vignette|redresse=1.2|Illustration du Psaume 85 (84) : « Misericordia et Veritas » (חֶסֶד-וֶאֱמֶת). Psautier de Peterborough, v. 1220. La miséricorde est l'un des attributs de Dieu dans les religions abrahamiques. Les fidèles de ces trois monothéismes ont le devoir de s'en inspirer dans leurs actions envers autrui, notamment par la pratique du pardon et de la charité.

Définition Käte Hamburger voit dans la miséricorde une sorte de charité active, ce qui la différencie de la compassion, simple sentiment qui relève du domaine des émotionsKäte Hamburger, Das Mitleid, Stuttgart, 1985 , . et peut signifier, par extension, une « générosité entraînant le pardon, l'indulgence pour un coupable, un vaincu »..

Le terme « miséricorde » est répertorié en français au dans le Psautier d'Oxford102, 4 ds T.-L. pour signifier la « bonté par laquelle Dieu pardonne aux hommes », et, à la même époque, la « vertu qui porte à soulager les misères d'autrui »..

Son étymologie renvoie au substantif latin misericordia, issu de l'adjectif misericors qui désigne l'homme dont le cœur (cor) est touché par le malheur ou la misère d'autruiDominique Cerbelaud, o.p., « Miséricorde », in Jean-Yves Lacoste (dir.), Dictionnaire critique de théologie, Puf/Quadrige, 2022 .. Par un transfert où Dominique Cerbelaud voit une forme d'anthropomorphisme, cette caractéristique humaine fait partie des attributs divins, comme en témoigne la Vulgate, traduction latine de la Torah : en dehors même du Nouveau Testament, le mot misericordia y apparaît 273 fois, le verbe misereor 137 fois et l'adjectif misericors 31 fois, presque toujours à propos de Dieu.

Cependant, ces occurrences propres au Premier Testament correspondent, dans le texte original en hébreu, à trois racines différentes : RHM, HNN et HSD.

Premier Testament

Dans le Tanakh, les principales racines qui désignent la miséricorde sont ר-ח-ם (R-Ḥ-M, utérus), ח-נ-נ (Ḥ-N-N, grâce) et ח-ס-ד (Hessed (H-S-D), charité).

La première de ces trois racines, R-Ḥ-M, rehem (utérus, ventre maternel), est volontiers commentée par les exégètes. Elle apparaît au pluriel dans le Tanakh : rah'amim (רחמים). Il s'agit d'un « pluriel de plénitude », qui désigne les entrailles de YHWH et la tendresse maternelle de Dieu pour son peuple et ses enfants, pour les petits et pour les pauvresLes Psaumes : prier Dieu avec les paroles de Dieu, par Gilles-D. Mailhiot.. Le mot rah'amim s'applique à un acte fondé sur la confiance, dans une relation mutuelle entre deux personnes qui ont des obligations à remplir résultant de leurs engagements Gerhard Kittel, Gerhard Friedrich, Geoffrey W. Bromiley, Theological Dictionary of the New Testament: Abridged in One Volume, Wm. B. Eerdmans Publishing, États-Unis, 1985, .

vignette|redresse=0.8|Moïse et le Buisson ardent, fresque de la synagogue de Doura Europos, . Dans le Livre de l'Exode, lors de la théophanie du Buisson ardent en présence de Moïse, le texte indique : L'image de la tendresse maternelle est à la racine de la miséricorde divine : « Éphraïm est-il donc pour moi un fils si cher, un enfant tellement préféré, pour qu'après chacune de mes menaces je doive toujours penser à lui, et que mes entrailles s'émeuvent pour lui, que pour lui déborde ma tendresse ? (Livre de Jérémie 31:20) » Article Sénévé, La Maternité du Père. L'Éternel féminin. 1 Élise Gillon.Le El malé rahamim (formule habituellement traduite par « Dieu plein de miséricorde ») devient, dans la traduction biblique et évangélique de Chouraqui « un El rempli de matrices qui matricie (merahem), qui est matriciel (rahoum) »Au confluent de trois continents : André Chouraqui, Francine Kaufmann.. On en trouve de nombreux exemples chez les prophètes de l’exil à Babylone. Le Livre d'Isaïe, entre autres, utilise la métaphore d’une femme qui se penche avec sollicitude sur les enfants qu’elle a portés dans ses entrailles. :

Dominique Cerbelaud note que cet aspect maternel de Dieu apparaît constamment, dans le Tanakh, en corrélation avec le concept de justice divine, dans un qui semble signifier .

