Le massacre de Babi Yar est un des épisodes les plus meurtriers de la Shoah par balles, qui a lieu les 29 et .

Babi Yar (« le ravin des bonnes femmes ») est un lieu-dit de l’ouest de la ville de Kiev. Il est désigné suivant les sources avec la graphie russe (Бабий Яр - Babi Yar) ou ukrainienne (Бабин Яр - Babyn Yar).

Le rapport d'opérations 101 des Einsatzgruppen fait état de . Elles sont commises par le Sonderkommando 4A de l'Einsatzgruppe C, assisté des collaborateurs locaux du Schutzmannschaft.

Malgré l'ouverture en 1942 du camp de concentration de Syrets situé à quelques centaines de mètres, les massacres se poursuivent dans le ravin jusqu'à la retraite des forces allemandes en 1943. Ils font entre ., dont 95 % de Juifs, ainsi que des prisonniers de guerre soviétiques, des communistes, des Roms, 400 nationalistes ukrainiens et des otages civils.

Les corps, ensevelis sur place dans une immense fosse commune, sont exhumés et brûlés par les Allemands en 1943, dans le cadre de l'opération 1005 visant à effacer toute trace de la Shoah par balles.

En 1952, les Soviétiques comblent le ravin pour y placer des aménagements urbains divers (routes, immeubles, dépotoir pour les résidus liquides et une usine de briques).

La nature antisémite du massacre est longtemps occultée par l’URSS pour éviter les dissensions dans la république socialiste soviétique d’Ukraine. Néanmoins, un poème ukrainien de 1961 en rappelle l’existence, et vingt ans plus tard, à l’époque de la perestroïka, les victimes juives du nazisme sont à nouveau ouvertement évoquées. Il faut attendre la dislocation de l’URSS pour qu’un mémorial soit mis en chantier sur le lieu des massacres. Il ouvrira en 2001.

Un contexte particulier : la conquête nazie de l'Union soviétique Arrivée de la Wehrmacht en Ukraine

Le , plus de trois millions de soldats allemands attaquent le territoire soviétique. En quelques semaines, l’occupation des pays baltes et de la partie orientale de la Pologne est effective. Sur quatre millions de Juifs vivant en URSS au début de l’opération, un million et demi fuient et les autres tombent sous le contrôle des forces nazies. « Babi Yar » marque une étape importante dans le processus d'extermination des Juifs d'Union soviétique qu'a été la « Shoah par balles ». La Wehrmacht a en effet l'ordre de conduire durant l'été 1941, en cent jours, une guerre contre l'« ennemi judéo-bolchévique ». La population est alors divisée en trois catégoriesChristopher Browning, Politique nazie, travailleurs juifs, bourreaux allemands, Les Belles-lettres, 2002, . : Les nationalistes ukrainiens, notamment de l’OUN(B) de Stepan Bandera dont on recherche la collaboration, notamment dans les actions contre les Juifs et les communistes ; Les membres du NKVD et les Juifs que l'on cherche à exterminer ; Le reste de la population que l'on va chercher à asservir.

C'est au tournant de l'été 1941 que l'extermination des Juifs soviétiques se met en marche notamment par la création des Einsatzgruppen (en français, les « groupes d’intervention », en fait des « unités mobiles de tuerie par balles ») qui sont répartis en quatre « commandos » à l’arrière de l’armée, qui couvrent le front pour « assurer la sécurité des territoires occupés », et qui ont pour mission d’assassiner les Juifs et les commissaires politiques communistes de l’URSS. Chaque commando compte entre cinq cents et mille hommes. Ils sont chargés d’« opérations mobiles de tuerie ».

C'est l’Einsatzgruppe C, rattaché au groupe Sud de la Wehrmacht et sous le commandement du SS-Brigadeführer Otto Rasch, qui couvre le centre et le sud de l'Ukraine.

Le , le Generalmajor de la Wehrmacht Kurt Eberhard ordonne au Höhere SS- und Polizeiführer Friedrich Jeckeln d'abattre tous les Juifs d'Ukraine occidentale en suivant la progression des chars allemands.

