Jean Cuillé et Paul-Louis Chelle sont deux vétérinaires français, professeurs à l’École nationale vétérinaire de Toulouse, dont les noms associés sont internationalement cités pour être les premiers à avoir démontré ensemble, dans des publications communes datées de 1936, 1938 et 1939, la transmissibilité infectieuse d’une encéphalopathie ovine reconnue beaucoup plus tard comme étant une maladie à prion, la tremblante du mouton.
Biographies
Jean Cuillé
Jean-Marie Cuillé, dit Jean Cuillé, est né le à Montgaillard, dans les Hautes-Pyrénées, fils d'Antoine Cuillé (1832-1901), médecin, et de Mélanie Mora son épouse. Il s'est marié à Oursbelille le avec Joséphine Jeanne Marie Belin. Il sort diplômé en 1895 de l’École Nationale Vétérinaire de Toulouse après des études brillantes, une carrière d'enseignement dans les ENV lui est aussitôt proposée par le professeur Besnoit, titulaire de la chaire de Pathologie du bétail et d'obstétrique. Au gré des ouvertures de postes, sa carrière se déroule dans les Écoles vétérinaires de Lyon et de Toulouse, et dans différentes disciplines cliniques : pathologie du bétail, chirurgie, médecine des équidés et carnivores domestiques. Il est chef de travaux, en 1899, dans la chaire de Pathologie du bétail, puis, en 1903, attaché à la chaire de Chirurgie dirigée par Jean Sendrail. En 1909, il est nommé professeur de pathologie du bétail à l'École vétérinaire de Lyon. En 1914, il revient à l'École de Toulouse pour y prendre la direction de la chaire dite de Médecine (des équidés et carnivores domestiques), puis, en 1929, celle de Pathologie du bétail après la mort de Besnoist, retrouvant ainsi sa première affectation dans cette même chaire. Sa carrière s'achève à Toulouse en tant que professeur titulaire de la chaire de Pathologie du bétail et, en 1935, comme professeur directeur de l’École où il succède à Jean Sendrail. Il prend sa retraite en 1937 et se retire dans les Hautes-Pyrénées, près de sa fille. Il s'est éteint en 1950 dans le petit village d’Oursbelille, proche de Tarbes.
Excellent clinicien, opérateur habile, il dispensait un brillant enseignement. D’une très grande bienveillance non exempte de malice, il était très aimé des élèves et du personnel de l’École. Auteur de nombreuses publications dans diverses revues et de communications devant les sociétés savantes dont il était membre, il se dévouait également dans des associations professionnelles. Décoré de la Légion d’honneur, officier de l’Instruction Publique, il était Commandeur du Mérite agricole et titulaire de décorations étrangères.
Paul Louis Chelle
Paul Louis Chelle est né le à Capens (Haute-Garonne), fils d'un agriculteur propriétaire. Il s'est marié le à Cadours, commune de résidence de son épouse, ce qui le conduira à accepter d'être conseiller municipal de cette commune. Admis en 1920 à l'École vétérinaire de Toulouse, il en sort major de sa promotion et diplômé en 1925. Comme pour Cuillé, 30 ans plus tôt, le professeur Besnoit le retient pour l'enseignement en tant qu'assistant dans la chaire de Pathologie du bétail et d'obstétrique. Titulaire d'une double agrégation, Pathologie du bétail et obstétrique d'une part, Hygiène d'autre part, il prend la direction de la chaire dite d'Hygiène en raison d'une vacance dans cette chaire, en sus de son activité dans l'enseignement clinique de pathologie du bétail. En 1929, Cuillé succède à Besnoit, décédé, en tant que professeur de Pathologie du bétail et d'obstétrique. De 1929 à 1937, date du départ à la retraite de Cuillé, les deux hommes qui ont œuvré sous l'autorité de Besnoist vont poursuivre une collaboration scientifique dans le domaine de la recherche clinique en plus de leurs activités d'enseignement respectives.
