vignette|redresse=1.2|Galilée comparaît pour hérésie lors de son procès (1633). Tableau de Joseph-Nicolas Robert-Fleury, 1847. vignette|redresse=1.2|Les Écritures triomphant sur l'Hérésie, dans l'église Gustave Vasa de Stockholm. Une hérésie est une doctrine contraire aux croyances d'une religion établie. Dans l’Antiquité, le terme haíresis (en grec ancien : , « choix ») désignait une école de pensée philosophique librement choisie. Dans l'histoire du christianisme, le concept se définit a contrario en se chargeant d'une signification péjorative : le terme « hérésie » désigne les doctrines qui remettent en cause les dogmes de l'Église catholique, de sorte que l'« hérésie », souvent synonyme d'« hétérodoxie » (de ), s'oppose à ce qui est jugé « orthodoxe ».
Cette connotation négative apparaît entre les Ainsi chez Justin ; Bernard Pouderon (dir.) et Enrico Norelli (dir.), Histoire de la littérature grecque chrétienne des origines à 451, vol. II : De Paul de Tarse à Irénée de Lyon, Paris, Les Belles Lettres, coll. « L'Âne d'Or », 2016, ; Alain Le Boulluec, La Notion d'hérésie dans la littérature grecque : . Vol. 1. De Justin à Irénée, Institut d'études augustiniennes, 1985. et Isidore de Séville, Etymologies, VII, 3. siècles et se fait condamnation de tous dogmes contraires aux opinions et pratiques catholiques au Moyen Âge. L'hérésiologie devient un champ d'étude et un genre littéraireAline Pourkier, « L'hérésiologie aux premiers siècles du christianisme, nouveau genre littéraire », Collection de l'Institut des Sciences et Techniques de l'Antiquité, 2007, .. Dans le langage courant, le mot « hérésie » en vient à désigner une opinion qui heurte les usages et ce qui est admis ou tenu pour acquis dans les domaines de la pensée, de la connaissance, de la religion. Ainsi, Hilaire Belloc a pu proposer une définition qui englobe sa dimension religieuse et scientifique et s'étend à son usage séculier : .
L'hérésie est distincte du schisme, qui est un rejet de l'autorité ecclésiale, de l'apostasie, qui est le reniement de sa propre foi, et du blasphème, qui est une parole ou un acte insultant envers Dieu. L'hérésie se produit à l'intérieur de la foi, de manière réfléchie et persistante, se présentant soit comme une innovation soit comme un retour à une prétendue pureté originelle de la Révélation..
En dehors de l'Église catholique, la notion d'hérésie est utilisée dans les Églises orthodoxes ou protestantes, ainsi qu'en référence au judaïsme ou à l'islam.
Définition Étymologie et sémantique vignette|redresse=1|L'Hérésie représentée sous les traits d'une déesse accompagnée d'une manticore. Gravure sur cuivre d'Antonius Eisenhoit (1589). Le mot « hérésie » est emprunté au grec , qui signifie à l’époque classique « choix », puis, à l’époque de la koinè, « préférence pour une doctrine, école philosophique », « obédience philosophique » dont le pendant latin est secta ou disciplinaHélène Pétré, « Haeresis, schisma et leurs synonymes latins », Revue des études latines, v. 15, 1937, 316-319 ; Pascal Boulhol, « Secta : de la ligne de conduite au groupe hétérodoxe », Revue de l'histoire des religions, 2002.. Ainsi, le « jardin » d’Épicure était une haíresis.
Le mot finit par désigner une « secte religieuse » ou une « dissidence » dans le christianisme primitifDictionnaire Grec - Français, Anatole Bailly, Hachette, 1950, s.v., . Henri-Irénée Marrou, L'Église de l'Antiquité tardive, 303-604, Paris, 1985.. Dans le monde antique, où la religion est plus rituelle que dogmatique, l’haíresis n’a pas l’aspect dramatique qu'elle devait revêtir dans le christianisme. En effet, l’Antiquité polythéiste sépare le mythe de la philosophie. Le monothéisme en revanche introduit la théologie, étude scolastique du divin qui englobe et transcende tous les domaines du savoir, soumet la philosophie et édicte des « vérités révélées » sur Dieu : les dogmes.
