alt=|vignette|Nom d'Allah : Dieu en arabe.
Le soufisme (en , at-taṣawwuf) désigne les pratiques ésotériques et mystiques de l'islam visant la en vue de se de Dieu. Il s'agit d'une voie d'élévation spirituelle, un chemin initiatique de transformation intérieure, qui transcende le formalisme des intégristes et autres tenants d'un islam rigoriste. Il se veut le « cœur » de l'islam.
Il est généralement pratiqué par le biais d'une initiation au sein d'une tariqa, terme qui désigne, par extension, une confrérie rassemblant les fidèles autour d’un maître spirituel.
Le soufisme trouve ses fondements dans la révélation coranique et dans l'exemple de Mahomet. On peut donc dire qu'il est présent, depuis les origines de la révélation prophétique de l'islam, dans les branches sunnite et chiite, bien qu'il ait pris des formes différentes dans les deux cas.
Le soufisme renvoie à ce que l'islam appelle « iḥsān » (excellence) : le fait d'adorer Dieu comme si on le voyait. C'est-à-dire que le soufisme a pour but ultime d'ouvrir le « cœur » de l'initié à la vision béatifique, à la connaissance suprarationnelle et unitive du Principe divin. Ceci le différencie des sciences profanes, qui se fondent sur des efforts de pensée. L'être réalisé obtient sa science directement par dévoilement et vision.
De tous temps, certains oulémas et savants se sont élevés contre ce qu'ils ont qualifié de « dérives » du soufisme. Ils ont émis des critiques, tant sur la doctrine de certaines confréries que sur leurs pratiques. De nos jours, le salafisme et le wahhabisme sont totalement opposés aux pratiques soufies.
Étymologie vignette|redresse|Un marabout et son chapelet. En arabe, le terme couramment utilisé pour dénommer ce courant est taṣawwuf qui, au sens littéral, veut dire . Le terme « soufisme », lui, apparaît en 1766 dans Mélanges intéressans et curieux, ou Abrégé d'histoire naturelle, morale, civile et politique de l'Asie, l'Afrique, l'Amérique, et des terres polaires, Volume 7 page 118 par Jacques-Philibert Rousselot de Surgy et dans la thèse de Friedrich August Tholuck, Ssufismus [sic], sive theosophia Persarum pantheistica (« Soufisme, ou la théosophie panthéiste des Perses »)Michel Chodkiewicz, Préface in Christian Bonaud, Le Soufisme. Al-taṣawwuf et la spiritualité islamique, Paris, Maisonneuve & Larose, 2002, p. 7..
Les hypothèses sur l'étymologie du mot « soufi » au sens de « mystique » s'appuient surtout sur des similitudes phonétiques. Le terme pourrait ainsi venir : De l'arabe safa ou safw ( [ṣafā'] « clarté ; limpidité »), qui signifie « pureté cristalline ». De Ahl al-soufa ( [ahl aṣ-ṣuffa], « les gens du banc » en référence à ceux qui vivaient dans la Mosquée du Prophète (Masjid al-Nabawi) à Yathrib (Médine), et qui sont mentionnés dans le Coran comme formant « la compagnie de ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir désirant Sa face » et qu'on aurait désignés par le mot suffiyya. Cette deuxième hypothèse est parfois comparée à ahl al-saff, ( [ahl aṣ-ṣaff], « les gens du rang »), dans le sens de « premier rang » béni, élite de la communauté. De al-souf ( [ṣūf], « laine » qui donne [ṣūfī], « laineux »), du fait que les ascètes de Koufa se vêtaient avec cette matière, selon une remarque de Vincent Monteil dans sa traduction de la Muqaddima de Ibn Khaldoun. Le soufi portait en effet un vêtement de laine, comme les pauvres, en signe de modestie. La modestie et la pauvreté sont évoquées dans d'autres noms donnés à certains d'entre eux : derviche (persan : [derwiš], « mendiant ») ou [faqīr] (en arabe : , « pauvre »). ont fait remarquer que seule cette dérivation est grammaticalement correcte (par exemple, le dérivé adjectival de ṣafā est ṣafawī et non ṣūfī). De souffat al-kaffa, « éponge molle », en référence au cœur pur et réceptif du soufi . Du grec sophia, « sagesse ».