En 1937, il succède à Jean Cuillé, parti à la retraite, à la tête de la chaire de Pathologie du bétail tout en continuant à diriger celle d'Hygiène. D' à , il doit assurer aussi des cours à l'École nationale vétérinaire d'Alfort, en remplacement de professeurs mobilisés. De retour à Toulouse en , il reprend la direction des chaires d'Hygiène et de Pathologie du Bétail et aussi, temporairement, celle dite de Médecine (médecine des équidés et carnivores) dont le titulaire était retenu prisonnier en Allemagne.
Parallèlement à son activité d'enseignement, Chelle s'est impliqué dans la vie professionnelle en tant que secrétaire général de l'association syndicale de vétérinaires de la Haute-Garonne, de l'Ariège et du Tarn-et-Garonne, le syndicalisme étant alors aussi un outil de formation continue. En 1938, il répond aux sollicitations de la commune de Mauzac et succède à son père en tant que maire de la commune. Il décède en 1943, à Toulouse. Marié, il a eu une fille.
Travaux Les travaux respectifs de Cuillé et Chelle couvrent un champ large de la médecine vétérinaire en raison de l'étendue des champs disciplinaires dans lesquels ils ont exercé. L'Histoire médicale a retenu principalement les résultats de leurs recherches sur la tremblante qui ont fondé leur renommée. Ces travaux qui sont les seuls rapportés ici ont été réalisés au sein de la chaire de Pathologie du bétail de l'École nationale vétérinaire de Toulouse. À côté de leurs travaux, il faut rappeler ceux de Charles Besnoist qui fut leur maître dans cette même chaire. Un trait essentiel les caractérise, Besnoist, Cuillé et Chelle furent d'abord des enseignants cliniciens, œuvrant en clinique, dans l'hôpital bovin de leur service, ou en élevages, sur le terrain, auprès des éleveurs et des vétérinaires praticiens, et peu en laboratoire, même si naturellement ils eurent recours aux services de leurs collègues spécialistes, en anatomopathologie notamment.
En excellant dans l'expérimentation et dans l'observation, Cuillé et Chelle ont illustré une recherche clinique vétérinaire, même s'ils ne sont pas des représentants de l'école pasteurienne à l'instar des grands noms de vétérinaires microbiologistes contemporains de cette première moitié du 20ème siècle. Ce détail a son importance pour comprendre leurs conditions de travail et surtout la réception pour le moins réservée de leurs résultats par la communauté scientifique de ce temps. Leurs moyens de travail, dans l'école vétérinaire, étaient très modestes. Le vétérinaire général Barrairon fut un de leurs élèves et collaborateurs et, à ce titre, un témoin de leurs travaux. En 1989, il écrivait ː
Travaux précurseurs sur la tremblante du mouton réalisés par Charles Besnoit à l'École vétérinaire de Toulouse thumb|Charles Besnoit (1867-1929), professeur et directeur de l'École nationale vétérinaire de Toulouse Charles Besnoit est à partir de 1896 le premier professeur titulaire de la chaire dite de Pathologie du bétail et d'obstétrique nouvellement créée à l'École nationale vétérinaire de Toulouse. Il réalisera toute sa carrière dans cette école dont il sera le directeur de 1914 à sa mort en 1929. Ses travaux de recherche clinique sur la tremblante sont fondamentaux. Selon Maxime Schwartz, si la tremblante a été décrite pour la première fois au XVIIIe siècle, Besnoit « est le premier à en entreprendre l'étude d'une manière véritablement rationnelle ». Il en donne une description clinique très détaillée dans un rapport adressé en 1898 au ministre de l'Agriculture sur l'enzootie sévissant dans les cantons de Lacaune, de Murat-sur-Vèbre et de Brassac, dans le Tarn, et publié dans la Revue vétérinaire de Toulouse. En raison de sa qualité documentaire, cette description clinique est toujours citée dans des publications voire reproduite dans des ouvrages récents sur les encéphalites spongiformes transmissibles (E.S.T.) Charles Besnoit avait aussi une formation d'anatomopathologiste acquise auprès de son ami Charles Morel, professeur d'anatomie pathologique à la faculté de Médecine de Toulouse. Des travaux conduits en collaboration avec Morel, il conclut à l'absence d'altération macroscopique, mais, à l'examen microscopique, « à la présence de lésions très nettes (vacuoles) sur des cellules du système nerveux siégeant dans la moelle et dans les nerfs périphériques ». Il soupçonne le caractère infectieux de la maladie mais toutes les tentatives de reproduction de la maladie par inoculation à un animal sain de substance cérébrale ou médullaire, ou de sang, provenant d'un animal malade échouent. Par ailleurs, ayant fait cohabiter pendant cinq mois plusieurs brebis malades avec deux brebis saines, aucun signe de maladie n'est détecté chez ces dernières. Besnoit conclut donc qu'« actuellement, il est impossible d'affirmer le caractère microbien et infectieux de la tremblante ». En outre, comme le souligne Maxime Schwartz, Besnoist n'exclut pas le rôle de l'alimentation.