La théologie classique n'oublie pas le sens premier du termeAinsi chez Jérôme de Stridon puis chez Thomas d'Aquin, Summa theologica, II, question 11, article 1, « haeresis graece ab electione dicitur » formule que l'on retrouve dans le Decretum Gratiani mais y intègre au le schismeRaymond de Peñafort, Summma de penitentia, I, 5, « De Hereticis et fautoribus eorum et ordinatis ab eis », la désobéissance aux décrétales du pape (Henri de Suse) et Martin V l'usure Marie-Dominique Chenu « Orthodoxie et hérésie. Le point de vue du théologien », Annales. Économies, sociétés, civilisations, année, , 1963. .
À partir du , tout en gardant son caractère de stigmatisation ecclésiale, le terme se charge de sens nouveau pour désigner une tromperie, une ruse, une duplicité parfois sans lien avec le champ religieuxComme l'atteste l'usage qu'en fait Conon de Béthune ; Chanson, « L’autrier avint en cel autre païs », IV, texte établi par Axel Gabriel Wallensköld, Paris, Champion, 1921.. Il désigne également, à la même période, un crime révoltantGuernes de Pont-Sainte-Maxence, La vie de saint Thomas Becket, poème historique du (1172-1174), 5656, Genève, Slatkine Reprints, 1969 ; « Cele grant heresie dedenz le saint mustier. ». Spécifiquement, il pouvait désigner une action criminelle telle que la cohabitation des sexes contraire aux lois de l'Église, ou bien la sorcellerieFrédéric Godefroy, Lexique de l'ancien français, 1901, entrée « Hérésie », 461 ; Aiol et Mirabel, v. 187, ..
Hérésie et dogme Les dogmes ne revêtent pas la même importance dans toutes les religions, ce qui explique différentes attitudes par rapport à ce qui est qualifié d'hérésie. Certains auteurs estiment que la notion est trop intimement liée au contexte historique et religieux des premiers siècles du christianisme qui l'ont produites pour être transposée utilement à l'étude des dissidences et hétérodoxies des autres monothéismesAlain Le Boulluec, « Hérésie », dans R. Azria et D. Hervieu-Léger, Dictionnaire critique des faits religieux, 2010.. Depuis les grands conciles œcuméniques des , l'Église aurait « fabriqué l'hérésie » afin de mieux asseoir son autorité, imposer son image de corps unique, enseigner une voie unique de salut et réussir ainsi à façonner le pouvoir et la sociétéOn trouve parmi les auteurs soutenant cette thèse ː ; ..
À la différence du christianisme, judaïsme et islam ne possèdent pas d'instrument de coercition centralisé ni de magistère dogmatique unique et identifié..
Judaïsme
vignette|Le châtiment d'anciens sabbatéens à Salonique, Jewish Encyclopedia. La littérature talmudique ne possède pas de notions similaires et de termes pour désigner les hétérodoxies comparables aux hérésies telles qu'elles ont été décrites dans le monde chrétien. Le judaïsme n'ayant jamais connu d'orthodoxie au sens strict, les déviances aux normes rabbiniques ou aux treize principes de foi de Maïmonide ne sont pas équivalentes à des hérésies. Toutefois, après la destruction du Temple (70), le mouvement pharisien/tannaïte se donne peu à peu comme exclusif et majoritaire. Dans la littérature rabbinique, ses opposants sont alors désignés par divers termes techniques et notamment par celui de minSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, § « La question du min », 60-71. et . Le terme minim désigne à différentes périodes de l'ère rabbinique les divers groupes qui, tout en demeurant partie intégrante du judaïsme du point de vue de la halakha, soulèvent des questions doctrinales pour le judaïsme rabbinique. Il ressort d'un certain nombre de restrictions édictées par les tannaim à l'encontre des minimes qu'elles visent dans un premier temps les judéo-chrétiensSimon Claude Mimouni, « La Birkat Ha-Minim : une prière juive contre les judéo-chrétiens », Revue des sciences religieuses, 1997, 71-3, 275-298.. Ces règlements montrent comment les rabbins ont tenté de combattre des doctrines qu'ils estimaient extérieures au judaïsme sans jamais rejeter la judéité de ceux qui les faisaient siennesM. Simon, Verus Israel. Étude sur les relations entre Chrétiens et Juifs dans l’Empire romain (135-425), Paris, 1983, 279-280 ; Lawrence H. Schiffman, « La réponse de la halakha à l'ascension du christianisme », Pardès, 2003, 35, 13 à 30.. Cependant, comme le remarque Adiel Schremer, dans l'Antiquité, l'identité juive est bien une question de naissance et de fidélité à l'alliance mosaïque qu'un examen des doctrines et des pratiques Adiel Schremer, « Thinking about Belonging in Early Rabbinic Literature: Proselytes, Apostates, and ‘Children of Israel,’ or : Does is Make Sense to Speak of Early Rabbinic Orthodoxy ? », Journal for the Study of Judaism, 43, 2012, ..
