Les Arumbayas sont une tribu amérindienne fictive créée par Hergé dans Les Aventures de Tintin. Ils apparaissent dans L'Oreille cassée, la cinquième aventure de la série, puis dans Tintin et les Picaros, le dernier album achevé par le dessinateur.

Les Arumbayas habitent dans la jungle de l'État, fictif lui aussi, du San Theodoros, le long du fleuve Badurayal. Réputés pour leur férocité, ils se montrent plutôt accueillants envers Tintin, notamment par l'intermédiaire de Ridgewell, un explorateur britannique retiré du monde pour vivre à leurs côtés.

Le vol du fétiche arumbaya, conservé au musée ethnographique de Bruxelles, est au cœur de l'intrigue de L'Oreille cassée, et permet à l'auteur de développer de nombreux thèmes, comme la perte de valeur d'une œuvre d'art à travers sa reproductibilité, tout en structurant le récit. À travers les Arumbayas, Hergé fait preuve d'humanisme en présentant les sociétés autochtones comme plus harmonieuses que celles des blancs dits civilisés, tout en dénonçant leur spoliation par les colons européens.

Les Arumbayas dans l'œuvre d'Hergé Présentation vignette|gauche|alt=Drapeau constitué de deux bandes horizontales, l'une verte (en haut), l'autre noire. Au centre, un cercle rouge entoure un disque noir.|Le drapeau du San Theodoros. La tribu des Arumbayas vit le long du fleuve Badurayal, sur le territoire du San Theodoros, un État imaginaire d'Amérique du Sud. Pour trouver des informations sur cette tribu, Tintin tire de sa bibliothèque l'ouvrage d'un certain Ch. J. Walker, intitulé Voyage aux Amériques, paru chez Graveau en 1875. Dans ce livre, lui aussi fictif, l'auteur indique que les Arumbayas portent de longs cheveux noirs et huilés qui encadrent . Pour chasser, ils utilisent des fléchettes empoisonnées au curare qu'ils propulsent à l'aide d'une sarbacane.

vignette|alt=Photographie montrant un indigène soufflant dans une sarbacane, vu de profil.|Démonstration de sarbacane au Pérou. Les Arumbayas sont réputés pour être l'un des plus féroces peuples indigènes d'Amérique du Sud. Leur territoire, difficilement accessible, est situé dans la jungle amazonienne. Ils sont les ennemis des Bibaros, un peuple de réducteurs de tête.

Un explorateur britannique, Ridgewell, s'est retiré de la civilisation et vit parmi les Arumbayas, ayant adopté leurs coutumes. Deux membres de la tribu sont explicitement nommés, le chef Kaloma, et un certain Bikoulou. Le , un plat très épicé, fait partie de leur nourriture traditionnelle.

Apparitions dans les albums vignette|redresse|gauche|alt=Statue en bois.|Statue chimú très semblable au fétiche arumbaya de L'Oreille cassée. Dans L'Oreille cassée, un fétiche arumbaya exposé au musée ethnographique de Bruxelles disparaît, remplacé par une copie. Tintin mène son enquête et les différentes péripéties le conduisent au San Theodoros, où l'agitation politique du pays le contraint à se réfugier dans la jungle. Il y rencontre Ridgewell, un explorateur anglais que tout le monde croit mort et qui ne veut plus retrouver la civilisation, heureux de vivre aux côtés des Arumbayas. Il introduit Tintin auprès de la tribu, et ce dernier apprend que le fétiche volé contient un diamant dérobé aux autochtones. Le héros retourne en Europe et poursuit son enquête.

Dans Tintin et les Picaros, les évènements le conduisent de nouveau dans la jungle san-théodorienne, cette fois-ci avec le capitaine Haddock, le professeur Tournesol et le général Alcazar, ce dernier les menant à la rencontre des Picaros, les membres de son armée révolutionnaire.

Avant d'atteindre le camp des Picaros, le groupe doit traverser le territoire des Arumbayas. Tintin retrouve Ridgewell et les membres de la tribu, et découvre, au grand dam de l'explorateur, que les Arumbayas sont alors les victimes collatérales des largages de cargaisons de whisky opérés par le général Tapioca. Ce dernier, grand rival d'Alcazar, nourrit l'alcoolisme des Picaros pour les rendre inoffensifs. Après avoir partagé un repas avec la tribu, le groupe reprend sa route. C'est notamment lors de ce dîner avec la tribu que le professeur Tournesol essaie en secret le médicament de son invention rendant intolérant à l'alcool, avec succès.

