Jeune Pologne (en polonais : Młoda Polska), ou modernisme, est un ensemble de mouvements culturels et artistiques polonais qui émergent durant la dernière décennie du et durent jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale, mouvement moderniste né de l'opposition à l'académisme, au naturalisme et au réalisme. Les tendances novatrices dans la peinture imprègnent la littérature. La révolution moderniste est avant tout une rupture avec l'utilitarisme et l'imitation de la réalité et une rébellion contre le rationalisme positiviste.
Le principal centre de l'avant-garde moderniste polonaise est la ville de Cracovie.
Philosophie et vision du monde des modernistes La Jeune Pologne est une période complexe où différentes visions du monde, tendances littéraires et influences culturelles variées se chevauchent et aboutissent à des œuvres syncrétiques. La littérature s'inspire et s'imprègne des autres domaines de l'art, tels que la peinture, la musique et les arts décoratifs. D'une part, le modernisme polonais résume les idées et la poétique développées au cours du , et d'autre part, il ouvre une perspective sur la modernité du . On distingue deux tendances dominantes : la première, prévalant dans les années 1890-1900, reflète une crise des valeurs et le sentiment d'aliénation de l'homme devant la civilisation moderne. La deuxième, celle du début du , et surtout après 1905, est plus optimiste, ce qui va de pair avec le vitalisme, l'activisme et un sentiment de pouvoir.
Les jeunes artistes polonais sont tout particulièrement marqués par les idées d'Arthur Schopenhauer, de Friedrich Nietzsche et d'Henri Bergson. Les trois philosophes placent l'intuition, l'instinct et l'inconscience au dessus de la raison dans la hiérarchie des pouvoirs cognitifs humains et leurs systèmes philosophiques sont issus de la critique de la civilisation. Ce qui les situe à l'opposé de la pensée philosophique de l'époque précédente, qui voyait dans le développement des sciences, de la technologie et de l'industrie une source d'optimisme pour l'humanité. La foi que grâce au progrès scientifique l'humanité saura enfin résoudre ses problèmes tels que le chômage, la faim, la maladie ou la criminalité s'effondre. L'énorme saut de civilisation qui s'opère en Europe au engendre la fatigue et la perte des repères. Les théories de Darwin, Taine et Mendel prouvent que l'homme est le résultat de processus physiologiques, biologiques et sociaux. Les pensées, les valeurs, les sentiments religieux et enfin les actions, sont le produit de l'environnement dans lequel vit l'homme, et non de son libre arbitre. Quand la foi fait défaut, le déterminisme pur commence à être perçu comme une sorte de fatalisme pesant sur l'homme.
Fin du siècle La fin du siècle qui approche, le sentiment d'une crise des valeurs, le développement du capitalisme et les changements sociaux conduisant à la domination de la classe bourgeoise égoïste, suscitent l'angoisse et le découragement. Ces sentiments d'apathie, d'aversion pour la vie, de pessimisme, d'impuissance et de mélancolie se traduisent dans la littérature par le décadentisme. La décadence est aussi un style de vie de la bohème artistique en rébellion contre la culture bourgeoise identifiée avec une fausse morale et le culte de l'argent.
La désillusion et la croyance au conflit entre les hommes et leur civilisation est à l'origine de la conception de l'art comme valeur suprême. Le slogan moderniste de "l'art pour l'art" exprime la nécessité de libérer la littérature de la pression du service social ou national. En suivant l'exemple des parnassiens français, les premiers à proclamer l'esthétisme et à mettre un accent particulier sur la perfection de la forme, les artistes polonais cherchent à redonner à l'art son rôle de porteur de beauté. Ils défendent également l'indépendance du créateur, le plaçant au-dessus de la société, et surtout au-dessus de la médiocrité bourgeoise.
