L’expédition antarctique japonaise ( ) ou expédition Shirase est la première expédition japonaise en Antarctique. Réalisée à bord du navire Kainan Maru entre le et le , c'est aussi la première expédition de ce type par une nation non européenne. Elle est concomitante avec deux grandes expéditions antarctiques de l'âge héroïque de l'exploration en Antarctique menées respectivement par Roald Amundsen (expédition Amundsen) et Robert Falcon Scott (expédition Terra Nova), et est donc relativement « oubliée » dans l'histoire polaire. Après l'échec d'un accostage sur le continent antarctique lors de sa première saison, l'objectif initial de l'expédition japonaise d'atteindre le pôle Sud est remplacé par des objectifs moins ambitieux, et après une deuxième saison plus réussie, elle revient au Japon, sans aucune perte de vie.
Imaginée par un lieutenant de réserve de l'armée impériale, Shirase Nobu, l'expédition est financée sur fonds privés. Le navire quitte le Japon en et, après l'échec de sa première saison, est contraint de passer l'hiver 1911 en Australie. Au cours de la deuxième saison en Antarctique, aucune découverte scientifique ou géographique majeure n'est faite, mais des réalisations importantes peuvent être revendiquées. Celles-ci comprennent le premier débarquement sur la côte de la terre du Roi-Édouard-VII, le voyage en traîneau le plus rapide enregistré à l'époque et un point le plus à l'est le long de la côte antarctique atteint à cette date par un navire. Lors de l'expédition, un groupe d'hommes est le quatrième à franchir la barre symbolique du parallèle sud.
À leur retour, Shirase et son équipe sont accueillis en héros, mais l'intérêt s'éteint rapidement et Shirase est accablé par les dettes d'expédition qu'il mettra des années à effacer. En dehors du Japon, l'expédition est généralement ignorée. Ce n'est que plusieurs années après la mort de Shirase, en 1946, que les Japonais commencent à l'honorer ainsi que ses réalisations. À partir de 2011, la traduction d'une traduction en anglais du récit de Shirase révèle l'histoire de l'expédition à un public plus large.
Cette première expédition japonaise est commémorée dans les noms de plusieurs caractéristiques géographiques de l'Antarctique.
Contexte
thumb|upright=0.8|left|alt=Photographie en noir et blanc d'un homme assis portant un habit en fourrure.|Shirase Nobu, commandant de l'expédition, habillé pour le froid polaire.
La lente sortie de l'isolement du Japon, après la chute du shogunat Tokugawa en 1868, tient le pays largement à l'écart de l'intérêt international croissant pour l'exploration polaire qui s'intensifie à la fin du et au début du ... Cependant, l'idée intrigue et devient une obsession pour un officier de réserve de l'armée impériale, le lieutenant Shirase NobuPar convention, dans ce nom japonais, le nom de famille, Shirase, précède le nom personnel, Nobu., qui, inspiré par les récits qui lui sont parvenus d'explorateurs européens tels que John Franklin, nourrit le désir d'imiter ses héros et d'explorer l'Arctique..
En 1893, en guise de préparation, Shirase rejoint une équipe d'exploration des îles Chishima (îles Kouriles), dirigée par Meiji Gohji. Cette expédition est un désastre dont Shirase est en 1895 est l'un des rares survivants, car la plupart des hommes succombent à la famine ou au scorbut. La dureté de cette expérience ne diminue toutefois pas les ambitions arctiques de Shirase. Il rêve de conquérir le pôle Nord jusqu'à ce qu'en 1909, il apprenne que deux rivaux américains, Frederick Cook et Robert Peary, prétendent chacun, séparément, avoir atteint cette marque. Shirase change alors ses plans pour viser le pôle Sud qui lui reste encore « invaincu ».
Préparations
Shirase sait que d'autres nations développent des plans similaires. S'il veut avoir le moindre espoir de succès, il doit donc agir rapidement. Au début de l'année 1910, il présente ses plans au gouvernement, déclarant que, dans les trois ans, il hisserait le drapeau japonais au pôle Sud. Il ajoute que son expédition ferait également avancer la cause de la science : .
La réponse du gouvernement est mitigée : ce dernier accepte une contribution financière et l'éventuel prêt d'un navire, mais le parlement ne débloque finalement pas les fonds. Les sociétés savantes se désintéressent du sujet car Shirase n'est ni un érudit ni un scientifique, et ses plans, malgré ses déclarations contraires, sont davantage axés sur l'aventure que sur la science.. Même la Société géographique de Tokyo lui refuse son soutien. Au milieu de l'indifférence du public et de la dérision de la presse, Shirase obtient toutefois le soutien d'Ōkuma Shigenobu, l'ancien Premier ministre, une figure de grand prestige et d'influence et l'appui d'une partie de l japonais. Okuma forme et préside une association de soutien et le public, sensibilisé, commence à contribuer, principalement en petites quantités.. Shirase obtient également un soutien important de l'un des principaux journaux japonais, lAsahi shinbun. L'expédition Shirase, sans soutien financier de l'État nippon, se retrouve donc financée sur fonds privés. Malgré cela, la communauté scientifique nationale reste à l'écart et le journal de la Société géographique de Tokyo, tout en rendant compte des expéditions d'autres pays, ignore complètement l'entreprise japonaise.
Des centaines de personnes candidatent pour rejoindre l'expédition, mais aucune n'a d'expérience polaire et un seul, Terutaro Takeda, a les prétentions d'une formation scientifique : c'est un ancien instituteur qui a également été assistant d'un professeur. En l'absence d'une équipe scientifique appropriée, Shirase doit réduire son programme scientifique et se concentrer sur la conquête du pôle.
