Postmodernisme a pris deux significations antagonistes : le postmodernisme a désigné d'abord en littérature, puis en 1979 avec Jean-François Lyotard en philosophie, l'ultra-modernité conduisant au mouvement de la . Parmi les différents auteurs ayant utilisé cette notion en ce sens, le critique littéraire Federico de Onís opposait en 1934 précisément la littérature postmoderne à l'ultra-modernismePerry Anderson, Les Origines de la postmodernité, pages 9 et 10, Les prairies ordinaires, 2010. ; le postmodernisme désigne un mouvement artistique de réaction à la modernité en architecture« Comme on le sait, c’est l’architecture qui a offert à la philosophie le concept de postmodernité. Sa vocation au sein du champ architectural était, au départ du moins, tout à fait claire. Il avait l’ambition de sonner le glas de la modernité architecturale, et, en particulier, de ses dérives fonctionnalistes. Ce diagnostic a, je crois, été dramatisé avec le plus de force au début de l’ouvrage de Ch. Jencks Le langage de l’architecture postmoderne (paru en 1977) […] Toutefois, très rapidement, cette profession de foi a excédé le champ de l’analyse architecturale de sorte que la revendication postmoderniste s’est très vite présentée comme une critique radicale de la modernité, de ses soubassements et de ses présupposés, répondant d’ailleurs ainsi à l’ambition englobante assumée par le modernisme architectural dans ses diverses formes (Le Corbusier, Bauhaus…). » Jean-Louis Genard, « Modernité et postmodernité en architecture », Réseaux, revue interdisciplinaire de philosophie morale et politique, n° 88-89-90, 2000, " Modernité et postmodernité ", p. 95-110, théorisé par le critique d'art Charles JencksLes mots postmoderne et postmodernisme, appliqués aux arts, sont apparus dans une conférence prononcée pour la première fois par Charles Jencks en 1975 à Eindhoven, avec la volonté de clore le mouvement moderne. Auparavant, ce mot avait déjà été utilisé avec le sens opposé. Dans l'introduction du Langage de l'architecture postmoderne, Jencks explique que, lorsqu'il commençait à écrire ce livre en 1975, « le mot et le concept de postmodernisme n'avaient été utilisés que dans la critique littéraire. (…), mais dans le sens d'ultra-moderne, par référence aux romans extrémistes de William Burroughs et à une philosophie du nihilisme et de l'anti-convention. Je connaissais ces écrits, ceux d'Ihab Hassan, et d'autres, mais j'utilisais le mot pour signifier le contraire de tout ceci : la fin de l'extrémisme d'avant-garde, le retour partiel à la tradition, et le rôle central de la communication avec le public : l'architecture est l'art public par excellence »., qui engage une rupture ironique avec les conventions anhistoriques<ref>Voyez: L'a-historicisme du Bauhaus et ses conséquences", par Bruno Zevi. On doit remarquer que l'anhistoricisme a aussi été, à la même époque, un principe du Freudisme.</ref> du modernisme en architecture et en urbanisme, tout particulièrement avec les prétentions à conclure l'histoire et à ignorer la géographie. Dans le livre-manifeste de ce mouvementWilliam J R Curtis conteste le rôle d'initiateur auquel prétend Jencks. Il voit plutôt en lui un simple compilateur : « Le critique Charles Jencks a rassemblé un étrange assortiment de constructions destiné à illustrer la nouvelle tendance (…) Ni l'auteur ni les exemples choisis ne montraient un grand intérêt pour l'authenticité de l'expression (« postmodernisme ») ; les bâtiments trahissaient tous cette démarche superficielle faisant des modèles d'architecture précédents des amplificateurs de références ou de citations et guère plus. » in L'architecture moderne depuis 1900, troisième édition, Phaidon, 2004, ., intitulé Le Langage de l'architecture postmoderne, paru à Londres en 1977La même année Robert Stern parle du postmodernisme dans plusieurs revues comme Architectural design, et le définit par « trois aspects : le contextualisme, la référence historique et l'emploi de l'ornement ». C. Ray Smith publie à New York Hypermaniérisme, nouvelles tendances de l'architecture postmoderne., Charles Jencks réinscrit l'architecture dans le fil d'une histoire générale des mouvements artistiques, incite à un retour aux compositions et aux motifs empruntés au passéL'ornement est progressivement réhabilité des anathèmes d'Adolf Loos, d'abord esthétiquement par Robert Venturi, puis anthropologiquement dans Recherches sur les fonctions sociales de l'ornement, par Louis Maitrier., à un éclectisme s'appuyant sur un regard nouveau portant aussi bien sur la culture populaire et son expression architecturale (le « vernaculaire commercial » de Robert VenturiLearning from Las Vegas, par Robert Venturi et al., 1972.), que sur la culture savante (le « néoclassique » de Ricardo Bofill).
