Ibn ‘Arabī (nom complet: Muhyī al-dīn Abū ‘Abd Allāh Muhammad bin ‘Alī bin Muhammad bin Ahmad bin ‘Abd Allāh bin al-‘Arabī al-Tā’ī al-Hātimī al-Andalusī — en ), né le , à Murcie, et mort le , à Damas est un ouléma, théologien, juriste (faqīh), poète, soufi, métaphysicien et philosophe (faylasûf) arabo-berbère-andalou : , auteur d'environ 850 ouvrages.

Son œuvre domine la spiritualité islamique depuis le , et il peut être considéré comme le pivot de la pensée métaphysique de l'islamJean-Claude Serres, « Ibn 'Arabi, grand maître du soufisme », Revue Acropolis (lire en ligne). . Il est le plus grand penseur de la doctrine ésotérique du Wahdat al-wujud (« Unicité de l'Être »). Il eut quelques ennemis dans le domaine exotériquePar exemple Burhaan ad-Din al-Baqa`i.. Dans l'ésotérisme islamique, il est considéré comme le « sceau de la Sainteté ». Selon certains auteurs, Dante Alighieri, dans la Divine Comédie, aurait été influencé par son œuvre..

Nom et titres On emploie en général le nom Ibn 'Arabī plutôt que Ibn al-'Arabī, alors que ce dernier est plus exact. Deux raisons à cela : d'une part, son enseignement s'est répandu dans les mondes turc et persan, où on laissait volontiers de côté l'article arabe « al » quand on reprenait un nom ; d'autre part, cela permet de le distinguer de son contemporain andalou Abû Bakr Muhammad Ibn al-'Arabî (m. 1148), également bien connu.

Il porte le titre de Muhyī al-dīn, « vivificateur de la religion », et il est également appelé (, en arabe). Dans l'Europe médiévale, il est connu comme le Doctor MaximusHenry Corbin, En islam iranien, Gallimard, coll. « Tel », vol. IV, 2014 , p. 18.. On le surnomme aussi Ibn Aflatûn, « fils de Platon »B. Deniz Calis-Kural, Sehrengiz. Urban Rituals and Deviant Sufi Mysticism in Ottoman Istanbul, Londres, Routledge, 2014, 289 p. chap. « Life of Ibn Arabi ».Henry Corbin, (2014:21)..

Biographie Ancêtres, famille et enfance Mohammed Ibn ArabiOn trouvera une chronologie détaillée de la vie d'Ibn Arabi et de ses nombreux déplacements dans Addas, 1989, p. 346-362, et autre, synthétique, dans Addas, 1996, p. 131-133. (V. Bibliographie). La traduction du Traité de l'amour par M. Gloton, Albin Michel, 1986, comporte également une chronologie, p. 14-17. Toutefois, elle a été publiée avant la publication de Addas 1989, qui rectifie et précise nombre d'informations disponibles jusqu'alors. est né à Murcie, dans la taïfa de Murcie, le (ou le selon d'autres sources), dans une des plus anciennes familles arabes de l'Espagne musulmane. Ses ancêtres et son père étaient membres de la tribu yéménite de Tayy, dont les premiers à venir en Andalousie arrivèrent avec la vague de conquêtes de 712 ; par ailleurs, Ibn Arabi relève dans plusieurs poèmes qu'il descendait, du côté de son père, du poète de l'Arabie préislamique Hatem at-Ta'i. Il semble acquis aujourd'hui que le père d'Ibn Arabi . Sa mère venait d'une noble tribu berbère avec des liens forts avec le Maghreb plus précisément dans l’actuelle Algérie. Arabi mentionne son oncle maternel, Yahya ibn Yughman, qui était à un moment donné un riche prince de la ville de Tlemcen, mais avait quitté cette position pour mener une vie de spiritualité après avoir rencontré un mystique soufi.

À Murcie, le père du petit Muhammad (qui est son unique fils) exerce des charges militaires. En 1172, les Almohades conquièrent la ville, et le père émigre bientôt à Séville, où il se met au service de cette dynastie. Dès lors, Ibn Arabi dit connaître une enfance heureuse, d'après ses propres mots. Il aime chasser et jouer au soldat, et son avenir semble clair : il embrassera la carrière des armes.

