George Fox ( – ) compte parmi les fondateurs de la Société religieuse des Amis, dont les adhérents sont surnommés les quakers. Témoin d’une époque de grands bouleversements sociaux, George Fox s’opposa au consensus religieux et politique en proposant une nouvelle approche plus rigoureuse de la foi chrétienne. Son journal, qui contient une description très vivante des périples de son auteur, s’est imposé comme une œuvre littéraire majeure.
Jeunesse
Fox est né au village de Drayton-in-the-Clay dans le Leicestershire, en Angleterre, à environ 20 kilomètres au sud-ouest de Leicester. Son père, Christopher Fox, était un tisserand surnommé « Christer le juste » par ses voisins. La mère de George, Mary Lago, comptait selon ce dernier « parmi le nombre des martyrs » . Dès l’enfance, Fox se montra enclin au sérieux et à une forte religiosité. Son éducation fut fondée sur la foi chrétienne et les pratiques de l’Église anglicane, dont ses parents étaient membres. Il ne connut aucune scolarisation au sens strict du terme, mais apprit néanmoins à lire et à écrire. Bien qu’encore d’un âge tendre, il éprouvait déjà de la fascination pour la Bible, qu’il étudiait avec assiduité. « Lorsque j’atteignis l’âge de onze ans », écrit-il, « je connaissais la pureté et la vertu car, au cours de mon enfance, on m’enseigna le chemin à suivre pour rester pur. Le Seigneur m’apprit à être fidèle en toutes choses, et à agir fidèlement de deux manières : intérieurement envers Dieu, et extérieurement envers les hommes » et Jones, chapitre 1.
Malgré le désir de ses proches de faire de lui un prêtre, il devint apprenti auprès d’un cordonnier et d’un berger et Ingle (2004). Cette situation convenait à son caractère contemplatif, et il fut vite renommé pour sa compétence auprès des marchands de laine ayant affaire avec son maître. L’obsession constante de Fox était la poursuite de la simplicité dans la vie, c’est-à-dire la recherche de l’humilité et le refus du luxe, autant de valeurs lui ayant été inculquées par son expérience de berger. Dans une lettre ouverte écrite à la fin de sa vie, George Fox remarque qu’Abel, Noé, Abraham, Jacob, Moïse et David furent tous des bergers, et qu’une éducation soignée ne convenait donc pas forcément à une personne désireuse d’embrasser une carrière religieuseMarsh 1847, .
Il n’éprouvait cependant aucune honte à cultiver l’amitié de personnes plus éduquées. George rendait régulièrement visite à Nathaniel Stephens, le prêtre de son village, et engageait avec lui de longues conversations théologiques. Stephens considérait Fox comme un jeune homme aux dons prometteurs, mais ne partageait pas son avis sur de si nombreuses questions qu’il l’accusa plus tard de folie et combattit activement ses idées. George Fox comptait également des amis parmi des professeurs anglicans, mais finit par les mépriser à la fin de son adolescence en raison de leur comportement, notamment de leur dépendance à l’alcool. George relate dans son journal un soir de prière au cours duquel il entendit une voix lui tenant ces propos : « Toi qui vois les jeunes gens céder à la vanité et les vieillards retourner à la terre, tourne le dos à tous, jeunes et vieux, et sois un étranger pour eux » et Jones, chapitre 1.
Premiers voyages
Cette expérience le poussa à quitter Drayton-in-the-Clay en et à errer sans destination précise, dans un certain état de confusion mentaleIngle (2004). Il trouva refuge dans le bourg de Barnet, à Londres, et pouvait s’enfermer dans sa chambre pendant des jours tout comme s’aventurer seul dans la campagne. Ses méditations tournaient principalement autour de la tentation de Jésus par Satan dans le désert, épisode biblique qu’il comparait à sa propre condition spirituelle. George attirait parfois l’attention de quelques théologiens, mais les rejetait comme menant une vie indigne des doctrines qu’ils enseignaient. Il recherchait également la compagnie des membres du clergé mais n’y trouvait aucun réconfort, car eux aussi semblaient incapable de répondre aux maux qui le tourmentaient : un ecclésiastique du Worcestershire lui conseilla par exemple de fumer du tabac (que Fox tenait en horreur) et de réciter des psaumes. Un autre, à Coventry, lui fut d’abord d’un certain secours mais perdit son sang-froid lorsque Fox piétina une fleur de son jardin par accident. Un troisième, enfin, lui prescrivit une saignée pour soigner son « esprit malade ».
