie pour lui demander de nouveau sa main.

À Gardencourt, elle rencontre une autre invitée, Merle, une femme brillante qui semble encourager la jeune Isabel dans ses aspirations. L'oncle d'Isabel meurt et lui laisse, à la surprise générale, une vaste fortune. Mme Merle est une intrigante qui fait bientôt tomber la jeune fille dans les filets de Gilbert Osmond. Cet expatrié américain, séducteur et despotique, l'épouse. S'amorcent alors plusieurs années de malheur et d'humiliations auxquelles assistent impuissants tous ses proches. Mais la maladie de Ralph Touchett s'est aggravée et lorsque Isabel se rend à son chevet en Angleterre, elle en sait déjà beaucoup sur la duplicité de Merle et de Gilbert Osmond. Elle peut maintenant envisager de se libérer définitivement de leur emprise quand Goodwood lui renouvelle l'expression de son amour. Fidèle à ses promesses, à son destin, à ses vœux, Isabel retourne auprès de son époux à Rome, laissant Caspar désemparé.

Contexte

1876 est la seule date fournie. L'action est supposée se dérouler en deux périodes, 1872 et 1873, puis 1876-1877. Les événements économiques, politiques ou sociaux dans les trois pays concernés (Royaume-Uni (Londres, vallée de la Tamise), France (Paris), Italie (Rome, Florence)) ne sont ni évoqués ni suggérés. Le voyage en Orient de Warburton ne se réfère également à aucun problème particulier.

Les déplacements (secondaires) se font à pied, à cheval, en calèche, en voiture hippomobile, en train, en bateau (pour la traversée de la Manche, au moins, et l'Atlantique). Le long voyage de Warburton en Grèce, Turquie et Asie Mineure reste très flou. Les séjours éventuels de Ralph à Alger sont traités en une ligne. Pour les communications, outre le télégraphe, le courrier manuscrit est plutôt transmis par porteur.

Le texte, de 1880-1881, s'attache peu aux détails réalistes, autres que décoratifs. Ni les logis, ni les vêtements ni les repas, par exemple, ne sont décrits à la manière de Flaubert, Maupassant ou Zola, ou des romanciers réalistes anglais.

Les gens de peu qui accompagnent les personnages principaux (domestiques, employés, serviteurs) sont à peu près absents. Les seules figures conservées sont les deux religieuses du couvent de Pansy (la fille d'Osmond), la femme de chambre d'Isabel Archer (qu'on veut croire retenue à Calais, alors qu'elle s'occupe de récupérer tous les bagages à Charing Cross), un cocher, un serviteur, un commerçant. Le Docteur Sir Matthew Hope semble la seule personne « respectable » à exercer une profession à temps plein.

Les gens de qualité, dont il est question, sont des membres d'une toute petite minorité privilégiée, favorisée, désintéressée, cultivée : « nous sommes tous charmants » (Amy, ), intelligents, ouverts au monde de l'art, aux conversations mondaines. L'Amérique (du Vermont ou de la Nouvelle-Angleterre) cultive une image de liberté, de démocratie, de modernité. L'Europe a au contraire une image d'ancien monde, plein de contraintes, de conventions passéistes, d’« orgueil et préjugés », d'inégalités, au moins pour Henrietta Stackpole. « Vous êtes trop exigeants, trop indolents et trop riches » (). Warburton est un pair d'Angleterre qui cherche presque à débarrasser l'aristocratie de ses privilèges, ce qui permet des discussions intéressantes entre autres avec Ralph. Personne ne pense à l'argent ou aux dépenses, mais chacun est intéressé par le niveau de ses revenus, de ses rentes : Isabel est de fait dotée, Rosier le prétendant de Pansy, est amené à brader sa collection pour afficher un revenu suffisant.