C'est Stanisław Przybyszewski (1868-1927), écrivain et poète, créant en polonais et en allemand et reconnu à Berlin comme un “génie”, qui marque profondément la vie culturelle à Cracovie et constitue la source d’inspiration du mouvement de la Jeune-Pologne. Objet de scandales et de rumeurs, Przybyszewski est aussi un acteur déterminant dans le développement des échanges culturels entre Norvège et Pologne, grâce à son mariage avec l'écrivaine Dagny Juel et son amitié avec le peintre Edvard Munch. Przybyszewski exalte le pessimisme de Schopenhauer, convaincu de l'absurdité de l'existence humaine dominée par la souffrance, et comme le philosophe, il croit que seul l'art peut l'apaiser. et par conséquent, l’artiste doit abandonner toute démarche cérébrale pour s’ouvrir à l’Inconscient. Le plus souvent cela signifie le recours aux stimulants puissants comme la drogue ou l'alcool. Przybyszewski fait également sien le culte de l'individu fort de Nietzsche et sa croyance en la changeabilité et la subjectivité de la réalité. Il croit aussi que l'homme est gouverné par la luxure, la pulsion sexuelle. Dans son roman Messe des morts, il écrit L'amour devient un sentiment destructeur et la femme n'est plus seulement l'objet des soupirs des hommes. Elle existe désormais dans sa sensualité troublante incarnée par la femme fatale, fascinante et dangereuse pour les hommes. vignette|Zycie,1898 Le programme esthétique du mouvement se cristallise vers 1899, avec la publication de Confiteor de Przybyszewski dans une revue de Cracovie, Życie (La Vie). Sous la direction de Przybyszewski, Życie fondée en 1897 par Ludwik Szczepański, devient la tribune des modernistes. Cependant, trop avant-gardiste et provocateur, la revue s'effondre financièrement en 1900.
Les principaux centres de la vie littéraire et artistique du mouvement de la Jeune Pologne sont donc les rédactions des journaux et des cafés, essentiellement à Cracovie puis à Lwów, que Tadeusz Boy-Żeleński appelle "Paris rive gauche". C'est également à cette époque que Zakopane devient le lieu de villégiature à la mode de l'intelligentsia de Cracovie.
Le nouveau siècle voit des tentatives de surmonter le pessimisme. En 1898, le critique littéraire Artur Górski (1870-1959) publie dans la même revue Życie le manifeste de la Jeune Pologne : . Il s'agit donc à la fois de perpétuer les traditions et les thèmes nationaux et de s'ouvrir aux courants artistiques européens du moment.
Si en Europe, le néoromantisme renoue avec les postulats de la liberté individuelle et notamment avec la nécessité de se libérer des diktats de la raison pour avoir le droit d'être guidé par les sentiments, en Pologne, en raison de l'occupation du pays par les puissances étrangères, le romantisme est principalement axé sur la liberté nationale. Le néoromantisme polonais reprend les idées irrédentistes, continue à glorifier les sentiments et les émotions en reconnaissant leur primauté sur la raison, fait l'éloge de l'individualisme, prêche le culte d'un individu d'exception aliéné de la société et prône la rébellion contre les barrières sociales. Le courant revendique la liberté pour l'art et attribue au poète une place particulière dans la société.
Au tournant du , personne ne soupçonne que la situation politique changera avec la Première guerre mondiale ni que la Pologne retrouvera son indépendance. Sentant l'affaiblissement de l'esprit national, les artistes recherchent les sources de la polonité dans le folklore des campagnes et des montagnes. Ce phénomène artistique et idéologique, très populaire parmi l'intelligentsia polonaise de Galicie, se traduit par la fascination pour la vie villageoise et les hommes issus du milieu intellectuel épousent des simples paysannes. Ainsi, le mariage du poète Lucjan Rydel (1870-1918) est immortalisé par le drame Noces du peintre et poète Stanislaw Wyspiański (1869-1907) qui en est témoin. Ce mariage entre artiste de la ville et campagnarde est, plus qu'une mode : un début de philosophie et une forme d'espérance. La première de la pièce a lieu en 1901 et c'est un triomphe.