Sans plus d’illusions et désabusé, Fox reprit le chemin de son village natal en , mais ne trouva là-bas pas plus de réconfort : sa famille et ses amis le pressèrent de recourir au mariage ou au service militaire pour mettre un terme à ses problèmes. Il en vint vite à la conclusion qu’il lui faudrait prendre à nouveau la route, mais en adoptant cette fois une attitude plus circonspecte vis-à-vis des personnalités religieuses qu’il viendrait à rencontrer. Fox était déterminé à tenir tête à ceux avec lesquels il entrerait en désaccord, et non plus à s’effacerMarsh, .
Le début d’une réflexion personnelle
Dans les quelques années qui suivirent, George Fox voyagea à travers le pays et en profita pour affermir ses croyances religieuses. Au cours de ses prières et de ses méditations, il acquit une plus grande compréhension de la nature de la foi et de ce qu’elle exigeait de lui. Il baptisa cette phase de sa vie l'« ouverture » () , car il la vécut comme une suite de révélations soudaines d’idées qui, selon lui, existaient avant qu’il les découvre. Ses principales convictions devinrent progressivement les suivantes :
Les chrétiens, bien qu’ils pratiquent leur religion de diverses manières suivant les endroits, seront tous « sauvés » par leur foi. Les rites religieux n’ont donc aucune incidence pourvu que le croyant soit pur en son for intérieur. La capacité pour exercer la prêtrise est donnée à un homme par le Saint-Esprit, et non par des études religieuses. Cela implique que n’importe quelle personne, y compris une femme, a le droit de guider les fidèles. Dieu « habite le cœur de son peuple obéissant » : l’expérience religieuse ne doit donc pas être confinée au seul bâtiment de l’église. Fox, de fait, refusait de qualifier un édifice d’« église », préférant le terme de « maison-clocher » (steeple-house), encore utilisé chez les quakers contemporains. Il préférait pratiquer son culte au milieu des champs, dans l’idée que la présence de Dieu pouvait aussi se faire sentir au sein de la nature.
Fox avait cultivé des relations chez les « Dissidents anglais », de petits groupes de croyants ayant rompu avec les églises établies en raison de l’originalité de leurs idées. Il espérait que les Dissidents seraient en mesure de l’aider dans son accomplissement spirituel, ce que n’avait pu faire l’Église anglicane. Mais ses attentes furent déçues, et il fut notamment contraint de quitter un de ces groupes parce qu’il s’évertuait à maintenir que les femmes possèdent elles aussi une âme. Il reste de cet épisode un célèbre passage dans son journal :
La Société des Amis prend forme
En 1648, Fox commença à exercer publiquement son ministère : il avait coutume de prêcher sur les marchés, dans les champs ou même parfois dans des « maisons-clochers » après le départ du prêtre. Son prêche était puissant, et de nombreuses personnes furent convaincues de le suivre dans sa quête de la « vraie religion ». La forme de culte propre aux Amis, caractérisée par l’attente silencieuse, semble bien établie dès cette date, bien qu’on ne dispose d’aucune information précise sur son origine. Le moment de la création de la Société des Amis elle-même reste incertain, mais prend sûrement racine chez un groupe de personnes entourant Fox et voyageant avec lui. Ce dernier, cependant, ne semble pas avoir voulu fonder une secte, mais seulement proclamer ce qu’il considérait comme les principes purs et authentiques du christianisme dans leur simplicité originelle.
