La Malle Babbe (« Barbara la folle »), connu également sous les titres Hille Bobbe et La Sorcière de Haarlem, est une peinture de genre du peintre néerlandais Frans Hals, réalisée entre 1633 et 1635 environ. Elle relève également du portrait. Le tableau, conservé à la Gemäldegalerie de Berlin, appartient à la Stiftung Preußischer Kulturbesitz.

Description Le tableau, d’une hauteur de sur de largeur, représente le buste d’une vieille femme au visage ricanant. De la main droite, elle tient par l'anse une cruche à bière métallique dont le couvercle est soulevé complètement. On devine que la cruche est posée sur une table en bois, dont on ne voit qu’un coin. Un reflet indistinct apparaît sur le récipient. Sur l'épaule gauche de la femme est posé un hibou d’une espèce indéterminée, qui regarde en direction du spectateur, et dont le corps est orienté de telle façon qu'on ne voit plus son aile gauche.

La femme porte un vêtement de couleur brune dépourvu de motifs. On distingue autour de sa taille un tablier blanc. Sa tête est coiffée d’un bonnet blanc, et elle a le cou dissimulé par un large col, à fronces, blanc également, qui lui descend jusqu’à la poitrine. Ces habits correspondent surtout à la tenue portée dans la vie quotidienne ou au travail durant les années 1630 ; ils continueront cependant à être utilisés durant les décennies suivantesC. Stukenbrock (1993), p. 155.. La femme, qui prend appui sur son coude droit posé sur la table, tourne le visage vers la gauche, légèrement vers le bas, adoptant une position très peu naturelle, comme si elle avait été surprise par quelque chose ou quelqu'un à droite, derrière elle, que le spectateur ne voit pas, l'incitant à se retourner brusquement. Elle a le visage déformé par un rictus ; sa bouche est légèrement ouverte et ses yeux sont plissés, figés dans une grimace affreuse.

Composition et technique

De la manière dont ils sont disposés, le hibou, la femme et la cruche à bière forment une stricte diagonale allant du coin supérieur droit jusqu’au coin inférieur gauche du tableau. Celle-ci est rompue par le regard de la vieille femme, qui crée une diagonale croisant la première. L'éclairage du tableau provient d’une source placée à gauche devant le personnage, signalée surtout par les reflets sur la cruche et sur le côté gauche du visage de la Malle Babbe, et par l’ombre sur l’autre côté de son visage, sur la partie de sa poitrine placée derrière la cruche, et sur son dos. Quant aux couleurs, ce sont surtout les tons bruns et gris qui prédominent.

Le tableau a acquis une importance particulière du fait de la technique utilisée, très inhabituelle dans les œuvres du , et qui s’apparente davantage au style qui sera, plus de deux siècles plus tard, au XIX, adopté par les impressionnistes. Le tableau est exécuté au moyen de coups de pinceau brefs et vigoureux, et laisse de côté le rendu minutieux des détails, typique de l’époque. Certains éléments, comme le nœud du tablier, semblent avoir été simplement jetés sur la toile en quelques prompts coups de brosse, ce qui donne au tableau un aspect très dynamique et très vivant.

La question du titre et de l’identité du personnage représenté Dans la littérature, le nom donné au tableau varie entre le titre, aujourd'hui accepté, de Malle Babbe et celui, qui doit être considéré comme erroné, de Hille Bobbe. C’est pourtant sous ce dernier que l’œuvre a été désignée et qu’elle a été connue jusqu’au milieu du . thumb|left|upright|Théophile Thoré-Burger thumb|400px|Inscription figurant sur l’ancien cadre du tableau. Cette désignation provient en réalité de la transcription incorrecte d'une indication remontant au ou au début du siècle suivant et figurant sur la partie inférieure du châssis du tableau : « Malle Babbe van Haerlem… Fr[a]ns Hals »Cfr. entre autres S. Slive (1989), p. 396.. Au lieu de « Malle Babbe », on lut « Hille Bobbe », et c’est ainsi que l’œuvre fut d’abord appelée. Il fallut attendre les publications de Théophile Thoré – qui écrivait sous le pseudonyme de William Bürger –, sur Frans Hals, et surtout sur la Malle Babbe, en 1868 et 1869, pour voir l’erreur rectifiée. On ignore d’où venait cette mention ; sur le tableau-même ne figurent ni signature, ni date, ni aucune autre inscription.

