vignette|droite|upright=1.1|Paolo Uccello, deuxième panneau de la prédelle du Miracle de l'hostie profanée, 1465-1469.Le prêteur sur gages et son épouse enceinte, accompagnés de leurs deux enfants, ont profané une hostie consacrée en la brûlant dans la cheminée. Le sang qui coule de l'hostie se répand sous la porte de la maison et alerte la population. Ucello a réalisé une œuvre de commande pour la confrérie du Corpus Domini à Urbino, où vivait l’une des plus anciennes et populeuses communautés juives d’Italie. L'accusation de profanation d'hosties contre les Juifs est l’un des thèmes de la propagande antisémite depuis le Moyen Âge. Elle a été proférée par les branches historiques du christianisme du monde occidental, en particulier à partir du quatrième concile du Latran (1215), qui officialise le dogme de la transsubstantiation. Pour l’Église catholique, l’hostie consacrée est le corps du Christ et sa profanation relève du déicide.

Des profanations d’hostie eurent peut-être lieu lorsque le christianisme s’implanta dans l’empire romain d'Occident et que des païens voulurent humilier les missionnaires de la nouvelle religionKonstantin Moritz Langmaier, Historique des actes Alten Zürichkrieg am Beispiel einer Luzerner Quelle von 1444. Dans: Deutsches Archiv. Band 73/2, 2017, .https://www.researchgate.net/publication/330797353_Hass_als_historisches_Phanomen.. Cependant, elles n’existèrent dans la plupart des cas que dans l’imagination des accusateurs qui visaient à discréditer divers groupes dont les Juifs mais aussi les « sorcières » au Moyen ÂgeCf. le . Summers, Montague, ed. The Malleus Maleficarum of Kramer and Sprenger, 1948. Originally in Latin, Germany, 1487. eg. Part II, Question I, Chapter IV. ou, à partir du , les francs-maçons. C'est toutefois contre les Juifs que cette accusation fut portée de la manière la plus constante et qu’elle eut les conséquences les plus meurtrières, servant à justifier des expulsions et des massacres pendant des siècles Desecration of the Host, Jewish Encyclopedia, jewishencyclopedia.com..

L'accusation s'est trouvée justifiée à l'occasion de supposés « miracles eucharistiques » et relayée aussi bien par des sermons, par des ouvrages présentés comme religieux ou historiques que par des œuvres de fiction H.T.F. Rhodes, The Satanic Mass, 1954 ; Gerhard Zacharias, The Satanic Cult, 1980. ou même des représentations picturales.

Premiers signes dans l'Antiquité et le début du Moyen Âge Certains Pères de l'Église ont élaboré la théorie du déicide selon laquelle ils reprochaient à tous les Juifs d'avoir tué Jésus-Christ par méchanceté, si bien que Dieu aurait maudit à jamais leur descendance. On se référait pour cela à des passages du Nouveau Testament, comme Matthieu 27:25.

À partir du , des légendes chrétiennes affirmaient que les Juifs essayaient de profaner et d'endommager les images du Christ. C'est ainsi que vers 380, on attribuait à Athanase d'Alexandrie († 373) un sermon selon lequel des Juifs de Berytos (Beyrouth) auraient répété sur une image du Christ le martyre et la crucifixion de Jésus. L'image s'était mise à saigner, et le miracle aurait persuadé les témoins juifs de se faire baptiser.

À l'origine, ce crime supposé était moins destiné à rabaisser le judaïsme qu'à renforcer la foi des Chrétiens dans le pouvoir guérisseur de leurs icônes et de leurs autres objets sacrés. Il arrivait à l'occasion qu'on le répétât en mettant en scène d'autres personnes qualifiées d'ennemis de la foi, ou même de « mauvais chrétiens ». Le rôle des Juifs qui finissaient par se convertir était d'illustrer le pouvoir du Christ qui agissait à travers son image. vignette|Juifs de Sternberg portant la rouelle et profanant des hosties en 1492, représentation de 1517. On les soupçonnait de maltraiter des images et des symboles chrétiens mais cela ne reposait pas sur une connaissance religieuse concrète, mais sur la foi dans la supériorité du christianisme, surtout après que cette religion fut devenue celle de l'État romain au . C'est ainsi qu'en 408, l'empereur Théodose II interdit aux Juifs – outre les entraves considérables qu'il mettait à l'exercice de leur religion – de brûler un crucifix pendant la fête de Pourim, coutume juive qu'on ne trouve d'ailleurs attestée nulle part.

