vignette|Carte de l'hémisphère occidental (1562) L'histoire des Juifs aux Caraïbes commence au début du . En 1492, les rois catholiques d'Espagne décidèrent l'expulsion des Juifs et musulmans (Décret de l'Alhambra), qui durent alors se convertir au catholicisme ou quitter le pays. Certains d'entre eux choisirent la seconde solution et émigrèrent, quelque temps après dans les territoires récemment colonisés dans les Caraïbes. Ils y étaient accompagnés de « nouveaux chrétiens » et ce fut pour eux l'occasion de s'affranchir des difficultés de vie dans l'ancienne métropole.
« Les Caraïbes offraient la liberté religieuse, des ouvertures économiques, et occasionnellement, la possibilité de constituer une communauté juive sur fond de paysage entièrement vierge ».
Les Juifs dans ces territoires durent d'abord composer avec les puissances coloniales mais ils allaient aussi entrer en contact avec d'autres populations autochtones et esclaves importés d'Afrique, ce qui eut un impact sur le développement culturel et religieux de toutes ces populations.
L'expression « Caraïbes » est prise ici dans son acception large : les îles de la mer des Caraïbes (Antilles) et les pays d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud bordant cette mer. Le premier voyage, en 1492, de Christophe Colomb, qui comptait déjà des Juifs convertis dans sa flotte, fut le début d'une colonisation opérée successivement par l'Espagne, les Pays-Bas, le Danemark, la Grande-Bretagne, la France, et brièvement la Suède, cette dernière recevant Saint-Barthélemy des Français.
Colonies espagnoles L'Espagne et le Portugal furent les premières puissances à revendiquer des droits sur le Nouveau Monde, au début du . Dès la fin du et surtout en 1492, plusieurs milliers de Juifs Nouveaux Chrétiens furent convertis de force au catholicisme. Parmi ces derniers, on suspectait les "crypto-juifs" de continuer à pratiquer la religion juive. Aussi, dans le cadre de sa théorie de « pureté de la race »(limpieza de sangre), le gouvernement espagnol, dès 1501, interdit à tout musulman, juif ou converti issu de ces deux groupes, ainsi qu'aux hérétiques chrétiens (protestants de l'Europe du Nord-Ouest) de pénétrer en Amérique espagnole. Dès 1506, les autorités ecclésiastiques de l'île d'Hispaniola voient arriver les « Hébreux » (ebreos en espagnol) et remarquent la présence de nouveaux-chrétiens dans les flottes des conquistadores.
C'est dans ce contexte qu'il faut situer la volonté d'immigration de ces populations vers le Nouveau Monde. Loin des métropoles ibériques, elles y trouvaient des conditions moins contraignantes. Toutefois, plusieurs profitèrent de failles juridiques (clause de 1509, de Séville), autorisant les « sangs impurs » à se livrer au négoce dans le Nouveau Monde pendant deux ans, s'ils versaient ducats à la couronneJ.Laikin Elkin, The Jews of Latin America, New York-Londres, Holmes & Meier, 1988,p.9. Lors de l'unification des royaumes d'Espagne et du Portugal (1580-1640), des Nouveaux Chrétiens émigrèrent aux Caraïbes. Cette immigration « suspecte » aux yeux des autorités locales, entraîna l'établissement de l'Inquisition en 1570 à Lima (Pérou), puis en Nouvelle-Espagne (Mexique actuel).
Dans ce dernier territoire, les judaïsants (ou suspectés tels) exerçaient diverses professions (négociants, constructeurs de bateaux, éleveurs de porcs, propriétaires de plantations de canne à sucre, joailliers, couturiers, moines et commissaires de policeC.H.Haring, The Spanish Empire in America (1947), San Diego, Harcourt Brace, 1985.... Ces "conversos" étaient, à tort, déclarés juifs par les autorités malgré leur assimilation dans la société chrétienne au . L'origine juive sépharade de certains immigrants dans les territoires sous domination ibérique est établie avec certitude par les témoignages produits par l'Inquisition locale et les chambres de torture. Avec les Nouveaux Chrétiens, ils « furent des pionniers de l'établissement juif au monde moderne, frayant la voie à la libération de leurs coreligionnaires »..