Grâce à un document conservé aux archives communales de la ville de Haarlem (Gemeentearchief Haarlem), on a découvert qu’un personnage nommé ou surnommé « Malle Babbe », Babbe la folle, avait réellement existé. En 1653, cette femme avait été placée à l’« Hospice du travail » (la « Werkhuis ») de Haarlem. Une pension de 65 florins lui était allouée par la « Maison des lépreux » (la « Leprosenhuis »)S. Slive (1989), p. 395 et suiv.. À cette époque, cette institution servait également de prison et d’asile d’aliénés.

À peu près au même moment, l’un des fils de Frans Hals, Pieter, jugé simple d’esprit, avait lui aussi été placé à l’Hospice du travail, à la suite d'une décision du bourgmestre de Haarlem, datée du . Il devait y passer le reste de sa vie. La Maison des Lépreux versait pour son logement la somme de 100 florins, le reste étant pris en charge par l’hôpital Sainte-Élisabeth et le fonds des pauvres de HaarlemE.W. Moes (1909), p. 54, date le document du 9 février 1637, et indique que Pieter Hals reçoit : « 50 florins de l'Hôpital Sainte-Élisabeth, 25 florins de l'Hospice des lépreux et 25 florins de l'École, à condition que ses amis le placent hors ville et pourvoient à son entretien. » – Source ancienne, mais il est dit en note que l’information est « traduite du vieux texte original »…. On pense que Frans Hals connaissait déjà auparavant la « vraie » Babbe ; et peut-être d'ailleurs était-elle connue de tous dans la ville. Pieter Hals mourut en 1667 et fut enterré le de cette année-là dans le Zuider Kerkhof (le « Cimetière du sud »). Hormis le fait qu’elle a existé, on ne dispose d’aucune autre information au sujet de cette Malle Babbe.

Datation Encore aujourd’hui, on s’interroge parmi les spécialistes au sujet de la période durant laquelle le tableau a été réalisé. L’hypothèse actuellement privilégiée est celle de Slive, selon lequel l’œuvre aurait été peinte entre 1633 et 1635. Frans Hals ne l’a ni signée ni datée, de sorte que, pour faire une estimation de sa date de création, on est obligé de se tourner vers le style pictural et d’autres indices. Le style de la Malle Babbe, décrit comme concis et homogène, anticipe sans doute la dernière manière du peintre. Ainsi la Malle Babbe constituerait-elle la peinture de genre la plus tardive de Hals, avant que l’artiste ne se consacre entièrement au portrait individuel et de groupe.

Gustave Courbet ajouta à la copie de la Malle Babbe qu'il réalisa en 1869 une signature de Frans Hals et y apposa la date de 1645 (cfr. le chapitre consacré à cette copie). On considère qu’il s’agit d’une invention et que le tableau ne se trouvait pas à l’origine en cet état, comme ce fut décrit à peu près à la même époque par Théophile Thoré-Bürger. En 1869, ce dernier estimait que le tableau avait été réalisé entre 1630 et 1640 ; Carl von Lützow estimait quant à lui qu’il devait dater des années 1640 ; et Wilhelm von Bode, comme W. Unger et C. Vosmaer, défendait la date de 1650. L'apparition du document de 1653, identifiant la « vraie » Malle Babbe, confirmerait l’hypothèse de ces derniersC. Stukenbrock (1993), p. 153 et suiv..

Histoire du tableau et expositions Les débuts de l’histoire du tableau nous sont inconnus. Une première vente documentée qui concerne sans doute la Malle Babbe a lieu le à Amsterdam ; celui qui acquiert l’œuvre est alors un certain Altrogge, et la somme déboursée se monte à neuf florins. Le , le tableau se serait ensuite retrouvé dans une vente à Nimègue, mais la chose n'est pas certaine. Le , il est vendu par J.F. Sigault et J.J. Van Limbeek, de nouveau pour neuf florins, et entre alors dans la collection Stokbroo Van Hoogwoud en Aartswoud. Le , Bartholdt Suermondt, un industriel et collectionneur d’Aix-la-Chapelle, acquiert le tableau lors de la vente Stockbroo à Hoorn, pour un montant de 1660 florins. En 1869, l’œuvre est exposée pour la première fois en public à Munich où, parmi de nombreux autres visiteurs, Gustave Courbet peut la voir.