Le postmodernisme introduit une distance critique par rapport au discours moderniste devenu hégémonique et est un courant majeur de la création architecturale, et plus généralement artistique, de la fin du . Considéré aux États-Unis comme un terme purement stylistique, le postmodernisme est la réintroduction de l'éclectisme en architecture, mais en englobant aussi le Modernisme et le Style international, reconsidérés comme de simples moments de l'histoire de l'architecture avec lesquels il a pris ses distances. Mais en Europe, ce discours critique porte aussi sur la décontextualisation sociale, politiqueCharles Jenks renvoie à la définition que donne Hannah Arendt de l'« Espace public » qui est un chapitre de La Condition de l'homme moderne… et géographique de l'urbanisme moderne admettant des contre-propositions comme celles de Christopher Alexander ou de François SpoerryCharles Jenks rapporte une conversation en 1977 avec Maurice Culot « un des responsables de l'ARU à Bruxelles qui a passé dix jours à Port Grimaud pour discuter avec l'architecte » et qui lui confiera que « ce type de réalisation était ce qui convenait pour le peuple, mais que ses responsables communistes locaux restaient trop attachés aux modèles d'urbanisme des années 1930. » Dès 1972, Henri Lefebvre était venu tenir son séminaire de sociologie urbaine à Port Grimaud..
Terminologie Le postmoderne est à l'origine un paradigme esthétique, conceptualisé au tournant des années 1970 par le philosophe américain Ihab Hassan, qui identifie le « tournant postmoderne », en analysant l'évolution formelle de certaines œuvres littéraires qui émergent à partir du milieu du siècle. Le mot postmoderne a été repris par le philosophe Jean-François Lyotard, avec la publication en 1979 de La Condition postmoderne. Rapport sur le savoir puis de lettres ouvertes recueillies dans Le Postmoderne expliqué aux enfants. Avec l'essai de Habermas (La Modernité, un projet inachevé, 1981, écrit en réponse à la Biennale de Venise de 1980, marquée par l'influence de Jencks), ces deux derniers textes ont contribué à donner une épaisseur philosophique au terme. De nombreux autres essais leur ont succédé, notamment celui de Fredric Jameson en 1984.
