La période des Rishonim (hébreu : תקופת הראשונים Teqoufat HaRishonim) est la huitième dans le développement de la Torah orale, sur laquelle se base l'historiographie juive traditionnelle Noah Aminoah, À propos des ères de développement de la Torah orale, in Bessade Hemed, Kislev 5739 (décembre 1979).

Elle s'étend sur environ quatre siècles, au cours desquels se développe une intense activité littéraire, à la base de la majeure partie de la littérature rabbinique.

Repères chronologiques

La période des Rishonim fait suite à celle des Gueonim, directeurs des grandes académies talmudiques de Babylonie et de la terre d'Israël. Le passage entre les ères, assez flou, se produit autour du . Nissim Gaon (999-1062), son collègue Rabbenou Hananel (990-1053) et Samuel ibn Nagrela (993-1055) sont généralement considérés comme les premiers Rishonim, c'est-à-dire les premières autorités rabbiniques relativement indépendantes du centre babylonien en matière de Loi juive. Ils ont assuré la transmission de ses enseignements après la mort de Haï Gaon, en 1038Shlomo Katz, R' Nissim ben Yaakov z"l ("Rav Nissim Gaon"), in Hamaayan - Vayeitzei, xii:7, 1997. En Allemagne, le premier Rishon connu est Rabbenou Guershom (960-1028), contemporain plus âgé de Nissim Gaon et Rabbenou Hananel.

La fin de la période est plus nette : elle est fixée par la composition du Choulhan Aroukh de Joseph Caro vers 1550 à l’école de Safed en Galilée. Ce code de loi juive, imprimé pour la première fois en 1565, est accepté comme faisant autorité par l'ensemble des communautés juives, après les amendements qu'y apporte Moïse Isserlès (1525-1572). Il établit une distinction nette entre les autorités antérieures, et désormais dénommées les Rishonim (les « Premiers »), et les autorités postérieures à sa rédaction, les Aharonim (les « Derniers ») : l'opinion d'un Rishon ne peut être contestée par un Aharon, à moins que celui-ci ne trouve une opinion semblable à la sienne émise par un autre Rishon.

Le judaïsme au temps des Rishonim

La période des Rishonim se caractérise par le déplacement vers le des centres juifs vers l'Europe, au détriment de l'Orient. Dans l'Europe du Moyen Âge, et ses guerres de religion entre chrétiens et musulmans, deux foyers majeurs du judaïsme se démarquent : le judaïsme ashkénaze, d'origine italienne (héritier des académies de la terre d'Israël) qui se constitue en Rhénanie et dans le nord de la France, et le judaïsme séfarade, centré sur le sud de la France, la péninsule ibérique et l'Afrique du nord, héritier du judaïsme babylonien.

Le judaïsme séfarade

vignette|droite|300px|Ancienne Synagogue El Tránsito de Tolède, Le judaïsme séfarade bénéficie, par l'entregent de Hasdaï ibn Shaprut (915-970), médecin et conseiller personnel d'Abd-ar-Rahman III, calife de Cordoue, et de la rivalité de celui-ci avec le califat de Bagdad (sous l'autorité duquel se trouvent les académies talmudiques de Babylonie), d'un fort essor culturel à partir de 912. La poésie, la philologie et la philosophie juive sont poussées à des degrés de perfectionnement remarquables, notamment par Salomon ibn Gabirol (1020-1058), Juda Halevi (1075-1141), Abraham ibn Ezra (1092-1167), etc.

La condition des Juifs décroît cependant à mesure de la progression de la Reconquista catholique dans le Nord de l’Espagne, et du fait des conquérants musulmans almoravides et almohades au sud, durant le .