Le Sonderkommando 4a, détachement de l'Einsatzgruppe C commandé par le SS-Standartenführer Paul Blobel, se déploie en territoire ukrainien début . Selon Richard Rhodes, l'unité a déjà commis à cette date plus de 2 500 exécutions sommaires, et participera à plusieurs massacres, notamment à Jitomir, avant son arrivée à Kiev.

L'entrée des Allemands à Kiev et le piège soviétique Le , la Wehrmacht entre dans Kiev, qui compte 400 000 habitants dont 40 000 Juifs contre 930 000 habitants dont 224 236 juifs avant guerre (représentant 26,5% de la population selon le recensement de 1939). 320 000 habitants ont fui l'encerclement de la ville tandis que 200 000 autres ont été appelés dans l'armée rougeJean Lopez & Lasha Otkhmezuri, Barbarossa - 1941, La guerre absolue, Passés/composés, 2019. p.532-533.

Les Panzergruppen allemands ont encerclé Kiev pour enfermer une forte concentration de soldats soviétiques. Le , Kiev est prise et plus de soviétiques sont faits prisonniersJohn Keegan, La Deuxième Guerre mondiale, collection Tempus, éditions Perrin, 1990, .. À ce moment, une grande partie des Juifs ont pu quitter la villeDictionnaire de la Shoah, ..

Le régiment du génie de la 37ème armée du général Vlassov présent à Kiev, en application des ordres de Staline et connaissant la tactique d'occupation des Allemands, a préparé un piège. L'armée allemande a pour habitude d'utiliser les installations officielles comme postes de commandement, symbolisant leur prise officielle de pouvoir en s'établissant dans les bâtiments du gouvernement soviétique mais aussi dans les locaux du Parti communiste. Ce faisant, l'unité de génie a dissimulé plus d'une dizaine de milliers de charges explosives et de mines dans la plupart des bâtiments publics et laissé un commando sur place chargé de les faire sauter une fois les Allemands en position dans l'espoir de décimer le commandement de la Wehrmacht de la zone, renouvelant ainsi la tradition russe de politique de la terre brûlée.

Les charges sont mises à feu le , déclenchant un gigantesque incendie qui dure cinq jours et tue des milliers de soldats allemandsRobert E. Conot, Justice at Nuremberg, Carroll & Graf, 1983, ..

Le général de la Wehrmacht Alfred Jodl témoigne lors de son procès à Nuremberg :

Le massacre Le martyre des Juifs par les nazis Après les attentats de l’avenue KrechtchatikAnatoli Kouznetsov, Babi Yar, Robert Laffont, 2011, . en plein cœur de Kiev à la suite de l'arrivée des troupes allemandes dans la ville, ce sont les Juifs qui sont officiellement tenus pour responsables et qui vont être massacrés à Babi Yar.

Blobel prépare dès le la « grande action », soit la liquidation des Juifs de Kiev. L'enquête de Michaël Prazan dans le de son livre Einsatzgruppen permet de comprendre comment l'extermination des Juifs de Kiev a été à la fois un projet porté par l'administration nazie et un événement contingent qui s'est adapté aux circonstances particulières de l'invasion des nazis en Ukraine, et notamment à l'entrée de la Wehrmacht à Kiev.

Le , un communiqué ordonne à tous les Juifs de Kiev et des environs de se présenter le lendemain, jour de Yom KippourArchives du gouvernement ukrainien..

vignette|Communiqué du , en russe, ukrainien et allemand.

Un certain nombre d'habitants de Kiev, Juifs ou non, pensent qu'il s'agit d'une réquisition de main-d’œuvre ou d'une déportationIlya Ehrenbourg et Vassili Grossman, Le Livre noir, Arles, Actes Sud, 1995, chapitre « Kiev, Babi Yar »..

Le déroulement du massacre vignette|Civils soviétiques abattus dans le dos par des soldats nazis alors qu'ils font face au charnier, pendant le massacre de Babi Yar en 1942. Les tueurs sont des SS ou des policiers allemands membres du Sonderkommando, dirigé par Paul Blobel, mais aussi des membres de la Waffen-SS, et principalement le 201e bataillon Schutzmannschaft composé en grande partie d’Ukrainiens nationalistes recrutés par les Allemands. D'après l'historien Christian Ingrao, plus de 2 000 tueurs sont impliqués dans le massacre.