D'une manière générale, les nouveaux chrétiens d'origine juive ibérique, bien que « suspects » aux yeux de l'Inquisition, développèrent des réseaux commerciaux fondés sur des liens familiaux de par le monde ou sur des relations avec d'autres catholiques d'ascendance sépharade. Ils conservèrent un avantage commercial et économique certain sur leurs frères pratiquant ouvertement leur foi. Les archives de l'Inquisition de Carthagène (actuelle Colombie) et du Pérou, de la première moitié du , révèlent qu'un crypto-juif propriétaire d'esclaves, le Portugais Francisco Gomez de Leon fut jugé en 1613 pour avoir fouetté un crucifix en AngolaR. Escobar, Los Criptojudios de Cartagena de Indias : un esclabon en la diaspora conversa (1635-1649), Anuario colombiano de historia social..., 29, 2002, p.49.
Colonies françaises La France avait adopté une politique identique à celle de l'Espagne vis-à-vis des nouveaux chrétiens « insincères », donc suspects de marranisme, les Marranes. En effet, le retour des chrétiens à la religion juive était un péché. Mais dans les Caraïbes françaises (Martinique, Guadeloupe, Saint Domingue, Cayenne), des considérations d'ordre économique se heurtaient à la moralité religieuse dominante (catholique). Les Jésuites s'opposèrent fermement à l'installation des Juifs. En 1681, à la Martinique, ils soumirent un Mémoire contre les JuifsJ.Rennard, Juifs et protestants aux Antilles françaises au , Revue d'histoire des missions, n°20, 1933, p.436-462., affirmant que . Souccot (la fête des Tabernacles), célébrée régulièrement par les sépharades, attirait les foudres de l'Église car « ils ornent de fleurs et de fruits leurs cabanes de branchages dans lesquelles ils mangent et dorment pendant quinze jours à la vue de nos chrestiens qu'ils invitent même à cette célébrité »..., ce qui indique une certaine camaraderie et tolérance mutuelle entre les deux groupes. Toutefois, les Juifs quittent la Martinique quand ils en sont expulsés en 1683Suzy Halimi, Commerce(s) en Grande-Bretagne au , Publications de la Sorbonne, Paris, 1990 , lire en ligne, expulsion élargie à toutes les Antilles françaises par le Code noir en 1685, dont le premier article enjoint à ..
Cependant, les conversions de Juifs au catholicisme n'empêchèrent pas l'hostilité de cent cinquante-deux hommes d'affaires, négociants et capitaines de bateau réclamant l'expulsion de ces Juifs de Saint-Domingue par une pétition en 1765. Ce document exhorte le gouverneur général des îles françaises à ne pas autoriser les sépharades à se convertir. Bien qu'ils furent officiellement expulsés de Martinique en 1684, l'activisme sépharade et la connivence du gouvernement parvinrent à empêcher l'application généralisée de cette mesureZ.Locker, "Conversos and conversions in the Carribean colonies..., Judaica latino-americana ", Jerusalem, AMILAT, t.1, 1988, p.20 et 27, note 2. Dans les colonies françaises d'Amérique et des Caraïbes, il y eut des conversions d'esclaves à la religion juive, ce qui irrita fortement les responsables blancs. En 1760, un dirigeant de la colonie de Saint Domingue enregistra plusieurs plaintes contre des Juifs qui faisaient de leurs esclaves "des Israélites comme eux", tel le mulâtre libre Michel de Pas.. En Martinique, chaque foyer juif avait quelques esclaves (la moitié n'en possédait pas plus de quatre)R.Cohen, Early Caribbean Jewry : a demographic perspective, Jewish Social Studies, 45, 2, printemps 1983, p.126. Le gouverneur général des îles franco-américaines, Jean Charles de Baas, en 1667, se plaignit que les Juifs de Martinique "emploient le samedi pour la cérémonie de leur foi et obligent les nègres et engagés à garder le Sabath" et "à travailler le dimanche".