Parmi le personnel sélectionné figurent deux Aïnous des îles de l'extrême nord du Japon, choisis pour leurs compétences avec les chiens et les traîneaux. Les chiens seraient le principal moyen de transport dans l'Antarctique et la préférence initiale de Shirase pour les poneys de Mandchourie n'est pas pratique car le navire de l'expédition, acquis avec l'aide d'Okuna, est trop petit pour transporter des chevaux. Ce navire est le Hoko Maru, un ancien bateau de l'industrie de la pêche. Avec de longueur et enregistrant , il est beaucoup plus petit que les autres navires polaires de l'époque et par exemple fait moins d'un tiers de la taille du Terra Nova de Robert Falcon Scott.. Toutefois, il est solidement construit, avec une coque à double couche gainée d'un placage de fer et une protection supplémentaire à l'étrave. Il est gréé comme un trois-mâts goélette et sa puissance de navigation est augmentée par un petit moteur auxiliaire de . À la suggestion de l'amiral Tōgō Heihachirō, il est rebaptisé Kainan Maru, ce qui signifie « Ouverture du Sud » ou « Pionnier du Sud ». Le navire est placé sous le commandement d'un marin expérimenté, le capitaine Naokichi Nomura..
Expédition thumb|alt=Photographie en noir et blanc d'un voilier.|Le Kainan Maru, navire de l'expédition antarctique japonaise.
Vers la Nouvelle-Zélande Shirase fixe au sa date de départ et annonce les détails du calendrier qu'il prévoit de suivre. L'expédition se réapprovisionnerait à Wellington, en Nouvelle-Zélande, avant de se rendre en Antarctique, où elle établirait ses quartiers d'hiver. Puis, , avant de regagner la base à la fin . En réalité, cette date est bien trop tardive dans la saison australe pour que ce programme soit viable, mais cela n'est pas encore évident pour Shirase ou ses soutiens.
Le jour du départ, une grande foule est rassemblée pour voir l'expédition partir. Dans son récit au Geographical Journal, Ivar Hamre décrit une occasion de gala, avec notamment des drapeaux, tandis que d'autres parlent de fanfares, de discours et d'environ présentes. L'événement s'avère décevant car le Kainan Maru n'est pas prêt à naviguer ce jour-là. Lorsqu'il quitte Tokyo, le lendemain, seuls quelques personnes sont présentes pour le voir vraiment partir. C'est selon Shirase. Après la finalisation de l'arrimage de la cargaison à Tateyama, le navire quitte finalement le Japon le , transportant et de Sibérie, tout en laissant derrière lui une dette qui augmentera considérablement au cours de l'expédition et accablera Shirase pendant de nombreuses années. Par un temps généralement mauvais, le Kainan Maru lutte dans sa navigation vers le sud, traversant l'équateur le , et arrivant à Wellington le sous la tempête et à l'improviste. Beaucoup de chiens sont morts en cours de route. Les deux autres expéditions européennes contemporaines au pôle Sud, dirigées respectivement par Scott et Amundsen, sont à cette époque déjà bien établies dans leurs bases antarctiques.
Les premières réactions à Wellington à cette arrivée tardive inattendue vont de l'amusement à la méfiance. De nombreux Néo-Zélandais ont du mal à accepter qu'il s'agisse d'une véritable expédition polaire, compte tenu du retard de la saison, de l'apparence atypique du navire, de l'équipement et de la nourriture jugés inadaptés, et du manque apparent de cartes de navigation. Tandis que certains les soupçonnent de faire partie d'un plan japonais visant à étendre son influence vers le sud, le New Zealand Times se moque de l'équipage comme , une remarque qui offense profondément Shirase.
thumb|left|upright=1.2|alt=Carte montrant l'Antarctique et une partie des autres continents proches.|Carte de l'Antarctique avec encadré en rouge la zone d'action de l'expédition. Wellington (Nouvelle-Zélande) et Sydney (Australie) sont également visibles.
Pendant les quelques jours passés dans le port, l'équipage parcourt la ville à la recherche d'informations sur l'état des glaces plus au sud. Plus particulièrement, ils recherchent des cartes à jour, car tout ce qu'ils possèdent pour la navigation au-delà du parallèle sud est une photocopie à petite échelle d'une carte de l'Amirauté britannique marquant la route de l'explorateur Ernest Shackleton en 1907 à bord du Nimrod lors de l'expédition du même nom. Au moment où ils sont prêts à partir, ils avaient gagné le respect du public néo-zélandais : le (Lyttelton) offrant avec sympathie . The Press (Christchurch) estime elle qu'ils .
Première saison en Antarctique En quittant Wellington le , le Kainan Maru se heurte rapidement à une mer agitée, avec des vagues parmi les plus grosses que le capitaine Namora ait jamais rencontrées. Le , par temps plus calme, l'équipage capture son premier manchot, lequel fait objet d'une grande curiosité : . Le , le premier iceberg est aperçu, après quoi le navire est entouré de glace de toutes sortes, d'un pack léger à d'énormes blocs. Le , le ciel produit une aurore brillante.
Le , l'équipage aperçoit des terres lointaines, à environ au sud-est : les sommets de la chaîne de l'Amirauté en terre Victoria. Au fur et à mesure qu'ils se rapprochent, les espoirs d'un débarquement à terre augmentent mais les conditions de glace rendent impossible l'approche du rivage. Le navire navigue, passant les îles Possession et vers l'île Coulman où les conditions de glace sont encore pires.. Pour leur plus grand inconfort, la proximité avec le pôle Sud magnétique provoque de violentes perturbations de l'aiguille de la boussole.