Le (, littéralement « latin sans flexions »), aussi appelé de Peano ou de l'API (), et abrégé en LsF ou IL, est une langue auxiliaire internationale inventée en 1903 par le mathématicien italien Giuseppe Peano.

Désireux de faciliter les échanges internationaux en mettant fin au morcellement linguistique qui règne dans les cercles scientifiques et intellectuels du début du , Peano propose de simplifier et de moderniser la langue latine pour lui retirer tous les éléments grammaticaux jugés non nécessaires (déclinaisons, conjugaison) jusqu'à obtenir un , c'est-à-dire un « latin sans flexions ».

Également appelé , son système réunit des centaines d'adeptes au sein d'une organisation dédiée, l, donnant lieu à d'abondantes publications et accédant à une certaine notoriété, notamment dans le monde des mathématiques et des sciences. La mort de Peano en 1932 met néanmoins un coup d'arrêt au projet, qui périclite après la Seconde Guerre mondiale du fait de la montée en puissance de l'anglais sur la scène internationale et de l'apparition en 1952 de l' de Gode, une langue construite concurrente. L'avènement d'Internet permet toutefois l'émergence d'une nouvelle communauté de locuteurs au début du .

En partie calquée sur celles de l'anglais et du chinois, la grammaire du latino est principalement analytique et se caractérise par son grand nombre de mots invariables et sa quasi-absence de déclinaisons et de conjugaison. Dérivé du latin selon des règles simples, son vocabulaire se veut le plus international possible, ce qui fait de la langue de Peano une langue à tendance schématique. Ce choix d'un vocabulaire latin et d'une grammaire minimaliste, par la suite repris par de nombreux autres projets de langues construites, a été largement commenté, tant de manière approbatrice que critique.

Historique

Genèse du projet vignette|Giuseppe Peano, créateur du .|alt=Portrait en noir et blanc de Giuseppe Peano vers 1910.|gaucheDurant la seconde moitié du , le problème de la communication internationale entre scientifiques et intellectuels gagne en importance par rapport aux périodes précédentes : en effet, la multiplicité des langues utilisées par les savants de l'époque impose d'être polyglotte pour pouvoir échanger à l'international et entraîne des difficultés de communication. Ce contexte conduit à l'émergence de l'idée d'une langue auxiliaire internationale, c'est-à-dire une langue commune qui permettrait aux scientifiques du monde entier de se comprendre et d'échanger quelles que soient leurs origines ou leur langue nationale. Plusieurs projets de langue internationale sont lancés à cette époque, comme le volapük en 1879 ou l'espéranto en 1887, deux des langues les plus connues parmi les linguistiques proposés entre 1880 et 1914.

En tant que mathématicien reconnu, en particulier pour ses contributions à la logique, Giuseppe Peano participe à plusieurs congrès au cours desquels est discuté, entre autres, le problème de la langue internationale, et où interviennent notamment les mathématiciens Louis Couturat et Léopold Leau. Ceux-ci initient en 1901 la Délégation pour l'adoption d'une langue auxiliaire internationale, chargée d'étudier et de départager les différents systèmes linguistiques proposés jusqu'ici en vue de promouvoir la proposition qui aura été jugée comme meilleure. Dans ce contexte d'effervescence autour des langues internationales, et après avoir reçu début 1903 une lettre incompréhensible d'un correspondant japonais écrite en langue nippone, Peano décide d'apporter lui aussi sa contribution à la question. Il s'inspire alors de la grammaire de la langue chinoise (à laquelle il a été initié par son élève Giovanni Vacca) et de notes de Leibniz sur une possible langue internationale rationnelle dérivée du latin (récemment retrouvées dans ses manuscrits et publiées par Couturat.) pour élaborer sa propre proposition : le , c'est-à-dire le « latin sans flexions ».

1903-1908 : débuts du alt=Portrait de Gottfried Wilhelm Leibniz.|vignette|Gottfried Wilhelm Leibniz, source d'inspiration pour Peano et son projet. Peano présente sa langue le dans un article intitulé publié dans la Revue de mathématiquesEn italien , et en latino ., qu'il a lui-même créée en 1891. La première phrase de cet article est rédigée dans un latin simple, mais classique :

L'article se poursuit par une démonstration, étayée par des citations de Leibniz, de l'inutilité des déclinaisons, du genre grammatical, du nombre et même de la conjugaison, qu'il propose de supprimer. Tout en discutant de ces différents points, il supprime effectivement au fil du texte tous les éléments de la grammaire latine jugés dispensables, de sorte qu'il passe graduellement d'une introduction en latin classique à une conclusion en latin sans flexions, c'est-à-dire en :

alt=Page de garde du Formulario mathematico de 1908.|gauche|vignette|Page de garde du de 1908. Ces considérations grammaticales, suivies d'une brève histoire des langues internationales, précèdent en effet des phrases sur la notion mathématique de « principe de permanence » (), traduites de l'anglais et de l'allemand au . Le , Peano donne une lecture de son article à l'Académie des sciences de Turin, et dans les années qui suivent, il commence à publier régulièrement dans sa langue, y compris sur des sujets mathématiques. Pour montrer que le peut réellement trouver un usage pratique, il publie ainsi en 1908 la cinquième édition du Formulaire de mathématiques, somme monumentale de plus de et théorèmes donnés avec leurs hypothèses et, pour un grand nombre d'entre eux, leur démonstration, dans cette langue, sous le titre de . Bien que l'ouvrage soit peu lu, les mathématiciens étant déroutés par l'étrangeté de sa langue et l'omniprésence dans ses pages de symboles peu usités par ailleurs, il est malgré tout considéré comme un classique de la littérature mathématique, et Peano y fera souvent référence dans ses écrits.