Son prêche se fondait sur les Saintes-Écritures, mais trouvait surtout sa force d’évocation de par les expériences personnelles que Fox y rajoutait volontiers. Il y vilipendait par ailleurs la moralité de ses contemporains, et exhortait son auditoire à mener une vie sans péché. À cette époque, il existait une grande rivalité entre de nombreux courants chrétiens prônant des vues parfois fort opposées : cette atmosphère de dispute et de confusion fut profitable à George Fox, qui sut mettre en avant ses propres convictions lors de fréquentes réunions entre les représentants de chaque secte. En 1651, il avait déjà rassemblé autour de lui beaucoup d’autres prêcheurs talentueux, et continua avec eux à sillonner le pays à la recherche de nouvelles âmes à convertir, malgré l’accueil quelque peu rude de certains interlocuteurs qui les chassaient à coups de fouet ou de bâton.
L’intérêt de Fox pour la justice sociale se développait lentement, comme en témoignent plusieurs plaintes qu’il dépose devant les juges à propos de décisions qu’il considère immorales. Il écrivit par exemple une lettre sur le cas d’une femme en passe d’être exécutée pour avoir commis un vol. Une telle préoccupation pour les plus faibles, à l’époque des troubles de la Première Révolution anglaise ayant suivi les excès du roi Charles , allait inévitablement le faire entrer en conflit avec les autorités.
Plusieurs emprisonnements
Inculpé de blasphème, George Fox fut emprisonné à Derby en 1650. Un juge, à cette occasion, se moqua ouvertement de Fox et de son exhortation à « trembler au nom du Seigneur » en traitant son groupe religieux de quakers (ce qui signifie « trembleurs » en anglais) et Jones, chapitre 4. Ce terme est depuis devenu l’appellation commune de la Société des Amis.
Encouragé dans un premier temps par ses geôliers à se racheter en prenant les armes aux côtés des révolutionnaires contre le retour de la monarchie, Fox opposa un refus catégorique qui lui valut de mauvais traitements. À la suite d'une nouvelle condamnation dont il fit l’objet à Carlisle en 1653, le Parlement dut intervenir pour empêcher son exécution et demander sa libération, plutôt que de « faire mourir un jeune homme pour la religion » et Jones, chapitre 7.
Le début des persécutions religieuses incita Fox à approfondir sa pensée sur le thème du serment et sur celui de la violence. Auparavant implicite dans son enseignement, le refus de jurer ou de prendre les armes pour quelque cause que ce soit se mit à occuper une place beaucoup plus importante dans ses prêches.
Lorsqu'il était dans une « maison de détention » en 1650, George Fox s'était vu « offrir, comme une faveur, d’entrer dans l’armée au service de la République, contre Charles Stuart »; mais il répondit qu’il savait que « toutes les guerres viennent de la convoitise, selon la doctrine de Jacques » (IV, 1), et qu’il vivait « sous une puissance qui supprime la cause de toute guerre. » Il fut alors mis dans un donjon pour six autres mois. Dans une lettre datée de 1652, (De ce qui est résolu par l’épée), il exhorte les Amis à préférer les « armes spirituelles » aux armes temporelles, et à « laisser les vagues [le pouvoir des nations] se heurter au-dessus de vos têtes ». Vers 1660, à un homme qu'il entendit menacer de tuer tous les quakers il dit : « La loi dit : "Œil pour œil, dent pour dent"; mais toi tu menaces de tuer tous les quakers, quoiqu'ils ne t'aient rien fait de mal. Mais, ajoutai-je, "voici l'Évangile : je te présente mes cheveux, ma joue, mon épaule" et il ajoute dans son journal que la « vérité subjuga ce colonel.»George Fox. Journal de George Fox (1624-190), Fondateur de la Société des Amis; Récit historique de sa vie de ses voyages, de ses souffrances et de ses expériences chrétiennes. (trad. Pierre Bovet et abrégé par Henry van Etten) Paris; Société religieuses des amis, 1962, , et 164-165