Originaire de Cordoue, chassé d’Andalousie à la suite des persécutions des almohades, Moïse Maïmonide (1138-1204) fonde une école rabbinique au Caire au . À la fois talmudiste et philosophe, Maïmonide est l’une des figures majeures de la période des Rishonim. Il exerce une influence considérable sur le judaïsme, dans une perspective rationnelle, imprégnée notamment par la théologie négative de Philon d’Alexandrie et par la philosophie d’Aristote. Le mouvement maïmonidien donne de remarquables rabbins, juristes et philosophes, dans l’ensemble du monde séfarade (Espagne, Maghreb, Egypte, etc.), notamment Hasdaï Crescas (1340-1410), Joseph Albo (1380, vers 1440), Isaac Abravanel (1437-1508).

Parallèlement, dans les royaumes catholiques d’Espagne, un mouvement à la fois mystique et philosophique se développe, issu des écoles juives de Rhénanie, de Provence et du Languedoc, centré sur l’étude de la Kabbale. Abraham Aboulafia (1240-1291), Joseph Gikatila (1248-1325), Moïse de León (1240-1305), comptent parmi les figures majeures de ce mouvement en Espagne médiévale.

Les maîtres des écoles kabbalistiques s’opposent aux maîtres des écoles maïmonidiennes dans des controverses abondantes, tout en s’influençant mutuellement parfois. C’est l’une des caractéristiques de la période des Rishonim.

Les disputations avec les autorités chrétiennes en vue de gagner les Juifs au christianisme se font de plus en plus fréquentes en Espagne (1293, 1414, etc.), avant les campagnes de conversion forcée (1391) et l'Inquisition, chargée d'empêcher le retour au judaïsme des Juifs convertis au christianisme. Les Juifs sont expulsés d'Espagne en 1492, après une présence multi-séculaire. Ils essaiment pour la plupart dans le bassin méditerranéen ; d'autres préfèrent demeurer en Espagne, pratiquant secrètement leur judaïsme derrière une conversion de façade au catholicisme.

Le judaïsme ashkénaze

Le judaïsme ashkénaze, qui se trouve entièrement, et dès ses débuts, en terre chrétienne, connaît une histoire plus agitée. vignette|Le portail de la synagogue de Worms en Rhénanie avec des vestiges du siècle Selon la tradition ashkénaze, la famille Kalonymos, originaire de Lucques, s'installe à Magenza (Mayence), à Spire et à Worms sur l'invitation de Charlemagne ou d'Othon II. De nombreux Juifs d'Italie méridionale rejoignent les petites communautés d'Allemagne, composées de Juifs originaires de Gaule, de la terre d'Israël et de prosélytes. Des communautés sont ensuite fondées outre-Rhin, dans le nord de la France. Les Juifs, passeurs entre l'Orient et l'Occident, à l'image d'Isaac le Juif et des marchands radhanites assurent une certaine prospérité à l'empire franc.

Cependant, la période des Rishonim voit l'Église naissante multiplier les mesures pour limiter l'influence des Juifs sur leurs voisins chrétiens, préparant le terrain à des exactions contre les Juifs, plus ou moins perçus comme alliés des musulmans, et tenus pour responsables des défaites des armées chrétiennes face à ceux-ci.

La première croisade (1096) s'accompagne de la destruction de nombreuses communautés rhénanes et de suicides en masse afin d'éviter la conversion forcée. Les accusations antijuives s'ensuivent : meurtre rituel, profanation d'hosties, empoisonnement des puits, etc. ; chacune génère de nouveaux massacres.

Aux persécutions s'ajoutent souvent les expulsions, accompagnant les accès de fureur populaire au début, puis devenues dans les mains des puissants un système de pressure économique. En conséquence, le centre franco-allemand du judaïsme ashkénaze migre vers l'Europe de l'Est ou, moins souvent, vers l'Espagne (à l'image d'Asher ben Yehiel).

Un mouvement mystique, le hassidisme médiéval, se développe en Rhénanie dans la première moitié du , principalement au sein de la famille Kalonymos. Yehoudah HaHassid et son disciple, Eléazar Kalonymos de Worms, y occupent la place la plus importante. Ce mouvement préfigure l’école de la Kabbale.

Autres centres

D'autres communautés européennes, moins importantes sur le plan numérique, participent également au développement du judaïsme.

