Jean Silvio Gesell, né le à Saint-Vith aujourd'hui en Belgique, autrefois en Prusse et mort le à Oranienburg dans la coopérative Eden en Allemagne, est un commerçant, théoricien monétaire et initiateur de la monnaie franche.

En 1916, il publie son ouvrage majeur L'Ordre économique naturel. Il y présente sa théorie de la monnaie franche qui le rendra célèbre, laquelle consiste en la mise en circulation d'une monnaie fondante c'est-à-dire qui se déprécie à intervalle fixe (tous les mois ou tous les deux mois...).

Influencé par la pensée de Pierre-Joseph Proudhon, proche des anarchistes Gustav Landauer et Erich Mühsam, il est en 1919, commissaire du peuple aux finances de l'éphémère gouvernement d'Ernst Niekish lors de la République des conseils de BavièrePaul Jorion, L'argent, mode d'emploi, Fayard, 2009, page 96..

Sa vie

Mathilde Talbot, la mère de Silvio Gesell était catholique wallonne, francophone . Ernst Gesell, son père, originaire d'Aix-la-Chapelle, de confession protestante, était percepteur des contributions du canton de Malmedy (qui passera de la souveraineté allemande à la souveraineté belge au lendemain de la première guerre mondiale). Silvio était le septième enfant d'une fratrie de neuf frères et sœurs.

Après avoir fréquenté l'école à Saint-Vith, Gesell part au lycée de Malmedy. Il doit pourvoir tôt à sa subsistance, renonce par conséquent aux études et est engagé à la poste impériale allemande à l'âge de 16 ans. La carrière de fonctionnaire ne lui convient cependant pas. Il décide d'apprendre la profession de commerçant auprès de ses frères aînés, Paul et Roman, à Berlin. Puis il passe deux ans en tant que correspondant à Malaga (Espagne). À contrecœur il retourne à Berlin, pour faire son service militaire, qu'il parvient à effectuer en une seule année. Ensuite, il travaille en tant qu'employé commercial à Brunswick et Hambourg.

En 1887, il part pour Buenos Aires (Argentine), où il s'installe à son propre compte et ouvre une filiale de l'affaire de Berlin. Cette même année, il épouse Anna Boettger à Montevideo. Les crises économiques importantes qui fragilisent le pays attisent sa réflexion sur la problématique structurelle du capitalisme. En 1891, il publie à compte d'auteur ses deux premiers ouvrages : Die Reformation des Münzwesens als Brücke zum sozialen Staat (La Réforme du régime monétaire, étape vers un État social) et Nervus Rerum-Fortzetzung zur Reformation im Münzwesen (Le fond du problème-Prolongements à la Réforme du régime monétaire . Après avoir transmis en 1890 son affaire argentine à son frère, il retourne en Europe en 1892. En 1895 il fait rentrer son frère Ernst comme associé dans sa société la Casa Gesell. En 1898 il confie la direction de sa société à Ernst et rentre en Europe afin d'y diffuser ses idées.

Après un court passage en Allemagne à Weimar près de son frère Roman, séjour au cours duquel il subit les critiques de l'économiste Karl Helfferich, il s'établit en Suisse, aux Hauts-Geneveys dans le Canton de Neuchâtel et y acquiert une propriété rurale. Parallèlement à son activité agricole il se consacre plus encore à des études économiques et à l'écriture. En 1902 il fonde la revue, plus ou moins mensuelle, Die Geldreform (La réforme monétaire) qui devient en 1904 Die Geld-und Bodenreform (La Réforme agraire et monétaire) qui paraît trois années durant, ce qui lui permet d'amorcer un réseau de pairs. En 1906 il publie Die Verwirklichung des Rechtes auf des vollen Arbeitsertrag durch die Geld-und Bodenreform (La mise ne pratique du droit au produit intégral du travail par la réforme de la monnaie et du sol). En 1907 le décès de son frère Ernst le rappelle quelque temps en Argentine, où il confie la Casa Gesell à ses deux fils avant de regagner l'Allemagne en 1911.