À la mort de Mr Touchett, Mrs Touchett vend la maison londonienne de Winchester Square, où elle recevait des amis, pendant que des amis résidaient à l'hôtel Pratt. Elle habite plus souvent désormais le Palazzo Crescentini, à Florence. Gilbert Osmond habite à Florence une villa ancienne intéressante (biface) sur la vallée de l'Arno, assez loin de la ville, puis après son mariage habite le Palazzo Rocanera, à Rome. Les Touchett vont à l'hôtel à Paris, Rome, San Remo.

Narration

Le narrateur, anonyme, extérieur à l'action, omniscient, ironique parfois, s'adresse parcimonieusement au lecteur : « notre frémissante héroïne » (), « rendons-lui justice » (), « je n'essaierai pas de relater dans sa plénitude » (), « nous qui en savons plus que sa cousine sur le malheureux R. croyons que... » (), « par-dessus son épaule, nous lisons une brève requête » (), « le travail mental de cette jeune femme ne manquait pas de bizarrerie et je le décris simplement tel que je le vois, sans grand espoir de lui prêter beaucoup de naturel » ().

Le narrateur cède la place la plupart du temps à ses personnages : dialogues, discours indirect libre, monologue intérieur plutôt que courant de conscience, davantage Jane Austen que Virginia Woolf.

Personnages

Les trois premiers personnages (dans l'ordre du récit) sont masculins, en « cinq à huit », pour une « cérémonie du thé » : M. Touchett, Daniel Tracy Touchett, 60 ans, américain de Rutland (Vermont), depuis 30 ans en Angleterre, propriétaire d'un vieux manoir anglais (Gardencourt) à briques rouges, dans la vallée de la Tamise, assez loin de Londres. « Âgé, infirme, il ne quitte pas son fauteuil », en compagnie d'un chien terrier Banchie et d'un collie, mais il continue à gérer ou surveiller la filiale anglaise de sa banque. Ralph, Ralph Touchett, son fils unique, environ 35 ans, « le jeune homme disgracié », souffrant d'une maladie pulmonaire, sans doute de phtisie, impropre désormais à tout emploi. Il a besoin de climat chaud et sec, comme Alger, par exemple, mais il reste longtemps auprès de son père. Lord Warburton, « Sa Seigneurie », grand propriétaire, grand radical, pair d'Angleterre, 35 ans, « radical de la haute société ». Cet unique ami et confident de Ralph possède une résidence à Lockleigh et quelques autres. Il a deux frères (dont Lord Haycock) et quatre sœurs, dont deux encore non mariées, nommées Molyneux, « ni originales ni morbides, (…) bienveillantes ». Ce « beau spécimen d'une classe supérieure » (), « aimable, puissant, chevaleresque » () accompagne Isabel dans des chevauchées et l'invite dans son château, sans succès.

Arrivent de manière impromptue les trois premiers personnages féminins : Mrs Touchett, de retour d'Amérique, la soixantaine, indépendante : « notre extravagante tante Lydia » () passe un mois en Angleterre près de son mari, quelques mois aux États-Unis en famille, et le reste dans son palais florentin. Elle se montre paternelle voire paternaliste avec son fils unique, et avec sa nièce : « telle que je suis, une vieille ennuyeuse, têtue et à l'esprit étroit » (). Miss Isabel Archer, 23 ans, d'Albany (New York), fille de la sœur de Lydia, qui vient de décéder, et de père disparu depuis longtemps. Élevée dans la maison de sa grand-mère, spéciale, trop bourgeoise, digne d'admiration. Elle a deux sœurs : Lilian, pleine de sens pratique, mariée à Edmund Ludlow, réputé mal élevé, vient passer quelques mois chez Isabel mariée, avec ses enfants, et Edith (beauté, génie, danse), mariée à Keyes. Isabel, qui a déjà effectué trois voyages en Europe, est une lectrice assidue, ce qui selon sa tante serait une marque de propension à l'ennui. Elle est réputée intelligente, profonde, naturelle, impétueuse, parfois présomptueuse, parfois effarouchée : élite, équilibre, innocence, dogmatisme, revendication d'indépendance. Lydia peut vouloir, comme pour son fils, « l'escorter, mériter l'honneur de l'avoir formée », même si celle-ci paraît rétive à ses positions. Madame Serena Merle, américaine, cinquantenaire sans doute, grande blonde, sans enfant, intelligente, cultivée, raffinée, sage, libre, peintre, pianiste, (très et trop) sociable, trop parfaite (), mondaine, splendide de « richesses intérieures [et/ou] vierge d'imperfections » selon Ralph : « Je suis constellé comme un léopard. Mais Mme Merle, rien, rien et rien. (…) Elle est la quintessence du monde des mondains ». Isabel admire sa perfection et s'attache à elle et à ses conseils. Le narrateur l'estime « presque aussi universellement appréciée que les fatalités mielleuses d'un roman nouvellement sorti ».