René Guénon, utilisant une numérologie inspirée de la gematria hébraïque, avance que le sens premier et fondamental du mot « soufi » est donné par « l'addition des valeurs numériques des lettres dont il est formé. Or le mot soufi a le même nombre que el-hekmah el-ilahiyah, c'est-à-dire « la Sagesse divine » ; le soufi véritable est donc celui qui possède cette sagesse, ou, en d'autres termes, il est el-ârif bi'llâh, c'est-à-dire « celui qui connaît par Dieu », car Dieu ne peut être connu que par Lui-même ».
En toute rigueur, le terme « soufi » désigne un individu parvenu à la réalisation spirituelle totale, et non un aspirant à une telle réalisation intérieure, qui devrait être appelé moutasawwif ( [mutaṣawwif]). Mais, en pratique, les maîtres eux-mêmes emploient le terme « sūfī » d'une façon beaucoup plus globale et indistincte, conformément à un principe général qu'exprime bien le hadîth suivant du Prophète rapporté par Abou Dawoud :
Histoire
Chaque soufi se rattache à une « chaîne » (silsilah) qui représente sa généalogie spirituelle, grâce à laquelle il est relié par différents intermédiaires au Prophète. À quelques exceptions près (comme certaines voies naqshbandies), la majorité des voies spirituelles se rattachent traditionnellement au Prophète par l'intermédiaire d'Ali ibn Abi Talib.
Le prophète est considéré comme le point de départ de la chaîne spirituelle soufie. Perçu comme le premier mystique, il inspire une tradition où ses compagnons sont souvent décrits comme les premiers soufis, bien que le terme n'existât pas encore à cette époque. Fondé sur les enseignements du Coran et les paroles prophétiques, le soufisme place le Prophète au cœur de sa spiritualité. Malgré cela, les premiers groupes de soufis connus n'apparaissent à Koufa et Bassorah qu'à partir du de l'ère chrétienne. Le soufisme, manifestation du mysticisme dans l'Islam, se retrouve dans deux principales écoles : celle de Bayazid Bastami et celle de Junayd. À la fin du , le soufisme islamique pénètre le Maghreb, à l'extrémité du monde musulman.
Les et marquent pour le soufisme le passage à une structuration et une organisation beaucoup plus formelle sous la forme de turuq (ordres, confréries, sg. tariqa). Les ordres sont fondés par des maîtres spirituels (cheikhs). Cette organisation formelle et donc en quelque sorte sociale n'a pas nécessairement entraîné une altération de la nature du soufisme, qui est une voie spirituelle (sens originel du mot tariqa). Mais cette évolution se traduit par une visibilité plus grande et un impact historiquement mesurable du soufisme sur les sociétés musulmanes. Cet impact est particulièrement évident dans certains cas où le soufisme représente à lui seul la propagation de la religion musulmane : les exemples d'islamisation de l'Afrique de l'Ouest par la Tijaniyya, la Mouridiyya et la Qadiriyya, ou de la résistance menée contre les Russes aux et par une population musulmane majoritairement rattachée à la Naqshbandiyya le montrent abondamment. Cette influence socio-politique de certains secteurs du soufisme se voit surtout dans les régions tardivement converties à l'islam : en Asie centrale, en Inde, où il fut l'un des fers de lance de l'islamisation, et dans le monde turc.
Les tariqas furent persécutées par certaines autorités exotériques du sunnisme parce que des docteurs de la loi musulmane les jugeaient hétérodoxes. Aujourd'hui encore, les adeptes du wahhabisme rejettent violemment le soufisme et les confréries, considérés comme une dérive superstitieuse voire païenne.
Doctrine vignette|Selon les soufis, le Coran peut être compris à plusieurs niveaux, allant du sens externe ou apparent (zâhir) au sens interne ou caché (bâtin).