Grégoire de Tours († 594) parle d'un Juif qui aurait endommagé une image du Christ dans une église et l'aurait emportée chez lui ; la blessure du Christ sur son image se serait mise à saigner, les traces de sang auraient trahi l'auteur, si bien qu'il avait dû payer son crime de sa vie. Dans cet exemple, l'accent n'est plus mis comme auparavant sur la conversion mais sur le châtiment du « sacrilège » .

C'est au cours du Haut Moyen Âge qu'apparaissent les premiers rapports sur des profanations d'hosties par les Juifs : Paschasius Radbertus († vers 860) parlait d'un Juif qui avait participé au sacrifice de la messe célébrée par saint Syrus et avait reçu l'hostie consacrée. Il avait ressenti immédiatement des douleurs horribles auxquelles seul le saint avait pu mettre fin, à la suite de quoi le Juif s'était fait baptiser. Vers la fin du , l'abbé Gezone da Tortona a modifié cette histoire : cette fois c'était Syrus qui avait repris le corps du Seigneur dans la bouche du Juif, et l'avait ainsi guéri. Des légendes semblables se multiplièrent au avec la controverse sur l'eucharistie. Cependant, là encore ce n'étaient pas les Juifs qui jouaient un rôle de premier plan : le plus souvent, ils ne servaient qu'à confirmer le miracle de la présence réelle de Jésus dans le sacrement de l'autel.

Formation et importance au Moyen Âge classique vignette|Représentation d'une scène de profanation d'hostie par des Juifs, Cathédrale Sainte Gudule, Bruxelles. C'est seulement au cours du Moyen Âge classique que la légende attribuée à Athanase s'est diffusée largement et a fait souvent l'objet d'illustrations. La Chronica de Sigebert de Gembloux († 1112), a déplacé l'histoire en l'an 765. Après un coup de javelot (cf. Jean 19,34) le sang aurait coulé de l'image que les Juifs avaient prise et portée dans la synagogue. Elle aurait manifesté à cette occasion ses pouvoirs de guérison, si bien que les coupables se seraient fait baptiser. Dans ce récit, les Juifs apparaissaient en tant que groupe, et on donnait une représentation de leur service religieux.

A Paris gauche|vignette|Miracle de l'hostie volée, Giovanni B. Lucini, 1685. Le « cas » le plus ancien d'une prétendue profanation d'hostie, enregistré par un grand nombre de chroniques de cette époque, a été signalé à Paris en 1290. Jan van Tielrode († 1298), par exemple, écrivait dans son Chronicon qu'un Juif parisien du nom de Jonathas Ben Haym, prêteur sur gages, fut accusé par une servante chrétienne du nom de Marie la Hautière, d'avoir gagé une hostie consacrée en échange de vêtements d'une valeur de d'argent. La communauté juive rassemblée aurait ensuite tenté de la lacérer avec des couteaux, des stylets et des clous, mais sans arriver à la détruire. Seul le plus grand couteau aurait été en mesure de partager l'hostie en trois morceaux. Du sang aurait alors coulé. Finalement, on aurait jeté les morceaux dans de l'eau bouillante qui se serait transformée en sang, et les morceaux d'hostie en une pièce de chair tout entière.

