La première guerre de Tchétchénie est un conflit post-soviétique entre les Forces armées de la fédération de Russie et les séparatistesSi le terme « séparatistes » employé à l'encontre des indépendantistes tchétchènes s'estimant victime d'une agression extérieure est rejeté, sans surprises, par ces derniers (), il ne fait pas non plus l'unanimité au sein de la communauté internationale, au moins en ce qui concerne la Géorgie dont le premier président, Zviad Gamsakhourdia, reconnut l'indépendance de la Tchétchénie (), la Pologne dont le membre de la délégation auprès de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe et, par la suite, la présidente du Sénat Alicja Grzeskowiak soutenait que les Tchétchènes « ne sont pas "séparatistes" [car] ils n'ont pas rejoint la fédération de Russie lors de sa formation » (« Situation en Tchétchénie », in Compte rendu des débats, tome III, Strasbourg : Éditions du Conseil de l'Europe, 1996, ), ou encore la Lituanie où fut créé un groupe d'amitié interparlementaire du Seimas avec la république tchétchène d'Itchkérie (). de la Tchétchénie (située dans le Caucase du Nord russe) qui se déroule de 1994 (date du déclenchement de l'offensive militaire russe) à 1996 (date de l'accord de paix de Khassaviourt).
Contexte thumb|300px|left|Carte des républiques et des kraïs du Caucase du Nord russe.
Après l'éclatement de l'URSS, Moscou doit faire face à l'indépendantisme des Tchétchènes, ces « insoumis chroniques »Marc Ferro, Ils étaient sept hommes en guerre. Histoire parallèle, Paris, Robert Laffont, 2007, cf. le sous-chapitre « URSS : la déportation ou la mort ». qui ont manifesté la plus vive opposition à la Russie qui ait jamais existé dans l'histoire soviétiqueValerii Solovej, « Groznyi et Sébastopol, deux villes-frontières russes », in Joël Kotek (dir.), L'Europe et ses villes-frontières, Paris, Complexe, 1996, .Présentée à la fin des années 1930 par la police secrète soviétique comme « le seul endroit dans l'URSS » où subsiste le banditisme politique (: ), la Tchétchéno-Ingouchie (république autonome de la Russie soviétique qui se scinde avec la chute de l'URSS en Tchétchénie et Ingouchie) est vidée de sa population autochtone en 1944 sur l'ordre de Staline, mais même exilés, les Tchétchènes gardent leur esprit de résistance, comme en témoigne le dissident soviétique Alexandre Soljénitsyne : « Il est une nation sur laquelle la psychologie de la soumission resta sans aucun effet ; pas des individus isolés, des rebelles, non : la nation tout entière. Ce sont les Tchétchènes » (Alexandre Soljénitsyne, L'Archipel du Goulag. 1918-1956. Essai d'investigation littéraire, Cinquième, sixième et septième parties, trad. Geneviève Johannet, Paris, Fayard, 2013, ).. En 1991, la Tchétchénie, dirigée par le président Djokhar Doudaïev, proclame son indépendance et refuse de signer, en 1992, le traité constitutif de la fédération de RussieRahim Kherad, « L'ONU face aux conflits du Timor-Oriental et de la Tchétchénie », in Madjid Benchikh (dir.), Les Organisations Internationales et les conflits armés, Paris, L'Harmattan, 2001, . Comme « la signature d'un tel traité par les entités fédérées revêt une importance particulière puisqu'en le signant, elles exercent leur droit à l'autodétermination en choisissant librement leur intégration au sein de la fédération de Russie », « les autorités tchétchènes, en refusant de le signer, veulent prouver que la Tchétchénie ne désire pas faire partie de la fédération de Russie » (ibid.)., après avoir adopté une constitution dans laquelle la Tchétchénie se déclare « État souverain démocratique » avec la suprématie de la Constitution sur son territoire et l'indivisibilité de la souverainetéSerguei Beliaev, « L'autodétermination dans l'espace post-soviétique : quelques questions de théorie et de pratique », in Commission européenne pour la démocratie par le droit, Les mutations de l'État-nation en Europe à l'aube du , coll. « Science et technique de la démocratie », , Strasbourg : Éditions du Conseil de l'Europe, 1998, .. Après quelques vaines tentatives de déstabiliser Doudaïev et de réimposer son pouvoir sur la république par l'instauration d'un blocus économique et aérien et par le biais de coups de force en soutenant l'opposition antidoudaevienne.., Moscou fait alors intervenir ses troupes.
Une armée insuffisamment préparée Suite à l'éclatement de l'URSS et plus globalement du pacte de Varsovie, la Russie hérite d'une grande partie de l'immense armée rouge. L'armée russe est composée d'unités rapatriées des ex-républiques ou des anciens alliés du pacte ainsi que des unités déjà stationnées sur son sol. S'il existe une masse importante de matériel, la moitié est ancienne et sera retirée du service durant les années 90 et 2000. En outre, l'armée russe a hérité de la structure soviétique, il s'agit d'une puissante armée mécanisée adaptée au théâtre européen, mais inadaptée au combat en zone urbaine (la dernière structure destinée à la formation au combat urbain est liquidée en et 400 des 470 officiers qui la compose sont mis à la retraite) et montagneuse malgré l'expérience de l'Afghanistan qui avait vu l'émergence d'un modèle de contre-insurrection basée sur l'emploi des spetsnaz (5% des effectifs déployé en Afghanistan, mais qui ont réalisé 60% des opérations). Cette armée est composée à majorité de conscrits qui effectuent un service militaire de 2 années (3 dans la marine) et sont encadrés par un corps d'officiers qui ont tendance à cacher à leurs supérieurs leurs échecs et le véritable état de leur unité, en particulier chez les officiers supérieurs.