Il s'établit à Oranienburg dans la coopérative agricole une communauté végétarienne, terrain d'expérimentations sociales . Cette même année 1911, il publie à Berlin Die neue Lehre vom Geld und Zins (Les lois nouvelles de la monnaie et de l’intérêt). En 1912 il y créé, avec , la revue « Der Physiokrat », en référence à François Quesnay (la revue cessera de paraître en 1916, victime de la censure).

Du fait de la Première Guerre mondiale, Gesell quitte l'Allemagne en 1915 pour s'établir en Suisse. C'est là que, en 1916, il refond, remanie et publie en auto-édition les deux ouvrages de 1906 et 1911 sous le nouveau titre Die natürliche Wirtschaftsordnung durch Freiland und Freigeld (L'ordre économique naturel fondé sur l'affranchissement du sol et de la monnaie ou plus simplement L'Ordre économique naturel).

Après la guerre, en 1919, Gesell voyage à Berlin. Le il est à Munich en pleine révolution socialiste. Le gouvernement révolutionnaire de la République des conseils de Bavière lui offre d'abord un siège dans la commission de socialisation et fait de lui peu après son commissaire aux finances. S'assurant la collaboration de son ami, le docteur , il prend ses fonctions le . Le 14 le gouvernement est renversé. Le il est arrêté et emprisonné (comme bien d'autres dont Gustav Landauer qui sera assassiné en prison). Après la fin sanglante de la République des conseils, Gesell, accusé de haute trahison, passe en jugement le devant un tribunal d'État de Munich. Il est acquitté, ainsi que son ami Christen, à l'unanimité. Les frais du procès sont à la charge du Trésor public.

Devenu persona non grata même en Suisse, Gesell s'installe en 1919 à Rehbrücke, près de Potsdam. Au début des années 1920, l'inflation et l'hyperinflation régnant en Allemagne, les thèses de Gesell sont peu entendues mais eurent une certaine influence au sein du mouvement national-socialiste d'Autriche et des Sudètes, où elles entrèrent en concurrence avec celles de Gottfried FederElles furent examinées et rejetées lors du troisième congrès des représentants inter-États des nationaux-socialistes de la Grande Allemagne (tenu du 13 au 14 août 1921, à Linz, en Autriche) et elles sont largement discutées dans Rudolf Jung, Der Nationale Sozialismus, Seine Grundlagen, Sein Werdegang und Seine Ziele (1922). En 1924-25, il séjourne en Argentine. En 1927, il revient à Eden/Oranienburg. C'est là qu'il publie en 1927 Der abgebaute Staat (L’État démantelé). C'est là aussi qu'il succombe d'une pneumonie le .

Recherches et observations

Alors que l'industrialisation était en plein essor en Europe à cette époque, la puissance coloniale espagnole empêchait un développement autonome de l'Argentine. Le gouvernement espagnol était intéressé par les gisements d'argent (d'où l'« Argentine »), et non pas par un développement autonome de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. Cela aurait forcé l'Espagne à des importations importantes de sa propre colonie.

Après la chute du dictateur Juan Manuel de Rosas, entra en vigueur en 1853 une constitution libérale qui ouvrit le pays aux immigrants. L'économie commença à prospérer, la laine de mouton devint l'article d'exportation le plus important. Un recul de la conjoncture mondiale au milieu des années 1870 et l'introduction d'une monnaie indexée sur l'or provoquèrent en 1890 une nouvelle crise économique. L'économie basée sur l'exportation fut bridée par les dispositions de garantie-or. Les signes typiques d'une spirale déflationniste se développèrent : Masse monétaire en diminution → baisse des salaires → thésaurisation (recul de la consommation) → stocks de marchandises → faillites d'entreprises → renvois → chômage de masse.

La tentative du gouvernement de mettre en place une politique inflationniste échoua, car la population accumula le nouvel argent par peur de l'avenir. L'offre resta excessive, les prix baissèrent encore rapidement jusqu'au niveau d'avant. Des augmentations de prix à long terme auraient rendu l'épargne moins attractive, auraient poussé à plus de consommation, et auraient relancé l'économie intérieure.