Entrent ensuite en scène, en Angleterre, divers amis d'Isabel, anciens ou récents : Edward Rosier (Ned), « pas grande envergure, (…) les dimensions d'un mouchoir de poche » (), « raseur » (). Amoureux de Pansy d'un amour partagé, mais repoussé par le père pour revenus insuffisants, il vend sa collection d'objets, pour , dans l'espoir d'être apprécié à sa juste valeur. ses amis Mr et Mrs Luce. Caspar Goodwood, gentilhomme bostonien, directeur d'une filature de coton, meneur d'homme, amoureux d'Isabel, sportif, puissant, postulant fidèle, voire insistant. Miss Henriette Stackpole, femme de lettres américaine, correspondante en Europe d'un magazine américain, trentenaire sans doute, célibataire, « nette, blonde, pétillante », amie de Lilian, puis amie d'Isabel, pas toujours appréciée : moderniste, féministe, indépendante, intrusive, arrogante, « aventurière et raseuse » (selon Lydia), « Miss Je-sais-tout » (Ralph, ), « faute de pouvoir respirer Miss Stackpole comme une rose, on devait l'empoigner comme une ortie » (Merle, ). Elle s'éprend progressivement de Robert (Bob) Bantling, « quadragénaire souriant, solide, onctueux, admirablement habillé et universellement informé » (), « organisme assez simple » (). Sa sœur, Lady Pensil, propriétaire dans le Bedfordshire, reste susceptible d'accueillir Henriette. Il fréquente quelques amis américains de passage, dont les Climber.

En Italie, interviennent les trois derniers personnages : Gilbert Osmond (), américain « mal défini », élevé par une femme seule, la Corinne américaine (), vivant seul à Florence, « pauvre et honnête, (…) original sans être excentrique », peintre ou dessinateur. Lydia reproche à Isabel de « se contenter d'un obscur dilettante américain, d'un veuf entre deux âges, pourvu d'une fille mystérieuse et d'un revenu incertain » (). « Horreur de la vulgarité, (…) urbanité flottante », réserve, timidité, recherche d'harmonie, « renoncement étudié » volontaire... Il est réputé « conduit à vivre replié sur lui-même, dans un monde choisi, raréfié, artificiel, où seuls comptent l'art, l'histoire et la beauté » (). Il dit même à Isabel : « [je suis] écœuré par mon goût délicieux » (). Miss Pansy Osmond, fille unique, 15 ans à son entrée en scène, 19 en fin de texte, dont dix ans au couvent (au moins). En « dépendance totale », elle est chaperonnée, surprotégée par Mme Merle, et très vite attachée à Isabel. « La plus délicieuse enfant, mais très limitée » (Isabel, ) est « douce, inoffensive, effrontée, (…) ingénieusement passive et docile avec imagination » (), « feuille blanche, (…) une petite sainte du ciel » (), « la jeune fille idéale des romans étrangers, (…) l'ingénue chérie du théâtre français » (Isabel, ).