Robert Nicolaï est un linguiste français, spécialiste de linguistique africaine (langues songhay), du contact des langues et, plus largement, d'épistémologie des sciences du langage. Professeur émérite de l'université de Nice Sophia-Antipolis membre senior honoraire de l'Institut universitaire de France (promotion 2004), il a orienté sa carrière depuis le début des années 2000 vers une réflexion théorique et épistémologique sur la « dynamique sémiotique » et la construction du sens.

Évolution de sa réflexion intellectuelle Le parcours scientifique de Robert Nicolaï se laisse décrire comme une trajectoire continue plutôt que comme une succession de ruptures : partant d'un terrain africaniste circonscrit, il élargit progressivement son objet jusqu'à une réflexion générale sur la construction des connaissances et la mise en signification.

La controverse sur l'apparentement du songhay À partir du milieu des années 1980, il engage une recherche comparative visant à interroger la parenté généalogique du songhay, contestant, à partir d'une position d'« outsider », sa classification en tant que langue nilo-saharienne proposée par Joseph Greenberg et largement admise. Cette controverse, développée dans ses ouvrages de 1990 et 2003 le conduit à s'interroger plus largement sur les méthodes et les présupposés implicites mobilisés par les linguistes travaillant sur des langues sans tradition écrite.

Tournant épistémologique Les difficultés rencontrées dans la controverse sur le songhay — tant scientifiques qu'institutionnelles — l'amènent, à partir des années 2000, à formaliser une réflexion critique sur la construction des objets de recherche et sur la place du chercheur dans ce processus. Cette réflexion se déploie dans une « tétralogie » de quatre ouvrages (La Traversée de l'empirique, 2000, ; La Force des choses, 2003 ; La Vision des faits, 2007 ; La Construction du sémiotique, 2011 centrée sur la critique des doxas académiques.

Contact des langues Parallèlement, il développe un cadre théorique consacré au contact des langues comme clé de compréhension des dynamiques d'évolution linguistique, cadre qu'il institutionnalise avec la création du Journal of Language Contact (2006) et la direction de l'ouvrage collectif Questioning Language Contact. Limits of Contact, Contact at its Limits (2014). Avec Andrée Tabouret-Keller puis Katja Ploog, il dirige également l'édition française commentée de plusieurs œuvres du linguiste Hugo Schuchardt pionnier méconnu en France des études sur le contact des langues.

Dynamique sémiotique et anthropologie langagière Depuis les années 2010, sa réflexion se déplace vers ce qu'il nomme la « dynamique sémiotique » : le processus général d'élaboration du sens et de mise en signification, saisi aussi bien dans la construction des connaissances savantes que dans la communication ordinaire. Cette problématique, esquissée dans La Construction du sémiotique (2011) est approfondie dans Signifier (2017) puis dans Parcours sémiotiques ou les mots des hommes. Une anthropologie langagière (2019). Les notions de « sujet-acteur » et d’« historicité » y occupent une place centrale comme instances dynamiques de la mise en signification. Son ouvrage, Maturations (2021), rassemble une partie des tables rondes et séminaires qu'il a animés à l'IUF entre 2004 et 2009, où se sont noués les fils de cette réflexion sur le contact des langues, la dynamique sémiotique et l'épistémologie de la recherche, tandis qu’un dernier ouvrage, La dynamique sémiotique. Qu’est-ce qu’on fait quand on fait ce qu’on fait (2025), synthétise et fait le point de l’ensemble de sa réflexion sur ce thème en la situant dans sa dimension transdisciplinaire. Il propose ainsi une vision processuelle du sens dans laquelle la signification n'est ni un contenu mental, ni une propriété des objets, mais le résultat toujours provisoire d'un engagement pratique avec le monde. En ce sens, cet ouvrage s'inscrit dans un paysage théorique où convergent la sémiotique peircienne, certaines approches pragmatiques, la phénoménologie et, sur plusieurs points, l'ethnométhodologie.

Par ailleurs, en marge de cette œuvre scientifique, Robert Nicolaï a publié un essai sur la langue de bois et le politiquement correct (2016), un recueil de poèmes (Palimpsestes recrayonnés), un récit à caractère autobiographique (Les Expériences très ordinaires du jeune Franck), un recueil de contes et de récits sahélo-sahariens enregistrés sur le terrain (Le caravansérail de la vie) et un essai littéraire et poétique illustré (Dits, reflets et dialogues).

Place dans la recherche contemporaine Robert Nicolaï demeure une référence dans deux champs distincts de la linguistique.

Linguistique africaniste En linguistique africaniste, sa thèse d'État sur les dialectes songhay continue de faire autorité, et sa remise en cause de la classification greenbergienne du songhay a durablement marqué le débat sur la classification des langues nilo-sahariennes, même si elle n'a pas fait consensus. Son influence dans ce champ est notamment attestée par deux volumes d'hommage collectifs, In and Out of Africa : Languages in Question (2013-2014), sous la direction de Carole de Féral, Maarten Kossmann et Mauro Tosco) consacrés respectivement au contact des langues et aux questions épistémologiques, puis au contact et au changement linguistique en Afrique.