Le tournant spirituel Alors qu'il a environ quinze ans, une expérience très forte pousse le jeune homme à quitter l'armée et entrer dans la Voie : il rapporte avoir vu à la mosquée de Cordoue un princeIbn Arabi donne un nom, mais C. Addas relève que l'identité du personnage est sujette à débat pour des raisons de chronologie. prier et se prosterner avec beaucoup d'humilité. Il lui apparaît alors que Si l'on ne peut déterminer le nom exact du prince et la date précise de cet événement, il n'en reste pas moins que l'épisode constitue un point de rupture dans la vie tranquille du jeune homme : désormais, il choisit Dieu.

À cela va s'ajouter un nouvel événement important (postérieur à l'épisode la mosquée): son père organise une rencontreÀ quelle date eut-elle lieu ? Dans le récit qu'il donne de cette rencontre dans les Illuminations, Ibn Arabi note seulement : « À cette époque j'étais un jeune garçon sans duvet sur le visage et sans même de moustache. » (C. Addas, Ibn Arabî et le voyage... 1996, p. 20) entre son fils et le philosophe aristotélicien Averroès (Ibn Rushd) à Cordoue. Au cours de cette entrevue, Ibn Rushd reconnaît la réalisation spirituelle du jeune hommeR.W.J. Austin, « Introduction » in Ibn Arabi, Les soufis d'Andalousie, Albin Michel, 1995, p. 17.. Dans Les Illuminations de La Mecque, Ibn Arabi raconte avoir à nouveau rencontré Averroès lors d'une vision. En 1198, il assistera à ses funérailles, à Cordoue.

Ce choix de Dieu se traduit par le renoncement à tout ce qui faisait la vie d'Ibn Arabi : l'armée, ses compagnons, ses biens. Il quitte le monde et se retire, selon un de ses biographes, dans une grotte au milieu d'un cimetière. Il y restera plus d'un an. C'est donc un retournement complet dans lequel il se retrouve désormais face à face avec Dieu : Il y a là une rupture radicale, qu'Ibn Arabi souligne vigoureusement en qualifiant sa vie antérieure de jâhiliyya (ce mot jâhiliyya désigne l'état d'ignorance dans lequel se trouvaient les Arabes avant la révélation de l'islam fait à ce peuple par Mahomet).

Ibn ʿArabi se forme lui-même aux différentes formes des sciences islamiques et acquiert des connaissances considérables par la lecture des œuvres de plusieurs maîtres. Adolescent, il suit l'enseignement de l'amie de sa mère, Fatima bint al-Muthanna, qu'il considère comme sa « mère spirituelle »Henry Corbin. L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabî. Aubier, 1993, . et il est particulièrement marqué par une autre femme soufie, Shams Umm al-Fuqarâ (« Shams la mère des pauvres »)Sur ces deux femmes, voir aussi Les soufis d'Andalousie, Albin Michel, 1995, n° 54 et 55, p. 136-141..

Son érudition ainsi que le rang de son père lui permettent de devenir secrétaire à la chancellerie de Séville. Il épouse alors une jeune fille d'une famille andalouse renommée, Maryam bint 'Abdun qui représente pour lui « l'idéal de la vie spirituelle ».

À l'âge de 25 ans, il est frappé par une maladie qui le conduit au bord de la mort. Il renonce alors à son existence de lettré et de haut fonctionnaire et s'oriente vers la voie spirituelle (tariqa). Cette transformation débute par une retraite de neuf mois sous la direction du maître spirituel Abu Djaʿfar al-'Urayni. Ibn ' Arabi oriente dès lors sa vie vers l'approfondissement des études métaphysiques, et il rencontrera plusieurs maîtres spirituels.

En 1196 à Fès, âgé de 31 ans selon la tradition, il a la révélation du Ibn Arabi, La Profession de Foi, trad. Roger Deladrière, Arles, Actes Sud, coll. « Babel » 2010 .. Il dit avoir reçu les « Gemmes de la sagesse » d'un trait, réveillé une nuit par Mahomet. La sagesse est représentée par une pierre dont la forme représente la Tradition ; alors que la pierre est la même pour tous, elle est taillée différemment selon les formes prophétiques dictées à Abraham, Jésus ou Mahomet.

Voyages vignette|Manuscrit du volume quatre (sur six) du Diwân d'Ibn Arabi. Il est sans doute autographe. Collections Khalili. En 1200, Ibn ʿArabi quitte définitivement l'Andalousie et entame un périple oriental, qui durera jusqu'en 1223, date à laquelle il s'installe à Damas. Éric Geoffroy note que pour Ibn Arabi, la pérégrination permet de se rapprocher de DieuLe Point, hors-série, n°52, juillet-août 2014, Aux origines de la méditation, coll. « Références », p. 42..