Christianisme Les différentes autorités chrétiennes qui ont élaboré la norme religieuse ont conceptualisé l'hérésie. Cependant, elle s'impose de l'Antiquité à l'époque moderne comme un concept extrêmement versatile et ambivalent. Dans le Nouveau Testament, les formes hairesos ou hairéseis sont utilisées soit pour désigner le christianisme naissant comme « secte » ou « école juive »Actes des Apôtres, XXIV, 5, « Ναζωραίων αἱρέσεω ». soit pour mettre en garde contre une dissensionPaul de Tarse, Épître aux Galates, V, 20.. Au , ils demeurent des proches synonymes de schisma qui indique l'idée d'une scission, du risque d'un schisme. Lors de la période patristiqueTertullien, Traité de la prescription contre les hérétiques, traduction d'Antoine-Eugène Genoud, Paris, 1842 ; Jacques Fantino, La théologie d’Irénée. Lecture des Écritures en réponse à l’exégèse gnostique. Une approche trinitaire, Cerf, Paris, 1994. et surtout à la faveur du règne de Constantin, les termes haeresis et haereticus deviennent sans conteste la condamnation de doctrines erronées et de leurs partisans, permettant de stigmatiser une opinion hétérodoxe qui éloigne de la foi canoniqueEusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique, IV, 22) en donne une première généalogie. . À la fin du et après les grands conciles le terme devient équivalent d'hétérodoxie. Discours d'exclusion des dissidences, la réflexion sur l'hérésie est aussi l'occasion pour l'Église de définir des lignes de conduites et d'affirmer son unitéMonique Zerner, « Hérésies », dans Dictionnaire raisonné de l'Occident médiéval, dir. Jacques Le Goff, Jean-Claude Schmitt, Paris, Fayard, 1998, ..
À partir du , l'extension progressive du domaine de l'hérésie à de nombreuses formes d'activités répréhensibles comme l'usure, la sorcellerie ou la rébellion politique a fini par lui conférer le statut de crime globalisantMonique Zerner (dir.), Inventer l’hérésie ? Discours polémiques et pouvoirs avant l’Inquisition, Nice, 1998 ; Uwe Brunn, Des contestataires aux « Cathares ». Discours de réforme et propagande antihérétique dans les pays du Rhin et de la Meuse avant l’Inquisition, Paris, Institut d’études augustiniennes, « Collection des études augustiniennes, série Moyen Âge et Temps modernes, 41 », 2006. ; Martine Ostorero, « Des papes face à la sorcellerie démoniaque (1409-1459): une dilatation du champ de l'hérésie ? » dans Aux marges de l'hérésie. Inventions, formes et usages, 2018, ..
Cependant, comme l'a montré Walter Bauer, les premières manifestations du christianisme correspondent à ce qui est qualifié d'hérétique à partir du deuxième siècle. Historiquement, l'hérésie est donc antérieure à l'orthodoxieWalter Bauer, Orthodoxie et hérésie aux débuts du christianisme, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Patrimoines – Christianisme », 2009, traduction de l'ouvrage de 1934, Rechtgläubigkeit und Ketzerei im ältesten Christentum..
Le christianisme s'illustre en de multiples théologies et pratiques hétérodoxes, que ce soit dans le domaine christologique (docétisme, arianisme, nestorianisme, monophysisme), cosmologique (gnose, macédonianisme, manichéisme, et plus tard bogomilisme, catharisme), ecclésial (marcionisme, montanisme, donatisme) ou disciplinaire (quiétisme).