Sociolinguistique du contact et épistémologie des sciences du langage En sociolinguistique du contact et épistémologie des sciences du langage, il est identifié comme l'un des théoriciens ayant contribué à déplacer la notion de « contact des langues » d'un simple objet descriptif vers un cadre conceptuel transversal, en dialogue avec l'ethnométhodologie, la sémiotique et les sciences cognitives. La revue qu'il a fondée, le Journal of Language Contact ainsi que la collection Brill qu'il dirige, restent des supports de référence dans ce sous-champ. Sa réflexion sur la « dynamique sémiotique » et la place du sujet dans l'élaboration du sens s'inscrit dans les débats contemporains sur les approches interactionnelles et constructivistes du langage, au croisement de la philosophie du langage, de la sociologie des connaissances et de l’anthropologie. L'objectif n'étant plus seulement d'expliquer les langues mais de comprendre comment les êtres humains élaborent des significations, aussi bien dans la vie ordinaire que dans la production des savoirs scientifiques.

Œuvres (sélection)

Ouvrages Les dialectes du songhay. Contribution à l’étude des changements linguistiques. Paris 1981: SELAF. Préliminaires à une étude sur l’origine du songhay. Problématique, matériaux et hypothèses. Berlin 1984: Dietrich Reimer. Parentés linguistiques. À propos du songhay. Paris 1990: Éditions du CNRS. Songhay (avec Petr Zima). Munich/Newcastle 1997: Lincom Europa. La Traversée de l’empirique. Essai d’épistémologie sur la construction des représentations de l’évolution des langues. Paris 2000: Ophrys. La force des choses ou l’épreuve nilo-saharienne. Questions sur les reconstructions archéologiques et l’évolution des langues. Köln 2003: Rüdiger Köppe Verlag. La vision des faits. De l’a posteriori à l’a priori dans la saisie des langues. Paris 2007: L’Harmattan. La construction du sémiotique. Sur les dynamiques langagières et l’activisme des acteurs de la communication, Paris 2011, L’Harmattan. Langue de bois et politiquement correct, Toulouse 2016, UPPR Éditions. Signifier. Essai sur la mise en signification dans l’espace épistémique et dans l’espace communicationnel ordinaire, Lyon 2017, ENS Éditions. Parcours sémiotiques ou les mots des hommes. Une anthropologie langagière, Paris 2019, L'Harmattan. Maturations (Contacts, frontières, interprétations et constructions 2004-2009), Paris 2021, L’Harmattan. Le caravansérail de la vie. Contes et récits sahélo-sahariens, Paris 2023, L'Harmattan. La dynamique sémiotique. Qu’est-ce qu’on fait quand on fait ce qu’on fait?, Paris 2025, Hermann.

Édition d'ouvrages

2011, (avec A. Tabouret-Keller). Hugo Schuchardt, tome 1 : textes théoriques et de réflexion (1885-1925), (Édition bilingue commentée), Limoges, Lambert-Lucas.

2024, (avec K. Ploog & A. Tabouret-Keller). Hugo Schuchardt, tome 2 ‘Slavo-allemand et Slavo-italien’, (Édition commentée), Limoges, Lambert-Lucas.

Direction d'ouvrages et de numéros de revues

1990, (éd.), « La norme qu’en dit-on ? Qu’en fait-on ? Que fait-elle ? », Cahiers du Groupe de Recherche sur les Interactions Linguistiques et Langagières (GRILL), Revue des Travaux du Cercle Linguistique de Nice 10-11.

1992, (éd.), Actes de la première Table Ronde du Réseau « Diffusion lexicale en zone sahélo-saharienne », Linguistique Africaine 9.

1995, (avec Fr. Rottland) (eds.), Proceedings of the 5th Nilo-Saharan Conference, Nice, Köln, R. Köppe.

1997, (éd.), Diffusion lexicale en Afrique sahélo-saharienne : questions de méthode(s), Revue des Travaux du Cercle Linguistique de Nice, Nice.

2001, (éd.), Leçons d’Afrique : Filiations, ruptures et reconstitutions des langues, Paris, Peeters.

2002, (avec P. Zima) (eds.), Lexical and Structural Diffusion : Interplay of Internal and External Factors of Language Development in the West African Sahel, Revue Corpus, Cahiers 1, Nice.

2007, (ed.), « Contact: Framing its Theories and Descriptions / Contact : descriptions, théorisations, cadrages », Journal of Language Contact, Thema 1, (Édition électronique).

2008, (avec B. Comrie) (eds.), « Language Contact and the Dynamics of Language: Theory and Implications », Journal of Language Contact, Thema 2, (Édition électronique).

2014, (ed.) Questioning Language Contact: Limits of Contact, Contact at its Limits. Leiden – Boston, Brill (Brill Studies in Language Contact and Dynamics of Language).

2022, (ed. avec D. Samain), Dynamique sémiotique et linguistique des individus, Signifiances / Signifying, 5.1.

Notes et références

Liens externes

Catégorie:Linguiste français de l'Afrique Catégorie:Date de naissance non renseignée (XXe siècle)