Les autres œuvres traduisent aussi le renouveau. En 1900, Stefan Żeromski (1864-1925) publie Hommes sans-foyer (Ludzie bezdomni), un nouveau genre de roman social dans lequel la discussion des idées constitue l'axe central de l'œuvre. L'année 1901 voit également les débuts poétiques de Leopold Staff (1878 -1957). vignette|Chimera 1907 La revue Chimera, fondé en 1901 à Varsovie par Zenon Przesmycki, prend relais de Życie. C'est une revue élitiste, imprimée en seulement 500 exemplaires (à titre de comparaison la diffusion du très populaire Hebdomadaire illustré (Tygodnik Ilustrowany) atteint 25 000 exemplaires). La seule préoccupation de Przesmycki est la qualité artistiques des œuvres qu'il choisit de publier. La notoriété des auteurs n'a pas d'importance. Przesmycki publie Wacław Berent, Antoni Lange, Bolesław Leśmian, Zofia Nałkowska, Jan Lemański, Feliks Jasieński, Jan Kasprowicz, Stefan Żeromski, Władysław Reymont, Stanisław Przybyszewski, Leopold Staff, Stanisław Wyspiański, Maria Komornicka, Stanisław Korab-Brzozowski, Tadeusz Miciński, Stanisław Wyrzykowski. La forme graphique de la revue est également extrêmement sophistiquée. Przesmycki s'entoure des plus éminents graphistes polonais dont Józef Mehoffer, Edward Okuń ou Jan Stanisławski, grâce auxquels les graphismes qui correspondent à jusqu'ici, il n'avait que des fonctions d'utilité, il était élevé au rang d'art.
Zenon Przesmycki est adepte de la philosophie «l'art pour l'art» et prend ses distances des modes comme des événements. Cette attitude lui vaut l'accusation d'être enfermé dans une tour d'ivoire. En effet, Chimera même dans la période la plus chaude lors des grèves et des affrontements de rue en 1905, Przesmycki ne déroge pas à ses principes. Mais les événements politiques ont raison de lui et le dernier numéro de Chimera parait en 1907.
Après la liquidation de Chimera, c'est le bihebdomadaire expressionniste Zdrój (Fontaine) qui relève le défi artistique. Il paraît de 1907 à 1917.
Le recouvrement par la Pologne de sa souveraineté nationale en 1918 met fin au mouvement.
Littérature
Poésie Les poètes les plus en vue de la Jeune Pologne sont Kazimierz Przerwa-Tetmajer (1865 -1940), Jan Kasprowicz (1860-1926) et Léopold Staff (1878-1957). Il convient cependant de mentionner également l'oeuvre poétique d'Antoni Lange, Stanisław Wyspiański, Tadeusz Miciński, Jan Lemański, Lucjan Rydel, Kazimiera Zawistowska, Maria Komornicka, Maryla Wolska, Bronisława Ostrowska ou encore Władysław Orkan.
Décadentisme La publication en 1891 du premier recueil de poèmes de Kazimierz Przerwa-Tetmajer (1865 -1940) est retenu comme le début officiel de la Jeune Pologne. Le deuxième recueil du poète, publié en 1894, en constitue le véritable manifeste artistique. Dans ses œuvres poétiques (Fin du siècle XIX, Je ne crois en rien ), Przerwa-Tetmajer, aux yeux de ses contemporains l'incarnation d'un poète moderniste, exprime pessimisme, sentiment d'impuissance, apathie et aversion pour la vie. Le poète nomme ses sentiments d'une façon directe et emploie souvent des mots comme résignation, doute, mensonge. Przerwa-Tetmajer est également l'auteur des poèmes érotiques très audacieux pour l'époque et toujours très prisés.
Le premier recueil de Leopold Staff (1878 -1957) Pluie d'automne (Deszcz jesienny) s'inscrit également dans ce courant. Ses poèmes parlent de la mélancolie et de la tristesse.
Symbolisme La Jeune Pologne développe également une manière de communiquer indirectement ces mêmes sentiments : en symboles et suggestions, où le sens direct d'un poème, descriptif-impressionniste, recoupe un autre, existentiel-symbolique. La poésie symboliste de la Jeune Pologne oppose à la crise une contemplation passive, la beauté et l'art étant censés apporter l'oubli. La série de sonnets de Jan Kasprowicz (1860-1926) intitulée Le buisson de la rose sauvage (1898) est sans doute le plus beau exemple de ce type de poésie.