1908-1910 : lancement de l'

alt=Première page des Discussions de l'Academia pro Interlingua.|vignette|Première page des de l', 1909. En 1907, Peano assiste à une réunion de la Délégation pour l'adoption d'une langue auxiliaire internationale, menée par son ami Louis Couturat : constatant que ses membres ont de grandes difficultés à trouver un consensus sur la langue à adopter (qui sera finalement l'ido), il met ces difficultés sur le compte du dogmatisme propagandiste qui y prévaut selon lui, et se convainc de la nécessité pour toute langue internationale d'évoluer librement par la coopération scientifique. Pour ce faire, il décide de fonder sur les ruines de l'Académie de volapük une nouvelle institution dédiée à l'application de ces principes : il se présente donc à la direction de l'Académie et, élu à l'unanimité, la rebaptise l'année suivante (« Académie de langue internationale »).

Au sein de cette académie, Peano laisse la liberté à ses membres d'utiliser la forme de langue internationale qu'ils préfèrent : pour sa part, il emploie dans les circulaires qu'il publie en son nom et en celui de toute l'académie son . Les discussions de l'académie sont consacrées, entre autres, à l'élaboration d'un vocabulaire international à partir de la comparaison entre différentes langues, afin de déterminer : ceci donne lieu à un vocabulaire de en 1909 (qui sera suivi d'un second de en 1915). De cette manière, l' donne progressivement naissance à une forme internationalisée de appelée , utilisée par la plupart des membres de l'académie.

1910-1932 : propagation du alt=Encart explicatif de l'Academia pro Interlingua dans une brochure de 1921.|gauche|vignette|Encart explicatif de l' dans une brochure de 1921. Durant les années suivantes, Peano s'attache à propager sa langue à travers diverses publications, dont les de l', qui ne compte pas moins de en 1911. Invité à s'exprimer au cinquième Congrès international des mathématiciens, à Cambridge, il y tente, sans succès, d'effectuer son intervention en interlingua en la faisant passer pour de l'italien (les seules langues normalement autorisées étant l'anglais, l'allemand, l'italien et le français). Malgré cette déconvenue, il continue de faire vivre le latino à travers des publications comme la , publiée dans cette langue par l'éditeur et interlinguiste Ugo Basso de Vintimille. En 1915, il fait aussi publier le , un important dictionnaire d'interlingua référençant quelque . L'entrée en guerre de l'Italie le contraint cependant à suspendre les activités de l', ce qui ne l'empêche pas de continuer à défendre sa langue en soutenant notamment que l'absence de langue internationale est l'une des causes du conflit. Il faut toutefois attendre 1921 pour que Peano recommence à utiliser son interlingua, et 1922 pour que l' se reforme. alt=Calendrier perpétuel en latino sine flexione édité par l'Academia pro Interlingua en 1929.|vignette|Calendrier perpétuel en édité par l' en 1929. Dès lors, le développement du reprend. En 1924, au Congrès international des mathématiciens de Toronto, Peano est autorisé à s'exprimer dans cette langue et son public, majoritairement anglophone, déclare comprendre son intervention. Tissant des liens avec l'Amérique, notamment avec l''' (IALA) , Peano peut compter sur le soutien de quelque issus du monde entier, dont la femme politique britannique Sylvia Pankhurst, le mathématicien polonais Samuel Dickstein, le linguiste danois Otto Jespersen ou encore le mathématicien américain David Eugene Smith. Dans ses cours de mathématiques à l'université de Turin, Peano s'exprime désormais en latino, ce qui embarrasse les responsables de l'institution. Pour le mettre à l'écart tout en le ménageant, ils lui créent sur mesure un cours de mathématiques complémentaires : le mathématicien est si satisfait de cette solution qu'il accepte de revenir à l'italien lors de ses interventions. La popularité de sa langue croît malgré tout, et, en 1928, le est l'une des quatre langues officielles du Congrès international des mathématiciens de Bologne, avec le français, l'anglais et l'allemand. Outre sa revue , fondée en 1926 par l'éditeur et interlinguiste Nicola Mastropaolo avant de devenir son organe officiel deux ans plus tard, l' publie aussi des cartes postales et même un calendrier perpétuel en interlingua.

Après 1932 : mort de Peano et déclin du mouvement alt=Carte postale en latino sine flexione retraçant brièvement l'histoire du volapük et de l'Academia pro Interlingua, illustrée par un portrait de Johann Martin Schleyer.|gauche|vignette|Carte postale de l' célébrant le cinquantième anniversaire de la création du volapük, 1929. Peano succombe brutalement le de complications liées à une angine de poitrine. Après sa mort, le trésorier de l', le mathématicien Gaetano Canesi, reprend la tête de l'organisation, mais l'élan du latino est brisé par la disparition du meneur du projet, qui y apportait son charisme et sa réputation scientifique. Des difficultés financières contraignent ainsi Canesi à vendre à l'université de Milan (alors dirigée par son confrère Ugo Cassina, un autre collaborateur de l') une partie des archives de Peano pour pouvoir éditer la revue . En 1939, sept ans après la disparition de Peano, l'organisation, comme toutes les associations italiennes ayant des liens avec l'étranger, est dissoute par le gouvernement fasciste de Benito Mussolini : malgré une tentative de revivification par les anciens membres Ugo Cassina et Henk Bijlsma en 1949, l' ne se reformera jamais réellement. alt=Portrait en noir et blanc d'Ugo Cassina, dernier directeur de l'Academia pro Interlingua.|vignette|Ugo Cassina, dernier directeur de l'.