Du point de vue doctrinal, le soufisme est un courant ésotérique et initiatique, qui professe que toute réalité comporte un aspect extérieur, apparent, exotérique (zâhir) et un aspect intérieur, caché, ésotérique (bâtin). Il se caractérise par la recherche d'un état spirituel qui permet d'accéder à cette connaissance cachée. Cette importance accordée aux secrets a même conduit à l'invention de langues artificielles par certaines confréries, l'exemple le plus notoire étant le bâleybelen.
La première phase est celle du dépassement de la conscience habituelle, nourrie des cinq sens, par l'extinction du moi (al-fanâ), porte d'accès à la conscience intime de la présence de Dieu. Cette première étape réalisée, le soufi doit revenir au monde extérieur qu'il avait dans un premier temps rejeté ; le lexique des soufis désigne cette phase par différents termes qui correspondent à autant d'aspects de ce second voyage : al-baqâ, la « subsistance ou la permanence », la lucidité (sahw), le retour (rujû''') vers les créatures, semble-t-il.
Cette description sommaire a forcément un caractère très schématique : comme le montre la littérature soufie, ce processus est bien plus cyclique que linéaire, et l'interprétation des termes du lexique soufi est par nature ésotérique. Comme le dit le maître soufi algérien Ahmad al-Alawi : « Que de fois on a employé ces expressions, alors que les gens ignorent ce que le Peuple entend par là ! Les soufis parlent d'union et de distinction, sans que les autres ne sachent de quoi il retourne, ce que sont l'union et la réalisation (tahqîq), autrement que théoriquement et par foi. Tout ce qu'ils peuvent affirmer à ce sujet dépend de leur capacité à imaginer, par des constructions conceptuelles (wahm), ce à quoi se réfèrent ces expressions, puisqu'il est impossible de le savoir tant que l'on n'a pas rejoint Dieu. » Par exemple, on peut présenter le même processus, à partir de la terminologie coranique, comme le passage par différents degrés de réalisation spirituelle. Les maîtres soufis distinguent en effet trois phases dans l'élévation de l'âme vers la connaissance de Dieu : d'abord l'âme gouvernée par ses passions. Le postulant à l'initiation est appelé mourîd (مُريد [murīd], novice ; nouvel adepte ; disciple ; désirant (Dieu)). Vient ensuite le degré de l'âme qui se blâme elle-même, c'est-à-dire qui cherche à se corriger intérieurement; l'initié qui parvient à ce stade est appelé itinérant (salîk, du persan سالك [sālik], voyageur), allusion symbolique « voyage intérieur ». Le troisième et dernier niveau est celui de l'âme apaisée.
La spiritualité du soufisme vignette|Derviches tourneurs de la confrérie mevlevi à Konya (Turquie), en 2007.
Le tasawwuf comprend non seulement la haqiqa (vérité, réalité) mais aussi l'ensemble des moyens destinés à y parvenir, appelé tariqa (voie), conduisant de la charia vers la haqiqa, c'est-à-dire de l'« écorce » (el-qishr) vers le « noyau » (el-lobb) par l'intermédiaire du « rayon » allant de la circonférence vers le centre.
Les soufis recherchent l'intériorisation spirituelle, l'amour de Dieu, la contemplation unitive, la sagesse, dans le cadre d'une perspective initiatique et ésotérique.
Souvent mis en opposition avec l'islam orthodoxe tant par des Occidentaux que par des musulmans, le soufisme cultive l'idée que Mahomet aurait reçu en même temps que le Coran des révélations ésotériques qu'il n'aurait partagées qu'avec l'imam Ali, voire avec quelques-uns de ses compagnons.
Le soufisme a pour objectif la recherche de l'agrément de Dieu, la promotion du tawhîd – « science de l'unicité de Dieu ». Les rites sont inutiles s'ils ne sont pas accomplis avec sincérité. Le soufisme prône l'existence d'une connaissance cachée (ilm al bâtin) et un idéal de non-attachement à l'égo et aux choses de ce monde.
L'amour dans le soufisme