Dans le judaïsme, la miséricorde est la règle d'or entre les êtres humains. Cette doctrine trouve son origine dans plusieurs passages scripturaires, notamment le Lévitique 19:18, le DeutéronomeDt 15:11, trad. Louis Segond, 1910 : , le Livre d'ÉzéchielEz 18:16, trad. Louis Segond, 1910 : ou le Livre d'Isaïe, en particulier au chapitre 58 :

Traductions et deutérocanoniques La Septante, version grecque de l’Ancien Testament destinée d'abord aux juifs et ensuite aux chrétiens, traduit רחמים par (éleos), terme qui insiste sur l'émotion et le sentiment inhérents à la compassion, tout en recouvrant en grande partie le champ sémantique de rahamim. Le mot grec désignant l'œuvre de miséricorde, , eleemosynè, devenu, par altération populaire dans le latin ecclésiastique, *alemosina, est à l'origine du mot « aumône ».

La version latine de la Vulgate traduit les « entrailles » de la tradition juive par misericordia, du verbe misereo (« avoir pitié ») et du substantif cor (« cœur »), par exemple dans le Psaume 85 (84), 10/11, qui lie cette notion à celle de fidélité : חֶסֶד-וֶאֱמֶת נִפְגָּשׁוּ; צֶדֶק וְשָׁלוֹם נָשָׁקוּ : « » À cette « miséricorde », Louis Segond préfère le mot « bonté » : « La bonté et la fidélité se rencontrent, la justice et la paix s’embrassent. »

Dans le Livre de Tobie, écrit tardif qui fait partie des textes deutérocanoniques, il est demandé à l’homme de faire miséricorde dans son action :

Christianisme vignette|droite|Le Retour du Fils prodigue par Félix Boisselier, 1806. Nouveau Testament vignette|redresse=0.8|droite|Les Sept Œuvres de miséricorde, par Le Caravage (1607), Pio Monte della Misericordia de Naples. Le mot « miséricorde » est prononcé à deux reprises par Marie dans le Magnificat lorsqu'elle apprend qu'elle porte Jésus dans ses entrailles :

L'Évangile selon Luc se réfère à Dieu dans la parabole du Fils prodigueLc 15:11-32. comme à un père généreux et prêt à pardonner à tout moment, en exemple de ce que peut signifier la miséricorde : une sollicitude non méritée et due à un amour inconditionnel. De même, dans le Sermon sur la montagne, Jésus bénit les miséricordieux : « Heureux les miséricordieux, il leur sera fait miséricorde » (Mt 5:7). Il insiste sur la miséricorde dans diverses paraboles, comme le Bon SamaritainLc 10:25-37. ou la detteMt 18:23-35.Gerhard Kittel, Gerhard Friedrich, Geoffrey W. Bromiley, Theological Dictionary of the New Testament: Abridged in One Volume, Wm. B. Eerdmans Publishing, États-Unis, 1985, ..

La miséricorde humaine, loin d'être un préalable à la miséricorde de Dieu, en est la conséquence directe : « Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieuxLc 6:27-36. ! »

L’apôtre Paul souligne le fait que l’homme pécheur dépend du pardon de Dieu. Par miséricorde, Dieu sauve les pécheurs, soit parce qu’ils se sont repentis, soit parce qu’ils sont venus à la conversion et qu’ils ont fait le bien. L’Épître aux Éphésiens, texte de l’école paulinienne, développe cette idéeÉp 2:4-5..

Les œuvres de miséricorde

Pour l'ensemble des confessions chrétiennes, la miséricorde n’est pas innée chez l’homme : il s'agit d'une qualité divine que possède l’homme grâce à l’amour de Dieu et qui lui est insufflée par l'Esprit saint sous une forme inépuisable.

La notion chrétienne de la miséricorde divine exige que l'homme se comporte de la même façon envers son prochain, en accomplissant des « œuvres de miséricorde ». On en dénombre sept : nourrir les affamés ; donner à boire à ceux qui ont soif ; vêtir ceux qui sont nus ; accueillir les étrangers ; assister les malades ; visiter les prisonniers ; ensevelir les morts. Ces œuvres occupent une place essentielle dans l'histoire du salut.

