Un isopet ou ysopet est un recueil de fables du Moyen Âge.
Étymologie Ysopet, substantif masculin ; : Ysopet « recueil d'apologues dont la matière est attribuée au fabuliste Ésope » : Isopet de LyonRecueil général des isopets, édition J. Bastin, t. 2, p. 85 : Ci comance Ysopet en romant) ; manuscrit du : Marie de FranceFables, éd. K. Warnke, prol., leçon manuscrit T, fo 89a, p. 427: Ci comence esopes) ; le terme disparut ensuite avant d’être repris au (1825). Du nom d'Ésope, fabuliste grec du (grec Αίσωπος, latin Aesopus)Cf. ca 1300, Ysopet de Paris dans Recueil général des isopets, édition J. Bastin, t. 1, p. 35 : Ci commencent les fables Ysopet..
Histoire Ysopet ou Isopet est au départ le nom d’un certain nombre de recueils médiévaux d'apologues ou fables, dont le plus connu est le Dit d'Ysopet de Marie de FranceMarie de France s’est avérée aussi l’auteur de lais célèbres, de l’Espurgatoire de Saint Patrice et peut-être de l’Évangile aux femmes que certains attribuent à Jean Durpain ; il s’agit d’un procédé d'exposition didactique et morale qui permet de dégager la « sentence » ou la « moralité » d'un court récitConstans, [L.], « Marie de Compiègne d'après l'Évangile aux femmes, texte publié pour la première fois dans son intégrité d'après les quatre manuscrits connus des , s avec un commentaire philologique & grammatical et une dissertation sur l'origine probable de ce fabliau », Bulletin de la Société historique de Compiègne, 3, 1876, p. 33-118. — Réimpr. à part : Paris, Franck et Vieweg, 1876, 86 p. [Gall] ». Ce nom a été fréquemment repris au , quand les philologues et les médiévistesMédiéviste : qui s’occupe de l’histoire du Moyen Âge. se sont interrogés activement sur les origines de la langue françoiseFables inédites des , Paris, éd. A. M. C. Robert, t. 1, p. CLXIV, note 1: …Ysopet II : J'ai gardé à ces fables le nom d'ysopet où l'on trouve le nom du père de l'apologue et que l'on donnait, dans ces anciens temps, à toutes les collections de fables écrites en français. Il désigne depuis lors un genre littéraire par lequel les auteurs médiévaux, puisant dans un répertoire antique, commun et universel d’apologues, trouvent un procédé d'exposition didactique et morale (littérature didactique), qui permet de dégager la « sentence » ou la « moralité » d'un court récitArmand Strubel, Isopêts, Dictionnaire des littératures de langue française, II, p. 1094, Bordas, 1986). Ainsi, entre l’exemplum, simple anecdote illustrative utilisée à des fins didactiques et pédagogiques, et l’allégorie ou la parabole utilisés depuis l’Antiquité, l’isopet apparaît comme le prototype médiéval de l’œuvre didactique et morale. Ces récits brefs, bien qu’ils montrent des animaux agissant comme des hommes, se distinguent des bestiaires qui accordent une beaucoup plus grande importance au récit et qui prendront les allures d'une « épopée animale » dans les recueils du Roman de Renart. Le nom disparaîtra au pour laisser la place aux recueils de fables et d’emblèmes.
Origine et fortune du mot Isopet ou petit Ésope, était le nom que l’on donnait déjà au Moyen Âge à la fable ésopique. Pourtant on ne possédait alors aucune trace tangible de l’existence réelle ou des écrits du père de la fable ; il n’était connu que de réputation et aucun document en grec n’attestait de son adaptation ; dans la Souda, l’Ésope est une rivière de Mysie (Turquie) citée dans Homère, Strabon et Hésiode. La tradition ésopique avait été transmise par deux traducteurs : le premier, au , écrivant en latin et connu sous le nom de « Romulus Imperator » prétendait avoir traduit ses fables du grec et les avoir dédiées à son fils Tiberinus ; il s’avérera ensuite être un imitateur de Phèdre ; il s’agit là de la racine latine qui a donné naissance aux Romuli en prose ou en vers. Le second était un certain Flavius AviannusIsopet-Avionnet de Milan, ?, 215 vers octosyllabiques à rimes plates, franco-italien mêlant des formes occitanes, 42 moralités traduites de fables tirées des recueils d'Avianus (30 fables) et de l'Anonymus Neveleti (12 fables). Suit une courte série de proverbes. Manuscrit : Milan, Biblioteca Ambrosiana, N 168 sup., f. 41v-43v, auteur de 42 fables, qui avait traduit, en distiques élégiaques, une rédaction en vers grecs du due à Babrius ; cette racine grecque a donné naissance aux Avionnets.