En 1659, David Cohen Nassi, déjà initiateur de l'installation des Juifs dans le territoire néerlandais de Curaçao, reçut la permission de créer une colonie à Cayenne, alors sous domination hollandaiseA.Ben Ur, lettre de Rijkaert et Van Baerle, Compagnie...occidentales, chambre d'Amsterdam, 21 févr. 1664, NA, Staten Generaal, no 5767. En voyage à Cayenne, en 1661, le capitaine Languillet y trouva quinze à vingt familles juives à la tête de plantations cultivant la canne à sucre et le tabac, plantant du rocou et de l'indigo, ainsi que trente à quarante chrétiens européens et cent vingt esclavesS.L.Mims, Colbert's West India Policy, New York, Octagon Books, 1977, p.65-66. Une synagogue existait et des règlements y régissaient la vie religieuse et profaneM.Arbell...in P.Bernardini,N.Fiering (éd), The Jews and the Expansion of Europe to the West,1450-1800,New York, Berghahn, 2001, p.296. Peu après, Nassi s'intéressa à la colonie naissante de Suriname, conquise en 1664 aux Anglais.
Colonies britanniques Les sépharades y furent naturalisés bien avant les Juifs d'Angleterre.. La loi de 1747 permit à tous les Juifs (et aux protestants) nés à l'étranger d'être naturalisés britanniques s'ils résidaient dans les colonies depuis sept ans en prêtant serment selon une formule non chrétienne..
Jamaïque Espagnole depuis 1494, la Jamaïque fut conquise par l'Angleterre en 1655 pour devenir officiellement colonie britannique en 1670. Elle fut durant deux siècles le plus grand exportateur de sucre au monde grâce à la culture de la canne à sucre et à la pratique de l'esclavage. Lorsque les Anglais cédèrent le Suriname aux Néerlandais, par le traité de Breda, ils tentèrent d'attirer en Jamaïque des planteurs de cet endroit en leur promettant « une quantité de terre double de celle ordinairement allouée aux autres planteurs » pour la culture de la canne à sucre et de l'indigo.
Barbade vignette|Synagogue Niche Israel (fondée vers 1644, détruite par un ouragan en 1831, reconstruite à l'identique) à Bridgetown. Vers 1660, 300 Juifs expulsés de Recife, au Brésil, émigrent à la Barbade. Beaucoup d'entre eux ont de l'expérience dans la culture de la canne à sucre et le raffinage du sucre, et poursuivent dans cette industrie à la Barbade.
Les efforts des Juifs dans l'agriculture y étaient fortement découragés. Ceux non originaires de l'île et non naturalisés ne pouvaient légalement posséder qu'un seul esclave. Ils ne pouvaient embaucher des non-juifs sous contrat. C'est pourquoi seulement quatre planteurs juifs possédaient des plantations importantes. Participer au commerce était encore plus difficile. B de Caseres et deux autres Juifs sépharades demandèrent la permission de se livrer au commerce. Les négociants chrétiens soutinrent qu'« ils étaient un peuple si subtil en matière de commerce et qu'eux et les leurs étaient si bien implantés chez d'autres nations, qu'il ne faudrait pas attendre longtemps avant qu'ils ne monopolisent le commerce pour en faire bénéficier d'autres colonies ou patries ».
Finalement, les autorités leur permirent d'y résider "s'ils habitaient déjà dans l'île et s'étaient comportés à la satisfaction générale pendant des années". Ceci valait également pour d'autres coloniesCalendar of State Papers, Colonial Series...1661-1668, p.528. À la Jamaïque et à Niévès, en 1680, les blancs se plaignirent que les Juifs, négociants pour la plupart, "cassent les prix"
Lorsque le Surinam fut cédé aux Hollandais, en 1667, et à l'arrivée des Sépharades expulsés des Antilles françaises, la situation empira.
Après une population juive qui atteint les 800 personnes, les Juifs déménagent aux États-Unis et ailleurs ; à la fin des années 1920, il ne reste qu'un seul Juif sur l'île.
Colonies néerlandaises vignette|Drapeau de la Compagnie néerlandaise des Indes Occidentales