Anselme de Cantorbéry (en latin : Anselmus Cantuariensis), connu comme le « Docteur magnifique » (), est un moine bénédictin italien né à Aoste (Italie) en 1033 ou 1034 et mort à Cantorbéry (Angleterre) le . Appelé également Anselme d'Aoste à cause de sa naissance valdôtaine, il est plus connu sous le nom d'Anselme du Bec en raison de son appartenance en tant que moine bénédictin à l'abbaye Notre-Dame du Bec en Normandie. Canonisé en 1494, saint Anselme est proclamé Docteur de l'Église en 1720 par Clément XI.
À l'origine de ce que Kant nomme l'argument ontologique, saint Anselme est l'un des écrivains majeurs de l'Occident médiéval. Auteur du Monologion et du Proslogion, il est l'un des fondateurs de la théologie scolastique.. Suivant le principe directeur de la – la foi en quête de l'intellect –, il recherche au sein de l'Église une conciliation entre la foi en Dieu et la raison humaine. Ses thèses sont commentées par les scolastiques qui lui succèdent, notamment Abélard et Thomas d'Aquin.
En tant que théologien, il élabore le dogme de la circumincession , adopté en 1442 au concile de Florence. À partir de ce dogme, il jette les bases de la théorie de la satisfaction, que précisera Thomas d'Aquin et que Calvin interprétera dans un sens propitiatoire pour fonder sa théologie de la grâce.
En tant qu'Archevêque de Cantorbéry, il impose la réforme grégorienne, transfère les investitures à Rome et donne à l'Église d'Angleterre la direction que suivra Thomas BeckettR. Foreville, L'Église et la royauté en Angleterre sous Henri II Plantagenêt (1154-1189), Paris, 1943.. Il est fêté le .
Biographie Extraction et formation (1033-1059) Né à Aoste, en 1033, dans les futurs États de Savoie (Aoste appartient dès 1024B. Demotz, Le comté de Savoie du au siècle : Pouvoir, château et État au Moyen Âge, , Slatkine, Genève, 2000 . au domaine constitué par la maison de Savoie) du Royaume d'Arles dans l'Empire, Anselme est le fils d'Ermenberge et de Gandulf, noble lombard. Ce père, parent du comte Humbert de Maurienne, aurait des attaches familiales avec la comtesse Mathilde de Toscane. Ses oncles maternels sont Lambert et Foucheraud, qui ont pu être chanoines du chapitre cathédral d'AosteM. Rule, Life and times of S. Anselm, 2 vol., Londres, 1883.. Son neveu, Anselme de San Saba, sera abbé de l'abbaye de Bury St Edmunds en 1121, puis évêque élu de Londres (1136-1138).
Clerc formé par les bénédictinsPh. Ragey, Histoire de saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, t. I, , Delhomme & Brigue, Paris, 1890. de l'église d'Aoste, en rupture avec son père et ses maîtres dès l'âge de quinze ans, il décide, à la mort de sa mèreP. l., t. CLVIII, ., vers 1056, de rejoindre l'enseignement d'un écolâtre suffisamment renommé. Il quitte Aoste en compagnie d'un condisciple pour la Bourgogne, puis la France. De là, il gagne, en 1059, Avranches dont dépend la prestigieuse abbaye du Mont-Saint-Michel et où un autre lombard, Lanfranc, fut écolâtre. La mort de son père lui fait envisager un retour en Savoie et une vie de patricien.
Élève, prieur puis abbé du Bec (1060-1092) Enseignant du Bec (1060-1078) En 1060, après une hésitation sur sa vocation, il suit le conseil qu'il a sollicité de Maurille, archevêque de Rouen. Il renonce à se faire ermite et choisit de devenir moine de la toute nouvelle abbaye du Bec, préférée à son aînée, l'abbaye de Cluny. L'abbaye du Bec possèdera plus tard, au , toutes les traductions des auteurs de l'Antiquité élaborées par Boèce. Tout en prenant en charge l'enseignement de la grammaire dispensé à ses condisciples, il achève son trivium en étudiant la dialectique et la rhétorique sous la direction du savant prieur Lanfranc, et au côté d'Yves de Chartres.
