Le Judenzählung (« Comptage des Juifs ») ou Judenstatistik (« Statistique sur les Juifs ») désigne en allemand le recensement effectué le par l'état-major afin de compter tous les soldats juifs dans l'armée allemande pendant la Première Guerre mondiale. Elle devait aussi déterminer le nombre de Juifs aptes à la guerre, ceux servant sur le front, les déplacés, les engagés volontaires, les sursitaires, ainsi que le nombre de conscrits juifs tombés au front.

Le décret du ministre prussien de la guerre, Adolf Wild von Hohenborn, du , répond à l'antisémitisme généralisé du corps des officiers allemands et à la violente propagande des organisations, partis politiques et médias antisémites de l'époque, accusant les Juifs d'« embusqués », qui chercheraient par tous les moyens à se faire exempter du service militaire ou à trouver des excuses pour ne pas être envoyés au front.

En 1922, une étude précise a montré qu'avec 17,3 %, les Juifs allemands ont été mobilisés au service de la guerre dans les mêmes proportions que les non-Juifs, bien que pour des raisons professionnelles et d'âge, seulement 15,6 % des Juifs ont été astreints aux obligations militaires. 77 % d'entre eux ont participé à des engagements sur le front, ce qui, proportionnellement, est identique aux soldats non-Juifs: Jacob Segall: Die deutschen Juden als Soldaten im Kriege 1914-1918 ; Berlin 1922 ; page: 11ff ; Comparaison graphique présentée par Jacob Rosenthal :Die Ehre des jüdischen Soldaten ; page 119.

Arrière-plan

Début de la guerre

L'enthousiasme nationaliste dans de nombreuses couches de la population allemande, au début de la Première Guerre mondiale, devait également réduire ou effacer les différences sociales, religieuses, partisanes et régionales. Ainsi l'empereur Guillaume II proclame dans son discours au Reichstag, à l'occasion du consentement unanime du SPD au Burgfrieden, l'équivalent allemand de l'Union sacrée française: Je ne reconnais plus aucun parti, je ne connais maintenant que des Allemands ! Suite à votre ferme détermination à vous engager avec moi, sans distinction politique, sans distinction d'origine, sans distinction confessionnelle, à travers vents et marées, dans le danger et dans la mort, je demande aux chefs de partis de s'avancer et de me le promettre personnellement. La guerre semble, pour beaucoup d'Allemands juifs de l'empire, être l'occasion de prouver leur patriotisme. En conséquence, les organisations juives telles que le Central-Verein deutscher Staatsbürger jüdischen Glaubens (Association centrale des citoyens allemands de religion juive) appellent, en 1914, leurs membres à s'inscrire à l'armée. De nombreux tracts et proclamations sont publiés par ces organisations, tels que celui écrit par le Jüdische Rundschau (La Revue juive) Citation d'après Nahum T. Gidal: Die Juden in Deutschland von der Römerzeit bis zur Weimarer Republik; Cologne; 1997; page: 13: Aujourd'hui, nous, Juifs allemands, malgré toute l'hostilité que nous rencontrons en temps de paix, ne ressentons aucune différence par rapport aux autres Allemands. Fraternellement, nous sommes solidaires dans le combat.

Quelque Juifs allemands sont mobilisés pour partir à la guerre, et parmi eux volontaires. Pour la première fois dans l'armée prussienne, les Juifs peuvent être nommés dans le rang des officiers. Jusqu'au Judenzählung, beaucoup veulent se distinguer et par leur bravoure exceptionnelle, vaincre l'opposition très répandue parmi les soldats et officiers non-juifs: Jacob Rosenthal: Die Ehre des jüdischen Soldaten; page: 97. Pour de nombreux non-Juifs, la participation des Juifs à la guerre est considérée comme un test permettant de prouver leur loyauté: Ulrich Sieg: Artikel Judenzählung; in: Gerhard Hirschfeld, Gerd Krumeich, Irina Renz (Hrsg.): Enzyklopädie Erster Weltkrieg, UTB; Stuttgart; 2009; ; page: 599.

