L'histoire du jeu d'échecs est longue de plus de .
L'origine du jeu fait l'objet de plusieurs hypothèses. Le jeu, dans sa forme primitive, est né en Asie entre le et le de notre ère. Le lieu précis est toujours discuté : Inde, Chine, ou Asie centrale (la grande sphère iranienne à laquelle se rattachaient, linguistiquement et culturellement, les pays situés entre les deux zones précédentes). Présent en Perse sous le nom de Chatrang au , il est adopté par le monde musulman au Moyen-Orient et y connaît un grand développement qui prépare sa forme modernisée.
vignette|Pièce du jeu perse de Shatranj, . Le jeu du Shatranj parvient en Europe occidentale avec l'expansion de l'islam, d'abord en Afrique du Nord, en Espagne, puis en Italie, il y . Les règles modernes, qui accélèrent le jeu, apparaissent pendant la Renaissance et sont figées avec l'apparition des premiers traités imprimés pour donner le jeu que nous connaissons aujourd'hui.
En Extrême-Orient, les échecs se sont développés à partir de sa version chinoise, le Xiangqi, en Corée et au Japon au .
Au terme d'un processus de normalisation, le jeu d'échecs dans sa forme moderne est désormais répandu dans le monde entier, et il est pratiqué par de nombreux joueurs, librement ou affiliés à des clubs et des fédérations nationales. Des compétitions sont organisées à tous les niveaux, y compris les championnats du monde et les Olympiades sous l'égide de la Fédération internationale des échecs. Il existe un système de classement des joueurs en fonction de leur force appelé le classement Elo, dominé par les maîtres et grands maîtres internationaux. Dans ce contexte, le jeu d'échecs joue un rôle sur la scène internationale et ses compétitions ont notamment été l'un des théâtres de l'opposition entre les États-Unis et l'Union soviétique pendant la guerre froide.
Antiquité et haut Moyen Âge : les origines incertaines du jeu d'échecs vignette|Jeu d'échecs datant du XII siècle, New York Metropolitan Museum of Art Le jeu modernisé des échecs européens diffère fortement des versions primitives. Il existe des jeux d'échecs différents, persans (chatrang), indiens (chaturanga), perses (shatranj), mongols (shatar), européens, birmans (sit-tu-yin), thaïs ou cambodgiens (makruk), malais (catur), chinois 象棋 (xiangqi), coréens (janggi), japonais (shogi), etc. Tous ces jeux partagent un ensemble de traits qui renvoient à une véritable préhistoire puisqu’il n’existe aucun témoignage direct et sans équivoque du supposé ancêtre commun. Or, si l’histoire du développement des échecs se trouve largement décrite et bien connue, les origines restent enveloppées d’un voile opaque qui les renvoie le plus souvent à une naissance indienne ex nihilo. Un mythe s'est créé : la primauté d’un ancêtre en Inde, chaturâjî ou chaturanga, joué aux dés par quatre protagonistes avant qu’un sage n'élimine le hasard et ne réduise la partie à deux adversaires. Pourtant, un examen objectif des sources disponibles révèle vite la fragilité de cette thèse très répandue.
Trois zones géographiques aux origines des échecs thumb|right|Jeune Persan jouant aux échecs avec deux prétendants. Illustration tirée des Sept Trônes de Djami, dans l'histoire « Un père avise son fils à propos de l'amour » (entre 1556 et 1565).Les premiers échecs se jouaient très probablement à deux joueurs. Mais où et quand sont-ils apparus ? Le jeu n'a pas d’origine certaine, et celle-ci fait encore débat. En effet, comme l'écrit Richard Eales dans son livre Chess, The History of a GameLondres, 1985., la recherche des origines des échecs est similaire à la recherche du « chaînon manquant » dans l'évolution humaine.