Les six premières œuvres sont énoncées dans le Discours sur le mont des Oliviers, au chapitre 25 de l'Évangile selon MatthieuRalf van Bühren, Caravaggio’s ‘Seven Works of Mercy’ in Naples. The relevance of art history to cultural journalism, in Church, Communication and Culture 2, 2017), . :

La septième œuvre, l'ensevelissement des morts, a été ajoutée vers 310 par Lactance, l'un des Pères de l'Église, en référence au Livre de TobieTb 1:19-20, trad. Crampon : , et s’est inscrite dans la tradition catéchétique.

L'Église catholique définit quatorze œuvres de miséricorde : sept qui relèvent du corps et sept qui relèvent de l'esprit, selon la distinction entre temporel et spirituel.

La théologie de la miséricorde

Le Nouveau Testament insiste à de multiples reprises sur la gratuité du salutAndré Gounelle, « Le salut »., par exemple lorsque Paul écrit dans l'Épître aux Éphésiens : Ép 2:8, trad. Louis Segond, 1910..

Ce don est accordé par Dieu sans condition préalable. Au regard de la miséricorde dont le chrétien est censé faire preuve, la question se pose de déterminer jusqu'à quel point il doit gagner son salut par ses œuvres, autrement dit par son obéissance aux prescriptions du Décalogue et du Sermon sur la montagne. L'idée que le salut ne s'obtient que par le mériteCette doctrine est connue sous le nom de « pélagianisme ». entrerait en contradiction avec la doctrine néotestamentaire de la gratuité du salut, elle sous-entendrait que le croyant se sauve lui-même, et, à la suite d'Augustin, elle est réfutée par le catholicisme comme par le protestantisme.

vignette|center|redresse=4|Polyptyque des Sept Œuvres de miséricorde, par le Maître d'Alkmaar (1504), pour la Grande église Saint-Laurent de Alkmaar. L'Église catholique, notamment à partir du concile de Trente (1545-1563), a adopté une position que les théologiens nomment le « synergisme », du grec syn (« avec ») et ergon (« acte », « action »)L'équivalent français, à partir du latin, est « coopération » ou encore « collaboration ».. Selon cette doctrine, le salut résulte d'un travail commun entre Dieu et l'homme, ce dernier étant toujours faillible : Dieu tient alors compte de sa bonne volonté et se porte à son secours pour l'aider dans ses efforts. Cette optique est également celle de l'Église orthodoxe.

vignette|center|redresse=4|Les Sept Œuvres de miséricorde, par le Maître de la Fontaine de vie, vers 1510, Entschede. L'enseignement catholique à ce sujet a fait l'objet de plusieurs encycliques, dont celle de Jean-Paul II, Dives in misericordia (1980). En 2013, dans sa lettre d'exhortation apostolique Evangelii gaudium, le pape François reprend une affirmation du concile Vatican II : et étend cette hiérarchisation au message moral de l'ÉgliseEvangelii gaudium, 24 novembre 2013, 36-37.. Il cite à ce propos la Somme théologique de Thomas d'Aquin, qui postule cette hiérarchie , avec une référence à l'Épître aux Galates qui traite de Ga 5:6. S. Th. I-II, q. 66, a. 4-6 ; S. Th. I-II, q. 108, a. 1 ; S. Th. II-II, q. 30, a. 4. ; ibid. q. 40, a.4, ad 1.. Le pape François déclare à sa suite que, dans la grâce de l'Saint-EspritEsprit saint, la miséricorde est , car .

Le protestantisme, luthérien ou réformé, considère que le salut ne vient que de Dieu, qui fait grâce à l'homme alors que celui-ci ne le mérite pas.

Ces deux conceptions, pour divergentes qu'elles soient, ne se traduisent pas par des différences fondamentales dans la pratique caritative des uns et des autres. Si différence il y a, remarque André Gounelle, c'est surtout en termes de motivations :

Chapelet et fête de la Miséricorde L'Église catholique reconnaît la prière du chapelet de la Divine Miséricorde. que la religieuse polonaise Faustine Kowalska dit avoir reçue lors d'une vision..