Cet événement, appelé « miracle des Billettes », est commémoré par un vitrail de l'église Saint-Étienne-du-Mont, par différentes représentations picturales et par une pièce de théâtre médiévale, Le Mistère de la Saincte HostieCf. Vitrail de Saint Étienne-du-Mont. L'hostie du « miracle des Billettes » fut conservée en l'église Saint-Jean-de-Grève jusqu'à la Révolution française.. Ce « miracle » aurait converti au christianisme de nombreux témoins, y compris l'auteur du rapport.

En Allemagne vignette|Gravure allemande sur bois du sur la profanation supposée d'hosties par les Juifs de Passau en 1477. Les hosties sont volées puis percées par des Juifs ; sont récupérées et sacralisées ; des Juifs sont torturés avec des pinces brûlantes et décapités ; toute la communauté juive est chassée les pieds liés et brûlés ; les chrétiens s'agenouillent et prient. Cependant, ce n'est pas en France mais dans l'espace linguistique allemand que cette légende s'est rapidement répandue et maintes fois modifiée. Selon une version, l'hostie, qu'on ne serait pas arrivé à déchirer, serait restée suspendue dans les airs tandis qu'apparaissait l'image d'un crucifié. Dans d'autres versions, elle aurait été brûlée, et alors seraient apparus des anges ou l'Enfant-Jésus. Toutes les versions ultérieures ressemblaient dans leur structure à leur modèle : elles accusaient presque uniquement des Juifs d'avoir torturé une hostie secrètement volée ou achetée et d'avoir essayé de la détruire.

On voulait d'abord, grâce à ces conversions imaginaires de Juifs, raffermir la foi qui s'affaiblissait chez les chrétiens dans la puissance de bénédiction et de guérison de l'hostie. On renforçait indirectement la croyance en la présence réelle du Christ dans l'hostie. En même temps, les chrétiens supposaient que les Juifs avaient une tendance naturelle à « assassiner Dieu » : les instruments prétendument utilisés pour torturer l'hostie reproduisaient la crucifixion de Jésus. La tentative manquée de la déchirer représentait les attaques des Juifs contre la doctrine chrétienne de la Trinité. On reprenait le reproche depuis longtemps enraciné d'être responsables de la mort du Christ et on reportait sur la totalité de la génération d'alors des Juifs le désir de continuer sa Passion et de répéter son meurtre. À présent, tous les Juifs étaient considérés comme des criminels religieux en puissance ; la seule solution qui leur restait était la conversion au christianisme.

Dès 1298, de telles légendes ne servaient plus qu'à justifier des pogroms contre les Juifs. À cette époque, Rintfleisch, un chevalier ruiné, prétendit qu'il y avait eu profanation d'hostie à Röttingen en Franconie, ce qui provoqua des allégations identiques, entre autres à Iphofen, Lauda, Weikersheim, Möckmühl et Wurzbourg. Rintfleisch se vit par un message personnel du ciel, désigné pour exterminer tous les Juifs et pendant six mois, à la tête d'une bande de plus de 140 meurtriers, parcourut les villages de Franconie et de Souabe, violant, torturant et brûlant par milliers des Juifs et des Juives et massacrant leurs enfants. Seuls les villes d'Augsbourg et de Ratisbonne protégèrent leurs habitants juifs. Une partie des malheureux pourchassés réussit à s'enfuir en Pologne et en Lituanie.

vignette|Profanation d'hosties à Deggendorf en Bavière, 1776. Une autre vague de persécution se produisit entre 1336 à 1338. À ce moment-là, des paysans ruinés et des bandes de voleurs errants, se réunirent sous la direction d'un chevalier pillard, « le roi Armleder ». Ils se nommaient eux-mêmes « les tueurs de Juifs » et ils exterminèrent de nombreuses communautés juives en Alsace, en Souabe, en Hesse, sur les bords de la Moselle, en Bohême et en Basse-Autriche, y compris celle de Deggendorf, en Basse-Bavière. Là, les Juifs avaient, disait-on, torturé des hosties et les avaient jetées dans un puits. Là-dessus, un moine anonyme écrivit en 1390 :