Inspirations Culture, physique et traditions vignette|gauche|redresse|alt=Photographie en noir et blanc d'un homme portant un chapeau et tenant un porte-cigarette en bouche.|L'explorateur Percy Fawcett (ici en 1911) inspire le personnage de Ridgewell. Dans sa conception du San Theodoros, Hergé mêle différentes inspirations parfois contradictoires provenant de toute l'Amérique du Sud. Le fétiche arumbaya reprend en grande partie la forme d'une statuette chimú (civilisation précolombienne, installée sur la côté nord du Pérou) exposée au musée du Cinquantenaire de Bruxelles... Frédéric Soumois, spécialiste de l'univers de Tintin, indique que le dessinateur s'est inspiré d'un ouvrage paru en 1938 de Matthew Stirling, , traitant du peuple des Jivaros, vivant dans les forêts de la haute Amazonie, pour dessiner ses Arumbayas et leurs sarbacanes..

vignette|redresse|alt=Photographie d'une tête réduite exposée dans un musée|Une tête réduite des Jivaros. L'explorateur Ridgewell, qui manie lui aussi cet instrument à la perfection, évoque le véritable explorateur britannique Percy Fawcett, probablement mort en 1925 à la recherche d'une cité perdue dans la forêt amazonienne.. Les Jivaros inspirent également le nom de la tribu rivale des Arumbayas, celle des Bibaros, réducteurs de têtes.

Pour Tintin et les Picaros, Hergé s'appuie notamment sur des photographies publiées par National Geographic de huttes indiennes au Venezuela afin de dessiner l'habitat des Arumbayas, et d'autres de femmes indiennes préparant le repas dans un grand chaudron. Dans cet album, les Arumbayas sont devenus ivrognes à cause des largages aériens de Loch Lomond par le régime tapioquiste. La volonté d'Hergé de dénoncer l'alcoolisme ravageant certains peuples autochtones vient de son séjour décevant en 1971 au sein d'une tribu d'Oglalas, dans la réserve indienne de Pine Ridge aux États-Unis, un peuple décimé par l'alcool.

Langue vignette|gauche|alt=Photographie d'une plaque de rue sur fond bleu et blanc, apposée sur un mur.|Plaque de rue en français et néerlandais (en bleu) et en bruxellois (en blanc). Hergé crée la langue arumbaya à partir du marollien, un dialecte bruxellois qu'il connaît bien.Daniel Couvreur, Parlez-vous l'arumbaya ou le syldave (à la mode bruxelloise) ?, in .. Bien que francophone, il a grandi dans un milieu linguistique non homogène et ce dialecte parlé par sa grand-mère l'a durablement marqué... Hergé s'est ensuite aussi amusé à fonder la langue syldave sur ce dialecte pour Le Sceptre d'Ottokar. Dans L'Oreille cassée, les Arumbayas s'expriment dans leur langue lorsqu'ils dialoguent avec Tintin, qui ne les comprend pas, mais les discussions entre membres de la tribu sont retranscrites en français par Hergé pour en faciliter la compréhension au lecteurAlain Rey, À chaque personnage son propre langage, in ..

Le dessinateur offre ainsi quelques jeux de mots aux locuteurs ou connaisseurs de ce dialecte. La formule de politesse cache à peine le terme « carabistouille ». L'expression dissimule le mot « sto(e)mmerik » qui signifie « imbécile ». Si ceci fait l'unanimité, les difficultés de traduction subsistent et au moins quatre auteurs proposent des versions parfois différentes.. Docteur ès-sciences à l'Université libre de Bruxelles, Jean-Jacques De Gheyndt reprend ces traductions et expose sa version. Dans L'Oreille Cassée, il s'attache au mot , cité lorsque Ridgewell présente Tintin au chef Kaloma. Tandis que Frédéric Soumois le traduit simplement par « piqûre », dans la mesure où le diamant contenu dans le fétiche est censé protéger contre les morsures de serpent, De Gheyndt propose une interprétation basée sur le dialecte bruxellois, de pikke qui signifie « voler, dérober », et oeir qui signifie « oreille ». Pour cet auteur, peut donc se traduire par « oreille volée », car pour les Arumbayas, . Ainsi, il traduit l'expression par « Tintin cherche l’oreille cassée. Que sais-tu à ce sujet ? » Dans la réponse figure que le même auteur traduit par « Ils savent que l’oreille cassée, jusqu’à maintenant volée, fut offerte à Walker ». Plus loin figure le terme pour lequel il retient « ces diables de Blancs ».