Lanfranc nommé abbé de Saint-Étienne de Caen en 1063, Anselme devient à son tour prieur du Bec. Des élèves accourent de toute la Chrétienté, dont Anselme de LaonPierre Riché, Guy Lobrichon Bible de tous les temps, volume 4, Éditions Beauchesne, 1984, 175.. En 1076, il synthétise son cycle d'enseignement par un traité de dialectique appliqué à la théologie, le Monologion de Divinitate, démonstration d'élégance dans le maniement de la technique du raisonnement, à la fois délié et pertinent. Il le complète l'année suivante d'un « Supplément », le Proslogion seu Alloquium de Dei existentia, dans lequel il utilise les arguments non plus de l'exégèse, c'est-à-dire l'autorité des textes et de la Révélation, mais ceux de la logique pour traiter la question de l'existence de Dieu. En effet, l'influence scientifique d'Aristote sur Anselme est probable : le concept de nécessité devient une notion fondamentale de sa théologie rationnelleSylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, 2008, 120..
Dirigeant du Bec (1079-1091) À la mort d'Herluin, le , Anselme est élu pour le remplacer au poste d'abbé du Bec. Foulque, abbé de Saint-Pierre-sur-Dives, à qui il a demandé s'il doit obtempérer, l'engage à accepter la charge. La crosse lui est remise par Guillaume le Conquérant et il reçoit la bénédiction de Gilbert Fitz Osbern, évêque d'Évreux, le .
L'année suivante, Anselme fonde un prieuré à Conflans-Sainte-Honorine, face à la France dont le territoire occupé jusqu'à Auteuil à la suite de la conquête du Mans, en 1060, connaît plusieurs révoltes. En 1082, il y préside à la translation des reliques d'Honorine de Graville. Il souscrit en 1080 et 1082 la confirmation de fondation de l'abbaye de Troarn par Guillaume le Conquérant.
C'est au cours de ces années 1080 qu'il rédige plusieurs de ses dialogues. Entre 1090 et 1092, durant la guerre de succession de Normandie qui suit la mort de Guillaume le Conquérant, il s'attache à combattre par écrit les théories nominalistes de Roscelin de Compiègne sur la Trinité.
Mission dans les Marches galloises (1092) En 1092, Hugues le Loup, vicomte d'Avranches possessioné de l'honneur de Cestre depuis la fin de la conquête, désireux de reconstruire l'abbaye de Saint Werburgh rasée deux ans plus tôt, invite l'abbé du Bec à le rejoindre dans sa capitale outre manche. Le comte s'est vu ravir par son cousin et compagnon d'armes le territoire du Gwynedd, perdu par l'usurpateur Gruffydd ap Cynan. Reste posée la et, à travers elle, celle du contrôle de la population. Dans cet objectif, le modèle de la paroisse, organisée territorialement autour d'un curé, contrôlée hiérarchiquement par un évêque diocésain, organisation nouvelle dans les pays d'habitat dispersé, que la réforme grégorienne propose de systématiser et que défend Anselme, s'offre comme un outil plus efficace que le système rémanent des abbés itinérants propres à l'Église celtique.
Après quatre mois de mission à Chester, Anselme est retenu de ce côté-ci de la Manche par le roi Guillaume le Roux qui prépare une campagne contre le Gwent, le Brycheiniog et le Deheubarth.
Archevêque rebelle (1093-1097) Querelle d'investiture (1093) vignette|upright|« Sceau d'Anselme par la grâce de Dieu archevêque ». Au tout début , Guillaume le Roux tombe malade au manoir d'Alveston. Le 6, il reçoit Anselme au château de Gloucester, où le retiennent les soins prodigués par les moines de l'abbaye voisine, pour lui offrir le siège de Cantorbéry, fief ecclésiastique vacant depuis la mort de Lanfranc. Le roi, dans le besoin de finances pour maintenir la paix future, attend une réforme dans le gouvernement, en particulier celui des abbayes, améliorant le revenu de l'ÉtatL'hagiographie d'Anselme rédigée par son secrétaire, Eadmer, parle d'une charte qu'Anselme aurait faite signer au roi sous l'emprise de la maladie et de la crainte de mourir. Présentée comme le prototype de la Charte des libertés, elle n'a jamais été retrouvée..