On distingue trois régions asiatiques candidates au berceau des échecs, et ces trois ensembles géographiques sont très vastes : L’Inde du Nord, du Cachemire à la haute vallée du Gange, en passant par le Sind et le Pendjab, le bassin de l’Indus (aujourd’hui largement au Pakistan). La Chine historique, c’est-à-dire le bassin du Huang He (fleuve Jaune) et peut-être celui du Yangzi Jiang, plus au sud. La grande sphère iranienne entre les deux, les pays traversés par l’antique Route de la soie : la Perse mais aussi le Gandhâra, la Bactriane, le Khwarezm, la Sogdiane, la Sérinde, soit l’Asie centrale de l’Iran et de l’Afghanistan au Xinjiang. Linguistiquement et culturellement, ces régions se rattachaient à la sphère iranienne.
Anciens textes En matière de témoignages écrits, les sources persanes sont les plus anciennes et les plus solides. La revendication indienne s’est érodée par rapport à ce que l’on croyait il y a cent ans, nous laissant une seule source antique, opaque et allusive. La Chine n’offre que des témoignages tardifs, les premières traces remontent en 800.
Textes persans : le chatrang
Le jeu d'échecs entre dans l’Histoire au cœur de l’Iran médiéval en opposant déjà deux armées de seize pièces. Trois textes rédigés en pehlevi (moyen persan) montrent que les échecs étaient connus dès l’an 600 en Perse.
Le premier est le Wizârîshn î chatrang ud nîhishn î nêw-ardakhshîr (L’Explication du chatrang et l’invention du nard). Écrit vers l’an 600, il décrit l’arrivée des échecs à la cour des empereurs Sassanides avec une ambassade d'un roi de l'Hind (Sind actuel, sur les berges de l'Indus), leur décryptage et l’envoi en retour du Takhteh Nard (un ancêtre du backgammon) au roi indien qui sera incapable d’en percer le mystère, et devra se résoudre à verser un tribut au Roi des rois iranien. Les détails fournis par ce texte originel ont attiré l’attention des historiens. Les six types de pièces sont déjà nommés et certaines se trouvent grossièrement décrites.
Le deuxième texte, le Kârnâmag î Ardakhshîr î Pâbagân (Le livre de geste d’Ardakhshîr fils de Pâbag), composé sous Khusraw II (590-628) était une épopée à la gloire d’Ardakhshîr, le fondateur de la dynastie. Le troisième, le Khusraw î Kawâdân ud Rêdag (Khusraw fils de Kâwâd et son page), détaillait l’éducation des jeunes princes. Ces œuvres passaient en revue les arts en faveur à la cour et le chatrang figurait en bonne place, aux côtés du chôbagân (le polo), du dressage de chevaux et du nêw-ardakhshîr (le Takhteh Nard). Les nobles persans tenaient les échecs en haute estime.
Inde Contrairement à ce que l’on pourrait attendre, l’Inde n’est pas aussi riche en témoignages. Certes, ashtâpada et chaturanga sont deux mots sanskrits très anciens souvent associés aux jeux. Le premier, signifiant littéralement « huit pieds », apparaît pour la première fois dans un texte bouddhiste daté d’entre le : le Vinayapitaka. Cependant ce n’est pas encore d’échecs qu’il s’agit mais d’un jeu de dés sur plateau. De même, le mot chaturanga figure dans les épopées classiques comme le Râmâyana, composées avant notre ère, mais il désigne alors un terme militaire s’appliquant à la quadruple constitution de l’armée (infanterie, cavalerie, éléphants et chars). En outre, les premières références autrefois reconnues pour les échecs en Inde se trouvent démenties ou contestées aujourd’hui. Plus aucun historien ne reconnaît d’allusion aux échecs dans le Vâsavadattâ de Subandhu, écrit vers 620. Seul, le Harshacharita, histoire officielle du roi Harsha de Kânnauj, écrite peu après 643 par le poète Bâna, conserve encore quelque crédit. Bâna louait la paix prévalant sous le règne de ce grand roi bouddhiste : « Sous ce monarque, […] les seuls combats de rois étaient ceux des sculpteurs d’argile ; seules les abeilles se querellaient pour collecter la rosée ; les seuls pieds coupés étaient ceux des mesures, et seulement de l’ashtâpada on pouvait apprendre les positions du chaturanga, on ne coupait pas les membres des condamnés… ». Tout se lit à double sens. Chaturanga renvoie à l’armée quadripartite mais aussi, peut-être, au jeu d’échecs. Cependant, tous les experts ne sont pas convaincus par cette interprétation car il en existe d'autres.