Ces instabilités économiques amenèrent Gesell à réfléchir à la nature de l'argent, dans son propre intérêt commercial.

Aperçus et conséquences

Gesell est arrivé à la conviction suivante :

Dans la nature tout est soumis au changement rythmique du « Devenir et Disparaître » (Werden und Vergehen) - seule la monnaie semble soustrait au caractère passager de ce monde. Puisque la monnaie, contrairement aux marchandises, ne « rouille » ni ne « s'abîme », le détenteur peut attendre, jusqu'à ce que les marchandises soient assez bon marché pour lui. Des commerçants sont forcés d'abaisser leurs prix, puis ils doivent couvrir leurs frais par des crédits. Le possesseur de monnaie fait payer ce besoin par l'intérêt. Ces rentrées d'intérêts ne profitent toutefois pas à la communauté, mais sont prêtés à nouveau (intérêts composés). De cette façon, de plus en plus de monnaie est extrait du flux économique. Des richesses « improductives » sont accumulées où elles ne sont pas nécessaires. À l'opposé, la monnaie « gagnée » est enlevé à la population active. Pour surmonter cette position dominante, la monnaie, dans son essence, doit imiter la nature.

La monnaie doit « rouiller » conformément à la proposition de Gesell, ce qui signifie qu'elle doit perdre périodiquement de sa valeur. Aussitôt qu'elle est « éphémère », elle n'a plus de position dominante (« liquidité ») sur le marché par rapport au travail humain et aux produits, de telle sorte qu'elle doit se mettre au service du marché, sans intérêts. Ainsi, la monnaie sert à l'homme, et pas l'homme la monnaie.

La réévaluation sur le niveau antérieur doit avoir lieu à l'aide de « la monnaie libre » (Freigeld). Chacun serait ainsi désireux de ne pas garder sa monnaie trop longtemps. Celui qui n'a pas besoin de biens, peut ainsi payer régulièrement ses dettes, ses factures, son loyer, etc. Ainsi, de la monnaie est disponible à tout moment et pour tous.

C'est pourquoi Gesell lui a donné le nom « monnaie libre » (Freigeld). Il est à tout moment librement disponible, car personne ne serait stupide au point d'accepter une perte de valeur progressive vers zéro. Une telle monnaie est une vraie monnaie, car la monnaie doit servir d'instrument d'échange, et ne pas paralyser l'économie par son accumulation.

Monnaie stable, économie stable

Par la circulation monétaire constante, sa quantité peut être dosée de telle sorte que le pouvoir d'achat de la monnaie, ainsi que les prix, restent stables. Il y aurait toujours des fluctuations naturelles des prix par le fait d'innovations permanentes. Les produits démodés seraient retirés rapidement du marché, ne serait-ce que par leur don aux nécessiteux. Il n'y aurait pas ainsi de fluctuations importantes dans l'économie, ni déflation ni inflation. D'après Gesell, les désordres sociaux dus à un chômage élevé seraient également éliminés de façon durable.

La découverte d'un ordre « naturel » de la monnaie, ressenti comme tel par Gesell, a changé sa vie du tout au tout. Il est devenu un réformateur social, ses réflexions furent une contribution importante à la résolution de la question sociale. Ses premiers écrits en seront la conséquence (Die Reformation im Münzwesen als Brücke zum sozialen Staat, Nervus rerum et Die Verstaatlichung des Geldes). Suivirent une abondance de brochures, de livres et d'essais en allemand et en espagnol.

En 1900, Gesell s'installe à Neuchâtel (Suisse), pour se consacrer à l'agriculture et, en tant qu'autodidacte, à l'étude de la théorie économique. Son principal livre parut en 1916 Die natürliche Wirtschaftsordnung durch Freiland und Freigeld (L'ordre économique naturel fondé sur l'affranchissement du sol et de la monnaie), a été traduit en plusieurs langues et réédité de nombreuses fois.

Engagement politique