La première année de guerre

L'antisémitisme réapparait apparemment dès les premières semaines de la guerre et de fait, la lutte contre la propagande antisémite est interdite et soumise à la censure d'État. Les Allemands s'attendent à une victoire rapide sur les États de la Triple-Entente (France, Royaume-Uni, Russie). Mais déjà, fin , quelques membres, certes peu nombreux, mais parmi eux plusieurs responsables de grands groupes d'intérêt: Werner Eugen Mosse: Juden im Wilhelminischen Deutschland 1890-1914; Mohr Siebeck; 1998; page: 467, réunis dans une alliance antisémite, réclament dans un bulletin interne, que soit ouverte une enquête de guerre sur la participation active des Juifs dans l'armée et dans les institutions de charité publique. Cela doit susciter des doutes sur le patriotisme des juifs allemands et les accuser d'être responsables de la situation d'urgence quotidienne présente. Cette campagne est appuyée par la Alldeutscher Verband (Ligue pangermaniste): Volker Ullrich: Fünf Schüsse gegen Bismarck. Historische Reportagen 1789-1945.; Munich; 2002; page: 111. Son vice-président, Konstantin von Gebsattel, déclare, en , que la résolution de la question juive consistant en l'exclusion et l'expulsion des Juifs allemands, est un objectif de guerre de l'Allemagne: Hans-Ulrich Wehler: Deutsche Gesellschaftsgeschichte 1914 - 1949 Band 4: Vom Beginn des Ersten Weltkriegs bis zur Gründung der beiden deutschen Staaten; édition; 2008; page: 128.

Après le premier hiver de guerre, l'espoir d'une victoire rapide disparait. Le nombre de victimes augmente dans les tranchées et la guerre de positions s'installe à l'ouest. Le blocus britannique empêche l'importation de matières premières nécessaires à la guerre en provenance de pays neutres, entrainant l'Allemagne dans de graves pénuries. Le ministère de la guerre crée alors un nouveau département chargé du ravitaillement de l'armée en matières premières. Walther Rathenau est nommé à la tête de ce département. À l'initiative de l'armateur de Hambourg Albert Ballin, du banquier de Hambourg Max Warburg et de son mandataire général Carl Melchior, la compagnie Zentral-Einkaufsgesellschaft (Compagnie centrale d'achats) est fondée, qui par un réseau de sociétés nationales, est chargée de l'importation de pays neutres, des denrées alimentaires, des matières premières et des fournitures. Les quatre personnes mentionnées ci-dessus sont d'origine juive, et environ dix pour cent de ces nouvelles sociétés sont dirigées par des juifs, dont c'était le secteur d'activité traditionnel en raison de leur forte implication dans le commerce de gros des grandes villes: Saul Friedländer: Das Dritte Reich und die Juden. Die Jahre der Verfolgung 1933-1939.; C.H. Beck/dtv; Munich; 1998; ; page: 88.

Au printemps 1915, le Bund der Landwirte (Fédération des agriculteurs), un mouvement fortement antisémite, commence à s'agiter ouvertement contre la "subversion juive" et le "défaitisme juif": Elke Kimmel, Methoden antisemitischer Propaganda im ersten Weltkrieg: Die Presse des Bundes der Landwirte; Metropol Verlag; Berlin; 2000; ; pages: 91ff. Compte tenu des persécutions croissantes, plusieurs associations juives, dont le Central-Verein deutscher Staatsbürger jüdischen Glaubens (Association centrale des citoyens allemands de religion juive), le Verein zur Abwehr des Antisemitismus (Association de défense contre l'antisémitisme) et la Fédération des associations juives, décident la création d'un "Comité pour des statistiques de guerre". Ce comité, par des réunions communautaires et des visites à domicile, va recueillir les données concernant l'âge, la profession et la ville d'origine de tous les soldats juifs de presque toutes les communautés juives d'Allemagne, et réunir ces résultats dans un rapport unique. Le président de ce comité est Heinrich Silbergleit, directeur de l'Office de statistique de la ville de Berlin et son directeur scientifique Jacob Segall: Jacob Rosenthal: Die Ehre des jüdischen Soldaten. Die Judenzählung im Ersten Weltkrieg und ihre Folgen; Francfort-sur-le-Main/New York; 2007; pages: 53f.