Dans Tintin et les Picaros, Hergé continue d'élaborer la langue arumbaya sur ce modèle. Par exemple, alors que le professeur Tournesol se fait dépouiller de ses vêtements incongrus pour les Arumbayas ceux-ci s'exclament ce que Fontaine traduit par « Regarde-moi ça ! », ce n'est que l'intervention de Ridgewell « C'est quoi ce bazar ?… » qui selon De Gheyndt met un terme à la situation. Plus tard, Kaloma fait goûter un plat et s'enquiert ainsi traduit par Fontaine « Qu’est-ce t’en penses ? ». De même quand il s'adresse à Tintin « Mangez… mangez… » Quant au stoumpô cuisiné par les Arumbayas, il tire son nom du stoemp, un plat de Bruxelles. Suit une boisson annoncée par signifiant selon Fontaine « à la tienne ! », puis s'engage un dialogue entre Kaloma et Ridgewell méfiant compris par Fontaine comme « Maintenant on va voir quelque chose !… Maintenant on y va !… » « Mais goutte-moi ça une fois ! ».. Frédéric Soumois remarque que, dans cette seconde apparition, l'arumbaya .

Ainsi dès les années 1930, en figurant l'arumbaya, Hergé aborde en filigrane le risque de l'extinction d'une langue orale et de la culture des locuteurs. Les Arumbayas, qui, ne s’expriment et ne comprennent que l’arumbaya, ne peuvent être traduits que par Ridgewell. Or leur chef, Kaloma , détient une parcelle des éléments conduisant au fétiche. Ce problème est ultérieurement formulé à la conférence générale de l'Unesco de 1960 par la fameuse phrase d'Amadou Hampâté Bâ : .

Analyse Traitement des Arumbayas vignette|redresse|alt=Affiche regroupant le portrait de douze indigènes.|Représentations de peuples indigènes d'Amérique du Sud (1914). Au premier abord, Hergé ne semble guère mieux traiter les Arumbayas que les Santhéodoriens dans L'Oreille cassée. Selon Marc Angenot, professeur de littérature, ils sont avant tout présentés comme des êtres .. L'explorateur Ridgewell, paternaliste, essaye en vain de leur apprendre à jouer au golf, et peut déclencher la terreur de leurs voisins Bibaros par un simple tour de ventriloquie.

Pour autant, les Arumbayas apparaissent comme de , par opposition aux militaires santhéodoriens . Tintin leur rend justice en infirmant la réputation de barbarie et de férocité que leurs prêtent les riches planteurs blancs de la région, et l'essayiste Jean-Marie Apostolidès affirme que L'Oreille cassée . Il considère que dans cet album, Hergé prend plus de recul face aux valeurs occidentales qui marquent le début de la série, opérant ainsi ce que Roger Caillois nomme une . Pierre Skilling porte le même jugement et explique que le héros de la série . Il voit dans l'album un véritable éloge du , notamment à travers le personnage de Ridgewell qui préfère partager la vie des Arumbayas, dont la société apparaît plus stable que celle moins harmonieuse incarnée par le général Alcazar et ses sujets.. L'historien Philippe Marguerat dresse le même constat : il met en avant du dessinateur dans cette aventure comme dans Le Temple du Soleil, publié onze ans plus tard. Selon lui, Hergé se place du côté des , et ces deux albums révèlent son souci de réalisme historique, en présentant d'une part les sociétés autochtones comme plus harmonieuses que celles des blancs dits civilisés, d'autre part en établissant une continuité idéologique entre la colonisation espagnole de l'Amérique et les spoliations économiques du ..