Jameson caractérise le sujet postmoderne par l’incapacité à tracer la carte de sa propre situation et par la difficulté de modéliser les représentations de sa propre existence, installé dans la complexité d’un réseau de communication infini. Selon Jameson, le postmodernisme est la logique culturelle du capitalisme tardif. Certains auteurs parlent de société post-industrielle, d’autres de société de l’information, d’autres encore de post-fordisme pour décrire les sociétés caractérisées par cette situation. En général, les auteurs considèrent que cette société est caractérisée par un nouveau type d’expérience culturelle : on prétend qu’il y a eu une transformation fondamentale dans la structure économique (dans les modes de production et de consommation) des sociétés postmodernes qui a provoqué ce changement de culture. En termes marxistes, la postmodernité est la superstructure générée par la mondialisation, et celle-ci, générée par l’infrastructure de l’économie mondiale, imprègne l’ensemble de la société. Il n’existe cependant pas de théorie globale, mais plutôt un ensemble de théories sur l’expérience du postmodernisme dans les sociétés capitalistes avancées du monde occidental, telles que le changement technologique rapide, avec les possibilités offertes par les télécommunications et les ordinateurs, les nouveaux intérêts politiques et l’essor des mouvements sociaux, notamment ceux liés aux questions raciales, ethniques, écologiques et de genre. Il existe une communion d’intérêts entre le postmodernisme et le pouvoir. Avec le déclin des idéologies et dans un contexte de disparition progressive des frontières, même intérieures, les villes deviennent une sorte d’oligopole en concurrence, générant du progrès technique et augmentant les revenus et le bien-être social.
Bien qu'ils soient souvent employés indifféremment, il importe de distinguer le postmodernisme (architecture) en tant que mouvement artistique, du postmoderne au sens philosophique ou littéraire, lesquels ont souvent des sens contradictoire ou opposés, ainsi que de la réalité postmoderne, et de l'esthétique de la postmodernité.
Bien que généalogiquement toutes liées, les différentes acceptions philosophiques et littéraires du paradigme postmoderne sont foisonnantes, en venant souvent à se corriger voire à s'exclure mutuellement. Il convient donc d'être toujours attentif à l'auteur auquel on se réfère pour éviter les contresens. Le terme « postmoderne », bien consolidé depuis le milieu des années 1980, est insaisissable et ambigu, tout comme le terme « moderne » lui-même. Le préfixe « post » avant « modernité » amène à interroger ce qu’il y a « après la modernité », sans qu'on sache clairement à quel époque et quel endroit se situer.
thumb|200px|Le Ray and Maria Stata Center au MIT.
L'esthétique postmoderniste Le problème des précurseurs
Perry Anderson, dans Les Origines de la postmodernité (1998, 2010), montre que les termes de « postmodernité » et de « post-modernisme » avaient déjà été utilisés dans le domaine de la poésie, notamment par l'Espagnol Federico de Onís (en 1934Federico de Onis, Anthologia de la poesia Espanola e hispanoamericana (1882-1932). C de EH, Madrid, 1934, selon Anderson, il l'utilise pour « décrire un reflux conservateur au sein même du modernisme ») ou le poète Charles Olson (en 1951), mais également de l'histoire (Arnold Toynbee), de la sociologie (Charles Wright Mills en 1959) et de la critique (Irving Howe en 1959)…
Le postmodernisme est-il une ère nouvelle liée au développement du capitalisme postindustriel ou un aspect qui a toujours existé ? On peut en effet constater que de nombreuses caractéristiques de l'esthétique postmoderne se retrouvent dans des œuvres du passé, ou le retour à un emploi décalé des figures du classique et du baroque, une sorte d'esthétique du mauvais goût qui permet de ressaisir sans lyrisme des valeurs esthétiques démodées.
En littérature, si les prémices du postmodernisme apparaissent dans Le chiendent de Raymond Queneau (1933) ou dans At Swim-two-Birds de Flann O'Brien (1939), ces auteurs continuent une tradition qui remonte au avec des œuvres comme Jacques le fataliste, de Diderot ou Le voyage sentimental de Sterne, en passant par Alfred Jarry (Gestes et opinion du docteur Faustroll, pataphysicien).
En architecture, on retrouve rétrospectivement des éléments du postmodernisme dans l'architecture de la Sécession viennoise, celle de Constantin Melnikov, celle du slovène Jože Plečnik, des principes déjà existants chez Robert Mallet-Stevens, ou beaucoup plus avant au dans les œuvres les plus étranges de Boullée et Ledoux.
Recyclage de formes préexistantes : citation, pastiche, parodie