En 1873, elle est exposée à Bruxelles. En 1874, Suermondt vend une grande partie de sa collection, y compris la Malle Babbe, pour une somme avoisinant le million de Goldmark aux Musées royaux (Königlichen Museen) de Berlin, devenus aujourd’hui la Gemäldegalerie. La galerie était à l’époque dirigée par Julius Meyer et Wilhelm von Bode, son assistant. Depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, la Malle Babbe est restée en possession du musée berlinois et elle figure dans l’exposition permanente du KulturforumProvenance d’après Slive (1974), vol. 3, p. 75 ; S. Slive (1989) p. 241..

La Malle Babbe a quitté l’Allemagne à quelques occasions. Après avoir été montrée à Bruxelles en 1873, elle fut présentée en 1950 à Amsterdam, et à Haarlem en 1962. En 1989 et 1990, le tableau fit également partie d’une exposition organisée conjointement par la National Gallery of Art de Washington, la Royal Academy of Arts de Londres et le Frans Hals Museum de Haarlem, et fut donc présenté successivement dans ces trois institutionsExpositions d’après Slive (1989), p. 241..

Signification et iconographie À cause surtout de l’expression de son visage au large rire et la présence sur le tableau du hibou et de la cruche à bière, Le Malle Babbe a donné lieu a diverses interprétations et commentaires.

La sorcière de Haarlem Ainsi le personnage du tableau est-il jusqu’à aujourd’hui fréquemment appelé la « sorcière de Haarlem ». À ce propos, Seymour Slive explique en 1989 qu’il ne faut pas croire en la sorcellerie « pour être convaincu que ses mouvements sauvages, semblables à ceux d’un animal, et son rire démoniaque ne sont pas le résultat de la quantité de boisson, contenue dans sa gigantesque cruche, qu’elle a consommée, mais dus au fait que les deux sont possédés par des forces puissantes, plus mystérieuses. »S. Slive (1989), p. 236. Il compare cet effet avec des œuvres tardives de Goya, lequel a dû de la même manière invoquer les côtés obscurs de l’homme. Aujourd’hui cependant, l'explication de la sorcière ou de la femme possédée du démon passe en général plutôt à l’arrière-plan, surtout si on compare ce tableau avec d’autres œuvres de l’artiste.

Le hibou et la cruche d'étain symboles de l'ivrognerie thumb|Louis Bernhard Coclers, Eau-forte d’après la "Malle Babbe". thumb|Bartolomaeus Maton, Un fou et un hibou. La cruche d'étain et le hibou du tableau sont regardés comme les symboles évidents de l'ivrognerie. Le visage et l’attitude de Malle Babbe sont clairement marqués par l’alcool, qui est mis en avant par la taille énorme du récipient à boisson. De nos jours, le hibou, que Hals a vraisemblablement introduit tardivement dans la scène, est en général associé lui aussi avec l'alcool et l'ivrognerie, et le proverbe néerlandais « zoo beschonken als een uil » (« saoul comme un hibou ») vient immédiatement à l’esprit. Bien que le hibou, en tant qu'animal nocturne, soit traditionnellement considéré dans la croyance populaire et la superstition comme le symbole du péché et du mal, cette interprétation ne joue qu’un rôle secondaire dans le tableau.

Pour réaliser son Eau-forte d’après la "Malle Babbe", Louis Bernhard Coclers (1741-1817) s’est servi, en l’inversant, de la version du Metropolitan Museum de New York (Cfr. le chapitre consacré à cette version), ou bien de son modèle, qui n’est plus connu aujourd’hui. En bas de cette gravure, on peut lire le distique suivant :

F Hals pinxt     L B Coclers sculpt Babel van Haarlem uw uil schijne u een valk, o Babel ! 'k ben te vreen Speel met een valsche pop, gij zijt net nit alleen

En français :

Babel van Haarlem votre hibou pour vous est un faucon, ô Babel ! Je suis d’accord Jouez avec une illusion, vous n’êtes pas seule à le faire

Le rire sur la société