Babi Yar est un ravin aux abords de Kiev creusé par une rivière qui devient en deux jours le lieu d’anéantissement par les nazis de la population juive de la ville, dans sa totalité, à l’exception des hommes jeunes recrutés par l’Armée rouge avant l’invasion, et des rares évacuésAnatoli Kouznetsov, Babi Yar, éditions Robert Laffont, 2011, .. Des colonnes de Juifs y sont ainsi amenées, brutalisées par les Allemands, forcées de se déshabiller et de s’allonger contre la paroi du ravin de de longueur, de largeur et de profondeurGeorge_Bensoussan, Histoire de la Shoah, , PUF, 1996, .. Dans son ouvrage, Anatoli Kouznetsov recueille le témoignage d’une des survivantes de ce massacre :

Dans son Histoire de la Shoah, George Benssoussan retranscrit le témoignage d’un membre du commando spécial SK4a, Kurt Werner :

Les Juifs de Kiev se rassemblèrent au lieu ordonné, s'attendant à être embarqués dans des trains : « Comme bien des gens, elle avait cru jusque-là qu’un train les attendait. »Anatoli Kouznetsov, Babi Yar, éditions Robert Laffont, 2011, .. La foule était suffisamment dense pour que la majorité ignorât ce qui se passait en réalité :

« Dans la foule, on percevait des bribes de conversation : — C’est la guerre, c’est la guerre ! On nous emmène quelque part plus loin où c’est plus tranquille. — Et pourquoi seulement les Juifs ? »Anatoli Kouznetsov, Babi Yar, éditions Robert Laffont, 2011, .

Ils furent conduits à travers un corridor formé de soldats, roués de coups de crosse, puis forcés à se déshabiller et conduits au bord du ravin et exécutés. « […] ils pénétrèrent dans un long passage ménagé entre deux rangées de soldats et de chiens. Ce couloir était étroit, d'un mètre cinquante environ. Les soldats se tenaient épaule contre épaule, les manches retroussées, et tous étaient armés de matraques en caoutchouc ou de grands bâtons. Et les coups se mirent à pleuvoir »Anatoli Kouznetsov, Babi Yar, éditions Robert Laffont, 2011, ..

Entre le 29 et le , sont mitraillés à Babi Yar au bord d'un ravin.. Environ vingt-deux mille personnes sont tuées dès le premier jour, plus de onze mille le deuxième jour. Les corps sont ensuite recouverts de terre par des prisonniers de guerre soviétiques.

Après les deux jours de massacres, ceux-ci reprennent sur le même site dans les mois qui suiventDictionnaire de la Shoah p. 122.. Environ y sont tués au cours des deux années suivantes, dont 95 % de Juifs, ainsi que des prisonniers de guerre soviétiques, des communistes, des Roms, 400 nationalistes ukrainiens et des otages civils).

En août et , Paul Blobel à la tête du Kommando 1005 fait exhumer les corps pour les brûler et les faire ainsi disparaître.

Après Babi Yar : postérité et mémoire

Rapport d'opérations 101 alt=Extrait du rapport n° 101 qui mentionne le massacre|vignette|159x250px|Extrait du rapport n° 101 (Bundesarchiv, R 58/218) Le bilan de la tuerie généralement cité provient du 101. L'exactitude n'est qu'apparente, les historiens sont toujours partagés sur le nombre réel des victimes, probablement plus élevé. En revanche, l'authenticité de ces rapports est attestée : ils seront une pièce maîtresse du procès des Einsatzgruppen.

Un massacre dans la durée ? Dans les mois qui suivirent, eurent lieu au même endroit de Juifs, Polonais, Tsiganes, Ukrainiens. Parmi eux se trouvait la poète et militante nationaliste ukrainienne Olena Teliha.

Après les exécutions de masse, le camp de concentration de Syrets fut créé près de Babi Yar. Les communistes, résistants et prisonniers de guerre y ont été enfermés. Le nombre de victimes du camp est estimé à .