La deuxième année de guerre

Pendant l'hiver 1915-1916, les antisémites redoublent leurs campagnes contre les hommes d'affaires, les commerçants, les banquiers et les hommes politiques juifs aussi bien à l'intérieur de l'armée qu'en dehors. Des blagues contre les Juifs circulent parmi les militaires et des couplets tels que "Überall grinst ihr Gesicht, nur im Schützengraben nicht!" (Leur visage ricane partout, mais pas dans les tranchées) deviennent populaires: Jacob Rosenthal: Die Ehre des jüdischen Soldaten; page: 106. Les officiers et les nationalistes radicaux propagent des rumeurs sur les soldats juifs, qu'ils manquent d'énergie et de courage; qu'ils sont souvent physiquement inadaptés à la vie de soldat. Dans le même temps de très nombreuses plaintes anonymes arrivent au Ministère de la guerre, signalant que les soldats juifs en très grand nombre arrivent à se soustraire du front, qu'ils utilisent l'argent et leurs connexions pour être affectés à l'arrière dans les bureaux, les postes de commandement et les services d'approvisionnement, qu'ils entrent à des postes importants dans les sociétés d'approvisionnement, qu'ils exercent ainsi une influence néfaste sur l'économie de guerre tout en s'enrichissant sur le dos de la population.

Pour éviter la promotion et la décoration de Juifs, les associations d'officiers prennent contact avec les organisations antisémites. Le Alldeutsche Verband (Ligue pangermaniste), le Deutschvölkische Partei (Parti du peuple allemand), le Reichshammerbund (Ligue du marteau du Reich) et d'autres associations antisémites prétendent de façon toujours plus agressive que les Juifs se soustraient à leurs responsabilités. Ils accusent les propriétaires d'entreprises juifs d'être responsables de la flambée des prix, de thésauriser, de bloquer les réserves alimentaires, de privilégier leurs coreligionnaires, de conspirer avec les Britanniques contre le peuple allemand. Les principaux groupes antisémites, qui se fonderont en 1919 dans le Deutsch-Völkischen Schutz- und Trutzbund (Fédération nationaliste allemande de protection et de défense), vont distribuer des dizaines de milliers de tracts contre les Juifs de l'arrière, ces messieurs de la religion indisponible, que l'on a rarement vus au front lors des assauts d'après .

Ces pamphlets attaquent également des membres du gouvernement d'origine juive ou considérés comme pro-Juifs. Theobald von Bethmann Hollweg, par exemple, est désigné en comme le chancelier des Juifs allemands: Léon Poliakov: Geschichte des Antisemitismus; tome VIII; page: 17: Heinrich August Winkler: Der lange Weg nach Westen; C. H. Beck; Munich; 2002; ; tome 1; page: 344. Ce même mois, Walther Rathenau doit renoncer à son bureau au ministère de la guerre en raison de cette hostilité. Il écrit en : Volker Ullrich: Fünfzehntes Bild: Drückeberger; in: Julius H. Schoeps, J. Schlör (Hrsg.): Bilder der Judenfeindschaft; pages: 212f: Plus les juifs tomberont dans cette guerre, plus leurs adversaires tenteront de prouver qu'ils étaient assis à l'arrière en train d'aider les profiteurs de guerre. La haine va doubler ou tripler. Le , Theodor Fritsch, le fondateur, et Alfred Roth, le responsable fédéral du Reichshammerbund, envoient un "mémorandum" à l'empereur, aux ministres, aux souverains des Länder, aux députés du Reichstag et à un certain nombre de personnalités connues. Ils décrivent le sort de la population, en particulier dans les grandes villes, et ils montrent du doigt les profiteurs de guerre et les entreprises de guerre. Elles sont incompétentes et le plus souvent gérées par des Juifs. Elles leur servent de refuge loin de la ligne de front. Elles forment un écheveau juif de la vie économique allemande à travers le système mis en place par Rathenau et Ballin. L'empereur doit mettre fin à cette trêve politique et punir les coupables désignés. Cette missive est suivie par plusieurs autres du même acabit provenant du même cercle, mais cette fois anonymes.