Le général Wojciech Witold Jaruzelski (en API , ) est un homme d'État et militaire polonais né le à Kurów et mort le à Varsovie. Il a été le dernier dirigeant de la République populaire de Pologne, de 1981 à 1989.
En 1942, pendant la Seconde guerre mondiale, Wojciech Jaruzelski s'engage dans l’Armée populaire de Pologne qui combat aux côtés de l'Armée rouge l'Allemagne nazie. Devenu capitaine à la fin de la guerre, il s'engage en 1947 au Parti ouvrier polonais tout en poursuivant sa carrière militaire. Il devient le plus jeune général du pays à 33 ans, en 1956. Il intègre le bureau politique du Parti ouvrier unifié polonais en 1971 avant de devenir, en 1981, le premier militaire de carrière à prendre la tête du parti communiste de son pays.
Premier secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais et chef du gouvernement, puis chef de l'État de la République populaire de Pologne, il est surtout connu pour le long bras de fer qui l'oppose au syndicat Solidarność, qu'il réprime en déclarant la loi martiale et en faisant interner des milliers de ses militants syndicaux, dont son meneur Lech Wałęsa, pendant près d'un an. La répression s'avérant impuissante, l'état d’urgence est levé en 1983. Par la suite, la situation économique et sociale se dégradant et la perestroïka battant son plein depuis trois ans en URSS, le général Jaruzelski accepte, devant la menace de nouvelles grèves et sans doute dans l'espoir de conserver la réalité du pouvoir, d'entamer des négociations avec l'opposition anticommuniste incarnée par le syndicat Solidarność. Ces négociations aboutissent aux accords de la « Table ronde », puis aux élections parlementaires semi-libres de et à une transition pacifique vers la démocratie. Le général Jaruzelski s'efface définitivement de la vie publique fin 1990 lorsque son ancien ennemi, Lech Wałęsa, le remplace à la tête de la Pologne.
Biographie Origines familiales
Wojciech Jaruzelski appartient à une famille noble qui descend du chevalier Ślepowron (d'où les armes de cette famille – le ) à qui en 1224 le prince Conrad de Mazovie donna des biens terriens de Jeruzale (appelés plus tard Jaruzele) en récompense de sa participation aux guerres contre la tribu païenne des Sudaves. Le grand-père de Jaruzelski, également prénommé Wojciech (lat. Adalbert) prit part à l'insurrection de janvier (1863) et fut déporté en Sibérie par l'Empire russe pour y avoir participé (condamné à 12 ans, il en revint après huit ans à la suite d'une amnistie du tsar). Son père participa en tant que volontaire, du côté polonais, à la guerre polono-soviétique de 1920. Il reçoit dans sa jeunesse une éducation catholique traditionnelle et nationaliste.
Dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale
Lors de l'invasion de la Pologne le , fuyant l'avancée des armées allemandes, la famille Jaruzelski prend la direction de l'est. Le , c'est au tour de l'Armée rouge d'envahir la Pologne – la famille, qui s'était abritée dans un manoir (Jagnieszczyce) dans les environs de la ville de Lida fait demi-tour et, pour échapper aux Soviétiques, se dirige cette fois vers l'ouest. Les Jaruzelski sont témoins des durs combats de et, après avoir franchi le Niémen, de la bataille pour la ville de Grodno. C'est de justesse qu'ils échappent aux blindés soviétiques et, le , ils passent la frontière lituanienne, où ils trouvent refuge.
Après l'invasion de la République de Lituanie par l'Armée rouge en 1940, afin d'éviter la déportation qui frappe des centaines de milliers de Polonais sous l'occupation soviétique, le père de Wojciech Jaruzelski dépose auprès des autorités une demande de citoyenneté soviétique. Cependant, le (une semaine avant l'attaque allemande), les Jaruzelski sont arrêtés par le NKVD, qui confisque entre autres à ces « ennemis du peuple » 99 marks allemands, 3 roubles impériaux en or, un couteau finlandais avec fourreau et un appareil Kodak.
Transportée d'abord en camion, la famille est ensuite séparée (les enfants restent avec la mère et le père se retrouve dans un autre transport) : en wagons à bestiaux, Wojciech Jaruzelski avec sa mère et sa sœur sont envoyés vers les montagnes de l'Altaï, tandis que son père est envoyé au goulag (territoire de Krasnoïarsk, au milieu de la Sibérie). Le voyage dure environ un mois , les Jaruzelski se retrouvent assignés dans le hameau Touratchak, dans les montagnes de l'Altaï, à de la ville de Biïsk. C'est à cette époque qu'il développe des problèmes oculaires à cause de la neige qui lui brûle les yeux, l'obligeant le reste de sa vie à porter des lunettes noires , page 17.. Il expliquera, dans une interview donnée en 2004, que c'est durant cette période que son jugement sur les Russes a évolué : « Je détestais la Russie. Mais lorsque j'ai découvert le simple Russe, le Sibérien, qui partageait avec nous un quignon de pain, lorsque je l'ai vu souffrir comme nous, combattant au front jusqu'au sacrifice, j'ai révisé mon attitude à leur égard ».