Romuli Du Romulus imperator , dérive la collection en prose du : a) Le Romulus ordinaire (Romulus vulgaris, Hervieux, t. 2, p. 195- 261) ; b) le Romulus de Vienne et de Berlin (Hervieux, t. 2, p. 417-454) et le Romulus de NilantRomulus Nilantii, d'après le nom de son premier éditeur Jean-Frédérique Nilant, en 1709. (Hervieux, t. 2, p. 513-548), ainsi appelé à cause de sa publication par Nilant en 1709. Trois autres rédactions représentent des versions abrégées : le Romulus de Vincent de Beauvais (Hervieux, t. 2, p. 234-245), le Romulus d'Oxford (Hervieux, t. 2, p. 246-261) et le Romulus de Berne (Hervieux, t. 2, p. 758-762). Les adaptations en vers comprennent le Romulus de Nevelet (Hervieux, t. 2, p. 316-351), un recueil anonyme du publié par Nevelet en 1610 et attribué à Walter l'AnglaisSur la transmission des Fables de Phèdre et sur les Romulus, cf. L. Hervieux, La Fable latine du règne d'Auguste à la fin du Moyen Âge, Paris, Firmin Didot, 3 volumes, 1881-1893.. On peut se faire une très bonne idée de cette filiation en se rendant sur le site : Latin Via Fables.
Avionnets Les fables de Flavius Avianus avaient été traduites en français et publiées sous le diminutif d’Avionnet ; Avianus se référait à Ésope, « qui, sur l’avis de l’oracle de Delphes, imagina des récits dont l’agrément faisait mieux goûter la moralité », à Socrate, « qui a fait entrer ses fables dans ses divins ouvrages », à Horace, « qui en a orné ses poésies, parce que, sous l’apparence de badinages légers, elles renferment de sages enseignements »Fables de Phèdre, traduites par Panckouke, d’Avianus, etc. par Levasseur et Chenu, Edition Pessonneaux, Paris, Garnier, 1864 ; à ces derniers il ajoutait Babrius, fabuliste grec à la biographie incertaineLa Souda indique simplement : Babrias ou Babrius : Fables, tirées des fables originales en prose d’Esope et mises en vers choliambiques (triple iambe se terminant par deux longues), en 10 livres., et le fabuliste latin Phèdre, dont l’œuvre était connue au , bien que non cité dans la Souda, et dont les fables ne circulaient plus quand naquit la langue française, avant que le jurisconsulte éditeur, Pierre Pithou, commentateur des classiques antiques, ne publie ses Fables en 1596.