Curieusement, alors que l’Inde classique possède une très riche littérature où les mentions de jeux de dés sont fréquentes, la prochaine allusion ferme (mais brève) aux échecs ne se trouve que vers 850 au Cachemire avec le Haravijaya (La victoire de Shiva) de Ratnâkara, et la première description complète n’intervient qu’au avec le Mânasollâsa du roi Someshvara III. À cette date, les Arabes ont déjà tout écrit.
En Europe, il faut attendre le milieu du pour que le poète Jean-François Sarasin (1614-1654) avance l’origine indienne du jeu dans un court essai intitulé « Opinions du nom et du jeu des eschets », rédigé en 1647-48 et publié après sa mort dans Les Œuvres de Monsieur Sarasin, Éd. Gilles Ménage, Paris, 1656 (p. 259-277). Sarasin est le premier à affirmer, avec des arguments solides, que les échecs viennent d’Inde, et ont été transmis par les Persans et les Arabes.
L’étape suivante est accomplie en 1694 par l’orientaliste anglais Thomas Hyde dans son traité, en latin, publié sous le titre Mandragorias seu Historia Shahiludii. Hyde approfondit la piste ouverte par Sarasin avec des précisions philologiques que sa connaissance des langues orientales lui permettait d’avancer. Il reproduit en outre les pièces typiques du canon persan. Hyde cite Sarasin dans sa bibliographie« Elenchus quorundam eorum qui de Shahiludio scripserunt Libros : (…) 9. Lib. Des Eschecs. Gallicè per Mr. Saraçin [sic]. ».
Chine : les ancêtres du xiangqi En Chine, les sinogrammes xiang et qi, déjà associés dans le sens d’un jeu, figurent dans des textes très anciens comme le Zhaohun (Le rappel de l’âme), un poème de Song Yu présent dans le Chuci, recueil du , et dans le Shuo yüan du On ignore cependant de quel jeu il s’agissait. Au , un xiangxi apparaît dans certains livres comme le Xiangjing (Classique du jeu des symboles) attribué à l’empereur Wu (Zhou du Nord). Cet ouvrage a été perdu mais sa préface, écrite par Wang Bao († 576) nous est parvenue. On y découvre la description énigmatique d’un jeu astrologique. Ce xiangxi pourrait être lié au mystérieux liubo, jeu de course apprécié en Chine sous les Han mais dont les règles sont aujourd’hui perdues. La relation avec le xiangqi actuel demeure complètement inconnue. Rien ne prouve que ce jeu céleste corresponde aux échecs. Mais personne ne peut affirmer qu’il ne s’agissait pas des échecs. Cette question reste sans réponse.
L’existence du xiangqi devient indiscutable avec la parution du Xuanguai lu, un recueil de fables écrit par le ministre des Tang, Niu Sengru, à la fin du . Dans l’une d’elles, le héros Cen Shun aurait rêvé d’une bataille à venir. Au lendemain de la victoire, ses proches pénètrent dans sa chambre et y trouvent une vieille tombe. Ils l’ouvrent et découvrent un échiquier dressé avec des pièces d’or et de bronze.
Données archéologiques Les éléments archéologiques les plus anciens proviennent d'Asie centrale. Il s'agit de sept pièces d’échecs trouvées en 1977 à Afrassiab, près de Samarcande en Ouzbékistan. Il s’agit de petites figurines en ivoire, hautes de 3 à 4 cm : deux soldats à pied portant une épée et un bouclier, un cavalier pareillement armé, un éléphant monté et un homme chevauchant une sorte de fauve, deux chariots très différents l’un de l’autre, l’un étant probablement « royal ». Ces pièces furent datées du , en tout état de cause d’avant 712 à cause de la présence d’une pièce de monnaie dans la même couche des fouilles.
Certains archéologues britanniques affirment avoir découvert en 2002 une pièce plus ancienne encore, datant du apr. J.-C. à Butrint, au sud de l'Albanie. Cette découverte n'est toutefois pas appuyée par toute la communauté scientifique.