Anselme a lui aussi en tête une réforme, mais toute autre, la réforme grégorienne, qui vise à libérer l'Église de l'État et de la « simonie ». Il rejette d'emblée la coutume carolingienne d'être investi par le souverain temporel et prétend ne recevoir son pallium qu'à Rome du pape Urbain II. Contesté par l'empereur , le pape Urbain II n'est pas non plus reconnu par le roi d'Angleterre Guillaume II, qui se garde cependant de reconnaître l'antipape Clément III.
Anselme est consacré archevêque de Cantorbéry, le , en des termes polémiques qui remettent en cause l'accord de Winchester : « primat de la Bretagne » selon Eadmer et ses partisans, « métropolite de Cantorbéry » selon et ses détracteurs.
Le concile de Rockingham (1095) Ce schisme entre la papauté et les puissances impériale et royale, confortant sa position, le roi Guillaume II convoque un concile à Rockingham le . Guillaume de Saint-Calais y porte contre Anselme l'accusation d'avoir violé son vœu de fidélité au roi et de vouloir s'emparer d'une prérogative royale, celle de reconnaître le pape. Les barons siégeant à l'assemblée rejettent la proposition de déposer l'archevêque, moins par faveur pour lui que par opposition au pouvoir central. De ce point de vue, Anselme a été associé à la défense des libertés parlementaires.
Des négociations secrètes sont conduites par le légat Guillaume d'Albano avec les représentants du roi, l'aumônier William Warelwast et le Grand Chancelier Gérard. Elles aboutissent durant la conspiration d'Aumale à la remise du pallium à Anselme et à son agrément par le roi, le , au palais de Windsor et non au Latran. En échange, le roi reconnaît le pape Urbain II, mais au prix d'un accord concordataire soumettant les investitures à son veto.
Un exercice conflictuel (1096-1097) Une fois en place, Anselme ne répond pas à l'appel du concile de Clermont et refuse d'envoyer des hommes du royaume d'Angleterre en Terre sainte. Non qu'il désapprouve la croisade, mais il la préconise, par exemple, à son beau-frère et à ses neveux comme une recherche spirituelle. Le , il élève Gérard, qui n'est même pas clerc, à l'évêché de Hereford.
La même année 1096, il nomme Ernulf prieur du chapitre cathédral de Cantorbéry et le charge de faire de la cathédrale le bâtiment le plus remarquable du royaume. Les travaux durent dix ans. Une seconde crypte est construite, remarquable par la technique employée : Notre-Dame des Soupirailles. La taille de la nef est doublée.
Deux ans de conflit durant, l'archevêque et le roi campent sur leurs positions, le premier refusant de renoncer à la primauté du vicaire de RomeG. Bosanquet, voir section Bibliographie., le second de convoquer un deuxième concile qui concilierait allégeance à l'un et à l'autre. Manquant de l'appui financier de l'archevêché au cours d'une troisième campagne dans les Marches galloises, Guillaume II se décide, en 1097, à saisir les revenus ecclésiastiques, ne laissant d'autre choix à Anselme que de s'exiler. L'archevêque se réfugie à Lyon auprès de son collègue en primatie, Hugues de Die. Les bénéfices du diocèse sont confisqués.
Archevêque entre deux exils (1097-1109) Premier exil (1098-1099) En , Anselme parvient à Rome. Avec son secrétaire Eadmer, il a le loisir de jeter sur le velin les conséquences de son approche logique de la Sainte Trinité appliquées à la grâce de la Rédemption : Cur Deus homo - « Pourquoi Dieu [s'est-il fait] homme ? ».
En , il assiste au siège de Capoue, au cours duquel il rencontre de nombreux musulmans enrôlés dans les troupes de Roger de Hauteville intrigués par sa notoriété. Cinq mois plus tard, il est mandé par le pape Urbain II au concile de Bari au cours duquel il fixe les arguments du filioque face à l'Église Grecque qui seront la matière de son traité Contra Graecos. En , il participe au concile de Rome qui promulgue les décrets contre la simonie et précise des points de la réforme grégorienne concernant le concubinage des clercs et l’investiture des laïcs. À la fin de l'année 1099, après la mort du pape Urbain II, il retourne à Lyon auprès de Hugues de Die, déchu par le nouveau pape Pascal II de sa fonction de primat des Gaules à laquelle l'avait élevé le pape Grégoire VII.
La querelle de succession (1100-1101)