Adaptations et compilations Au , à côté du Romulus, dont on a tout lieu de penser maintenant qu’il s’agit d’une (assez mauvaise) traduction d’un Phèdre alors disponible, on a vu apparaître des compilations et des adaptations nouvelles en latin, en grec et surtout en langue vulgaire : en France, on peut trouver : Romulus vulgarisRomulus Vulgaris sur les Archives de littérature du Moyen Âge ; Romulus ordinarius ; Romulus ordinaire ; Romulus de Dijon ; Romulus Divonensis ; Ésope de Wissembourg ; Aesopus ad Rufum et l’Ésope d'Adémar, tous deux en prose, dont le second est copié de la main d'Adémar de Chabannes. Le Romulus en prose a été exploité ou recopié, parfois sous une forme abrégée, par de nombreux auteursFables inédites des , et Fables de La Fontaine, rapprochées de celles de tous les auteurs qui avoient avant lui traité les mêmes sujets, accompagnées d’une notice sur les fabulistes, par A.C.M. Robert, Étienne Cabin, Paris, 1825 ; on peut citer : au s., Vincent de Beauvais qui a, dans sa poétique, inséré une traduction de 29 fables attribuées à Ésope, et de 11 fables non attribuées, dont on retrouve le titre dans les œuvres maintenant répertoriées de PhèdreHistoire littéraire de la France, tome XVIII. Au s., il fait l'objet de plusieurs adaptations en vers, dont l'une a pour auteur Alexandre NeckamIbid., A.C.M. Robert, Etienne Cabin, Paris, 1825 et une autre est attribuée à un certain Walter l'Anglais (), tandis qu'il recevait divers ajouts, parfois constitués de fables d'Avianus, dans des rédactions composites. Le Romulus anglo-latin a été traduit en anglais et c'est cette traduction qu'utilisa Marie de FranceMarie de France. Äsop, eingeleitet, kommentiert und übersetzt, éd. H.U. Gumbrecht, Munich, 1973Die Fabeln der Marie de France, éd. K. Warnke, Halle, 1898 pour composer, vers 1170, le premier recueil de fables en français. Aux s le recueil de Walter l'Anglais est adapté en français dans l'Isopet de Lyon et les Isopets I et III de Paris, le Novus Æsopus d'Alexandre Neckam donnant naissance à l'Isopet II de Paris et à l'Isopet de ChartresRecueil général des Isopets, éd. J. Bastin, Paris, 2 vol., 1929-1930.. L’Esope du moine Eudes de CheritonLes Fabulistes latins, L. Hervieux, 1884, cistercien et prédicateur, comprend quatre-vingt-une fables malicieuses et satiriques d’une morale chrétienne très exigeante ; il a été publié récemment comme quatrième tome du Recueil général des Isopets.
Diminutif Il semble qu’une certaine habitude ait été prise depuis le de donner à un genre littéraire le nom d’un illustre fondateur ; ainsi Alain de Lille avait-il proposé de donner à la Rhétorique le nom de Tullia, en raison des lettres de noblesse que lui avait conféré Tullius Cicero. On ne peut donc pas s’étonner de l’utilisation de noms mythiques, comme Ésope ou Romulus empereur pour désigner des ouvrages dans l’esprit de ces auteurs antiques.
Ysopet, comme Avionnet, est un diminutif ; il évoque à la fois la modestie de l’auteur et l’enfance de la langue française. On pourra noter aussi que ce terme, évoquant d’emblée, dans toutes les consciences, un apologue à la manière antique du fabuleux Ésope, était aussi le nom d’un condiment, en l’occurrence d’une plante médicinale aromatique (l’ysopé, l’hysope de la Grande Chartreuse, du grec ussôpos) entrant dans la composition de boissons alcoolisées au même titre que le pyment ou la bourgerastre.
Contexte littéraire À une époque durant laquelle la rhétorique se cherchait, il convenait de donner aux gens, dans leur langue, des exemples (exempla). On connaît l’anecdote d’Alain de Lille, le Docteur universel ; interrogeant un enfant qui voulait faire passer toute l’eau du monde dans un trou creusé avec son doigt, il s’entendit répondre : j’arriverai à bout de cette tâche bien avant que toi-même tu aies su m’expliquer le mystère de la Sainte TrinitéHistoire littéraire de la France, Tome 16. Il écrira par la suite une célèbre encyclopédie, Anticlaudianis, sive de Officio viri boni et perfecti, dans laquelle il imaginera un concert des Vertus pour chasser les Vices de la terre. Les fables du Moyen Âge se démarquent de celles des fabulistes latins par la dramatisation du récit, l’humanisation des animaux et le souci des réalités sociales, tous effets poétiques que Marie de France obtient par la pureté de son style, ainsi que par sa concision et son élégance. Écrivant en français, dans un temps où la langue, non encore fixée ne pouvait offrir que des expressions simples et sans art, elle y joignit des tournures agréables, et une manière nouvelle et naturelle de tourner la phrase, sans que le travail d’écriture ne soit perceptible. Ésope, Phèdre, et les fabulistes grecs ou latins ont écrit en grec et en latin ; ils n’ont pu fournir à leurs successeurs, et en particulier à Jean de La Fontaine que des sujets et des idées, tandis que Marie ajoute à l’histoire des expressions, des tournures et des rimes que l’on retrouvera dans les célèbres fables.
Destinée moderne Le mot servira à qualifier les fables écrites en français jusqu’à la fin du ; ensuite le genre tombera en désuétude. Il sera repris plus tard par les médiévistes au .