Outre la tremblante, Charles Besnoit est également connu pour ses travaux sur la besnoitiose bovine causée par un protozoaire Sarcocystis besnoiti ainsi dénommé par le parasitologiste Gabriel Marotel en l'honneur de Besnoit.
Travaux sur la tremblante du mouton réalisés par Jean Cuillé et Paul-Louis Chelle à l'École vétérinaire de Toulouse thumb|center|Le corps professoral de l'ENVT en 1929De gauche à droite et de bas en haut : Darraspen, Jean Cuillé, Girard, Directeur Jean Sendrail, Lafon, Martin, Albert Daille En haut : Paul-Louis Chelle, Lasserre, Marcel Petit, Pierre Pons
Il faudra attendre les années 1930 pour que Cuillé et Chelle entament une collaboration qui les conduira à prolonger le travail de leur maître. Les circonstances de leur vie professionnelle évoquées dans leur biographie peuvent expliquer en partie qu'ils ne l'aient pas fait avant. Il est vraisemblable aussi que leur activité clinique en élevages et les sollicitations de confrères praticiens les aient convaincus de la nécessité d'engager de nouvelles recherches. En 1933, ils avaient déjà montré que la tremblante et le Louping-ill sont deux maladies ovines différentes. Mais jusque là, la plupart des essais visant à contaminer des animaux sains par cohabitation avec des animaux atteints de la tremblante avaient échoué, de même que les essais d'inoculation avec des fluides ou broyats d'animaux malades. S'il s'agissait d'une maladie contagieuse, sa durée d'incubation aujourd'hui établie de dix-huit mois à deux ans au minimum, dépassait de beaucoup les durées de quelques jours à quelques semaines observées pour les maladies contagieuses classiques. En outre, la possibilité que la maladie ait au moins en partie une origine génétique ne pouvait être écartée, d'autant plus qu'une influence de la race avait été observée par de nombreux éleveurs. Pour toutes ces raisons le doute restait permis sur le caractère infectieux de la maladie. Selon Barrairon ː
Le doute sera levé définitivement par Cuillé et Chelle par des notes adressées à l'Académie des Sciences, remarquables par leur concision et leur force démonstrative.
1 - La tremblante du mouton est inoculable
Dans la première note adressée le La maladie dite tremblante du mouton est-elle inoculable ? ils rapportent avoir inoculé par des voies diverses, de la substance cérébrale ou médullaire de plusieurs animaux arrivés aux derniers épisodes de la tremblante, à neuf moutons ou brebis provenant de troupeaux sains où aucun cas de tremblante n'avait jamais été signalé antérieurement. Sept animaux décèdent ou sont sacrifiés pour des raisons indépendantes de la tremblante. En dépit de ce résultat peu encourageant, ils continuent à observer les deux survivantes. Ils seront récompensés car ils vont réussir là où tous leurs prédécesseurs avaient échoué ː la reproduction de la maladie. Ils concluent ː « La tremblante est une maladie infectieuse et inoculable » « l'agent infectieux est présent dans la moelle et le cerveau » « la durée d'incubation est longue, 14 et 22 mois »