En 1202, il arrive à La Mecque. Il connaît une théophanie en la personne de Nizhâm (« Harmonie »), fille de la famille qui l'accueille. D'après Henry Corbin, Henry Corbin. L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabî. Aubier, 1993, .. En 1203, il écrit la première version des Illuminations de La Mecque (ou : Illuminations mecquoises : Futûhât al-Makkiyâ), son maître ouvrage.

En 1204, il quitte les lieux saints et entame , en compagnie de Majd al-Dîn Rûmi, le futur père de Sadr al-Dîn al-Qûnawî (1207 (?) - 1274) qui sera le principal disciple d'Ibn Arabi. En chemin vers l'Anatolie, il fait étape à Bagdad et à Mossoul, où il suit l'enseignement du maître soufi ʿAlî ibn Jâmiʿ. Il reçoit de celui-ci le manteau, jadis reçu de Khezr lui-mêmeCorbin, L'imagination créatrice..., 1993, .. Il arrive à Konya en 1205, mais reprend bientôt son errance à travers l'Égypte, l'Irak, la Palestine et le Hijâz. C'est ainsi qu'il est au Caire en 1207, où il est arrêté par les docteurs de la Loi (oulémas). Libéré grâce à ses relations, il quitte la ville pour retourner à la Mecque, où il retrouve Sophia aeterna.

En 1216, il retourne à Konya pour un séjour de plusieurs années. Ce retour est probablement dû au décès de Majd al-Dîn Rûmi, le père de Sadr al-Dîn al-Qûnawî (1204-1275) qui sera le principal disciple d'Ibn Arabi. Différentes sources arabes et persanes mentionnent qu'Ibn Arabi a alors épousé la veuve de Majd al-Dîn et qu'il a pris en charge son éducation.

Damas vignette|Le monument funéraire d'Ibn Arabi, dans la partie vitrée. Damas, Mosquée et mausolée du Sheikh Muhiy al-Dîn. En 1223, il arrive à Damas où il s'établit et restera jusqu'à sa mort en 1240. Il consacre les années qui lui restent à l'écriture et à ses disciples. Il termine, en , la première rédaction des Illuminations de la Mecque. En 1234, il décide de revoir ce texte et entame la seconde rédaction des Illuminations, entièrement écrite de sa main, qu'il termine en 1238. Il dédie les trente-sept volumes de cette édition autographeAdjectif signifiant « écrit de la main même de son auteur ». Source: cnrtl.fr à son disciple Sadr al-Dîn al-Qûnawî. Il poursuit aussi son travail sur le Recueil des connaissances divines (« Diwân al-Ma'ârif »), ainsi que les Fusûs al-hikâm (« les gemmes de la sagesse »), à quoi s'ajoutent vingt-cinq autres ouvrages.

Il est enterré dans une crypte, dans le quartier de Salihiya, au pied du Mont Qassioun. En 1518, deux ans après la conquête de Damas par les Ottomans, le sultan Sélim fit édifier un mausolée et une madrasa (école coranique) au-dessus de cette crypte.

Famille Ibn Arabi a eu deux sœurs (mais pas de frère), auxquelles il semble avoir été très attaché, à en croire une de ses lettres. Par ailleurs, selon des mentions que l'on trouve dans les Illuminations, il a eu au moins deux épouses. Il a peut-être épousée la première à Séville, une femme du nom de Maryam bint Muhammad b. 'Abdûn al-Bijâ'i, qu'il qualifie de « sainte femme » et qui partageait ses aspirations spirituelles. La deuxième épouse dont nous avons le nom est Fâtima bint Yûsuf b. Yûsuf Amîr al-Haramayn, avec qui il a eu un fils, Muhammad 'Imâd al-Dîn) (m. en 667 h. / 1268-1269).

Pensée L'œuvre d'Ibn 'Arabi comme le sommet de l'ésotérisme islamique. Elle marque de ce fait une date dans l'histoire de ce courant. Il la présente comme la somme la plus complète et systématique de l'ésotérisme musulman. Des auteurs occidentaux comme René Guénon ou Frithjof Schuon la considèrent comme une des expressions privilégiées de la . Selon Roger Deladrière, Ibn 'Arabi est l'auteur de Roger Deladrière, Dictionnaire des philosophes, , PUF, 1984..