Les plus remarquables sont celles de Provence et du Languedoc. Relativement épargnée par les mesures frappant les Juifs du nord de la Francela Provence ne se situe pas alors dans les limites du royaume de France et le Languedoc bénéfice d’un régime particulier, dû à la bienveillance des comtes de Toulouse pour les Juifs, elles produisent une effervescence culturelle, liée au hassidisme rhénan. L’école de Posquières (aujourd’hui Vauvert dans le Gard) joue un rôle majeur dans la création de la littérature kabbalistique, animée par trois générations de rabbins – Abraham ben David (1120 - 1197); son fils, Isaac l'Aveugle (1160 - 1235); son petit-fils, Acher ben David (). Ce sont les pères-fondateurs de la forme moderne de la Kabbale.

Le judaïsme italien joue un rôle modeste jusqu’au siècle, mais il se développe notamment avec Ménahem Recanati (1250-1310) dans la tradition kabbalistique, et Élie del Medigo (1458-1493) dans la tradition maïmonidienne.

Les voyageurs juifs, comme Benjamin de Tudèle (vers 1130-1173) ou Petahia de Ratisbonne (au siècle) décrivent ou mentionnent par ailleurs des communautés juives isolées de ces centres, comme les Romaniotes, descendants des Juifs hellénisés, habitant l'empire byzantin, qui seront rejoints puis assimilés par les Séfarades après 1492, les communautés de Przemyśl et Kiev fondées par les descendants des Khazars, qui seront rejoints puis assimilés par les Ashkénazes, les Karaïtes de Crimée, les Juifs des montagnes, de Chine, d'Inde, etc.

Par ailleurs, et bien qu'elles ne soient plus appelées à jouer un rôle aussi important que par le passé, les communautés d'Orient, principalement le Yémen, produisent encore des figures de quelque envergure.

La production littéraire de l'ère des Rishonim

La période des Rishonim est l'une des plus fécondes du judaïsme sur le plan littéraire. Stimulés par les écrits de Saadia Gaon (882-942) et de ses successeurs, les savants séfarades et provençaux explorent de nombreux domaines à l'intérieur et en dehors des champs du savoir juif traditionnel. Quant aux érudits ashkénazes, bien que ne disposant pas de tels précédents, ils ne créent pas moins une riche littérature exégétique et midrashique.

Littérature halakhique

« Le Talmud contient des discussions sur la Halakhah (droit religieux, droit civil, droit pénal et ses procédures) et des modules narratifs appelés Aggada (légendes, récits édifiants ou historiques, exégèse biblique, spéculations cosmologiques et angélologiques, etc.) », note Charles Mopsik qui précise qu'« il est difficile de dégager de ce corpus une doctrine religieuse unique et cohérenteCharles Mopsik, Talmud. Petite encyclopédie de Charles Mopsik, publiée en ligne». Le Talmud transcrit des discussions et des controverses entre rabbins dans l’intention d’enseigner un mode de pensée, plus que des dogmes, de sorte que le débat y est fondamental. « Ces discussions, parfois très vives, souligne Mopsik, ont trait aussi bien à l'interprétation des textes de la Loi (Torah), qu'à des questions relatives au Messie et à la fin des temps, à la Résurrection, à l'origine et à la nature du mal et du mauvais penchant, aux devoirs entre parents et enfants et à d'innombrables sujets touchant tous les aspects de la vie personnelle et collective. Il n'est cependant pas trop aventureux de dire que l'idéologie religieuse globale des corpus du Talmud tient dans la place éminente accordée à la pratique cultuelle».

Les Rishonim éprouvent le besoin d’extraire des discussions talmudiques les conclusions claires, afin d’établir le code juridique dont dépendent concrètement les communautés juives. Les débats entre rabbins ne cessent pas, pour autant, d’y occuper une place fondamentale. Les Rishonim, dans la sillage du Talmud, développent une abondante littérature de commentaires ou de responsa, qui perpétue la pratique des Gueonim, avec inévitablement des controverses sur les interprétations des textes saints.