De la déportation en URSS à l'armée de la Pologne communiste
Pour subvenir, en l'absence du père, aux besoins de la famille (sa mère tombe rapidement malade), le jeune Wojciech Jaruzelski travaille à l'abattage des arbres dans la taïga. Libéré par l'amnistie des Polonais provoquée par la signature à Londres des accords Sikorski-Maïski (qui stipulent l'amnistie pour les centaines de milliers de Polonais déportés de la partie annexée par l'URSS lors de l'agression de la Pologne par le Reich et l'URSS, alors alliés), le père de Wojciech Jaruzelski arrive à Biïsk, où Wojciech et sa mère le rejoignent après avoir réussi à s'échapper de Touratchak en . Le père tente d'engager son jeune fils dans l'armée polonaise formée en URSS par le général Anders, mais il se heurte à un refus des autorités soviétiques qui, malgré les accords en vigueur, empêchent, au niveau local, le départ des Polonais. Le , le père de Wojciech Jaruzelski meurt à Biïsk de dysenterie ; il sera enterré au cimetière de la ville.
thumb|left|Wojciech Jaruzelski en compagnie de Fidel Castro, 1972.
Après une tentative infructueuse d'intégrer l'armée polonaise du général Anders (grâce à laquelle réussiront à quitter l'Union soviétique pour l'Iran, puis l'Irak et la Palestine, pour combattre par la suite en Italie), Wojciech Jaruzelski fait des études à l'école (soviétique) des officiers de Riazan, puis il est versé dans la d'infanterie (Henryk Dombrowski) de la nouvelle armée polonaise formée sous les auspices des Soviétiques après le départ de l'URSS de l’armée Anders. Il y devient commandant d'un peloton de reconnaissance. En qualité d’assistant du chef d'état-major du d'infanterie, il suit le parcours de la Armée polonaise. Il prend part aux combats de la Vistule dans les environs de Varsovie et à la prise de la ligne fortifiée de Poméranie, puis aux combats de la Baltique et de l'Oder.
Dans les années 1945-1947, Wojciech Jaruzelski participe à la lutte contre la résistance polonaise anticommuniste dans les environs de Częstochowa et de Piotrków Trybunalski. Selon des documents se trouvant dans les archives de l'Institut de la Mémoire nationale (IPN), il collaborerait à cette époque en tant qu'agent informateur (nom de code Wolski) avec l'Information militaire (IW – Informacja Wojskowa), organe de contre-espionnage totalement inféodé à l'URSS fonctionnant en Pologne dans les années 1944-1957. Le général Jaruzelski conteste catégoriquement cette accusation. Il adhère au Parti ouvrier polonais en juin 1947..
Il est diplômé avec mention de l'École supérieure de l'infanterie et de l'Académie de l'état-major général. Dans les années 1947-1957, il enseigne la tactique et le service d'état-major à l'École supérieure de l'infanterie ; il est le chef de la direction des académies militaires, des écoles et des cours d'officiers ainsi que le second du chef de l'Administration centrale de formation militaire. Entre 1950 et 1952, il fréquente les cours de l'Université du marxisme-léninisme, qu'il termine avec la note maximale (très bien). En 1956, il est le plus jeune officier à être promu au grade de général. En octobre de la même année (après les événements et les troubles qui provoquent une apparence d’évolution du régime communiste), Wojciech Jaruzelski est le seul général polonais à se prononcer pour le maintien du maréchal Constantin Rokossovski (Russe d'origine polonaise) au sein de l'Armée polonaise populaire. Entre 1957 et 1960, il commande la mécanisée à Szczecin, près de la frontière avec la RDA.
En 1960, il est nommé chef de l'Administration politique de l'Armée polonaise (Główny Zarząd Polityczny WP) et, en 1962, il est nommé au poste de vice-ministre de la Défense nationale. À partir de 1965, Wojciech Jaruzelski devient le chef d'état-major de l'armée polonaise. Dans les années 1967-1968, en tant que membre de la direction restreinte du ressort de la Défense, il est coresponsable de l'éviction de l'armée et de la dégradation d'environ polonais d'origine juive ou mariés à des femmes d'origine juive, ce qui constitue un volet des agissements antisémites de l'État communiste polonais (agissements qui vont culminer lors des 1968). Dans le cadre de l'action antisémite, l'origine juive a été également attribuée au ministre de la Défense nationale Marian Spychalski. Ce dernier perd son poste et il est alors remplacé par Wojciech Jaruzelski, qui sera le ministre de la Défense nationale du au .
Le dirigeant à poigne des années 1980 vignette|gauche|Jaruzelski préparé dans un studio de télévision pour lire un discours annonçant l'introduction de la loi martiale, en 1981.
Ministre de la Défense nationale en 1968, puis membre suppléant et enfin membre titulaire du bureau politique au début des années 1970, il fait dès lors partie du premier cercle des dirigeants de la Pologne communiste : en 1970, il fait tirer sur les émeutiers lors des violences qui font tomber Władysław Gomułka. Cette répression fait 42 morts. La leçon ne sera pas oubliée par Lech Wałęsa en 1980 et les mêmes erreurs ne seront pas commises : celui-ci va fermement tenir les grévistes de Gdańsk en en les maintenant dans la légalité, ce qui ôte tout prétexte au pouvoir d'user de la force.
Après la légalisation de Solidarność, en , il est nommé président du Conseil des ministres (chef du gouvernement) le , puis il devient aussi Premier secrétaire du POUP le , et ce, jusqu'au , occupant . Cette militarisation du régime est due à la quasi-disparition du Parti communiste qui a perdu toute légitimité depuis la signature de l'accord de Gdańsk : en effet, en acceptant la constitution d'un syndicat ouvrier indépendant du Parti, celui-ci ne peut plus être assimilé à la classe ouvrière. Face à la popularité grandissante du syndicat Solidarność (10 millions d'adhérents) et de son chef Lech Wałęsa, il impose, le , l'état de siège. En 1985, Jaruzelski devient président du Conseil d’État (chef de l'État), puis il a ensuite présidé la Pologne, avec le titre de président de la République, de 1989 à 1990.