L'année 1994 est certainement l'une des plus terribles pour l'armée russe. En raison de la situation économique, son budget est limité et ne représente même pas le tiers du budget soviétique de la fin des années 80. Il en résulte un manque chronique de moyens, le matériel n'est plus entretenu, les militaires professionnels ne sont plus payés durant plusieurs mois et doivent revendre leurs équipements pour survivre (les Tchétchènes vont en acheter une partie). De nombreux officiers quittent donc l'armée. De nombreuses unités sont très loin de leur effectif théorique et n'ont généralement pas plus de la moitié des hommes nécessaire à leur fonctionnement, à l'image du 84e bataillon indépendant de reconnaissance de la 3e division de fusiliers motorisés qui ne compte en 1994 que 37 officiers et soldats contre 375 hommes en théorie. La guerre éclate durant la période de renouvellement des conscrits qui voit les conscrits expérimentés après deux années dans l'armée être remplacés par des hommes débutant leur formation, ce qui a pour conséquence d'avoir une masse de combattants presque sans formation (de nombreux blindés devront être pilotés par les officiers faute de pilotes suffisamment formés) et sans cohésion.
Pour ne rien arranger, l'armée est commandée par le général Pavel Gratchiov qui dirige le ministère de la Défense de à . Il est un proche ami de Boris Eltsine et conserve son poste malgré son incompétence et sa corruption. Il a en effet ordonné à l'armée de soutenir par la force Eltsine contre le Parlement durant la crise constitutionnelle de 1993 qui voit Moscou être le théâtre d'affrontement armé notamment avec l'emploi de char contre l'opposition. Justement, ces combats ont renforcé l'état-major et Eltsine dans l'idée que l'usage de blindés en zone urbaine pour mener une action éclair à l'image de la révolution hongroise de 1956 et le printemps de Prague en 1968 permet d'obtenir une rapide victoire tout en faisant une démonstration de force.
En plus d'un état-major fidèle à Eltsine et qui ne remet pas en question les plans, l'armée n'est pas prête à la guerre. Les unités sur place ne sont prévenues de la mise en place de l'opération que 15 jours avant le début de la guerre. De nombreux officiers démissionnent face à ce qu'ils jugent être un pur suicide, en quelques jours, ce sont 3 généraux qui se succèdent pour superviser l'opération. Les renseignements sous-estiment fortement la puissance des Tchétchènes qui, malgré la guerre civile que connaît le pays, ont réussi à mettre en place un appareil militaire efficace et commandé par d'anciens officiers de l'Armée rouge, qui ont donc connaissance des tactiques de leur adversaire voire qui ont déjà combattu en Afghanistan ou dans le Caucase. Les états-majors russes sous-estiment donc la résistance qu'ils vont rencontrer et estiment que les combats dureront quelques jours et qu'il suffira d'encercler puis d'entrer dans Grozny pour y mettre fin. Les renseignements sont si faibles qu'ils utilisent des cartes anciennes et avec une échelle trop élevée pour être précise. Pire, aucune des unités qui entreront dans Grozny disposent de cartes de la ville et vont se retrouver à tourner en rond durant plusieurs heures avant de trouver leur objectif, le tout sous le feu des combattants tchétchènes.
Le conflit thumb|left|Véhicule russe de transport blindé (BMP-2), hors de combat, lors de l'assaut sur Grozny. L'attaque surprise de l'armée russe en 1994 sous le commandement de Boris Eltsine, le premier président de la Russie post-soviétique, devient, avec de soldats, la plus grande opération militaire organisée par Moscou depuis son intervention en Afghanistan, si bien que, lors d'une conférence de presse, en , le ministre de la Défense Pavel Gratchev, qui affirmait au départ pouvoir prendre Grozny « en deux heures avec un régiment de parachutistes »., finit par déclarer : « L'Afghanistan, par rapport à la Tchétchénie, c'est une bagatelle »Cité par Françoise Daucé, L'état, l'armée et le citoyen en Russie post-soviétique, Paris, L'Harmattan, 2001, ..
Eltsine avait besoin d'une guerre fulgurante et victorieuse pour prouver à son peuple que la Russie était encore une superpuissance et asseoir ainsi son autorité comme commandant en vue de l'élection présidentielle. À aucun moment, ni avant Александр Коржаков. Борис Ельцин: от рассвета до заката. – М.: «Интербук», 1997 (consulté le 15 septembre 2016).... ni après. le début de la guerre, il n'accepte de rencontrer en tête-à-tête le président tchétchène, en expliquant qu'on ne négocie pas avec des « bandits ». Le leadership russe exige la capitulation pure et simple de Doudaïev, en lui promettant, dans le cas contraire, « le destin de Carthage », cité phénicienne sur les côtes d'Afrique du Nord détruite et rasée par Rome en 146 avant J.-C. Pour Eltsine, les indépendantistes tchétchènes « sont des chiens enragés [et] il faut les abattre comme des chiens enragés »Cité par Marc Augé, La guerre des rêves. Exercices d'ethno-fiction, [Paris], Seuil, 1997, ..
Mais au lieu d'une blitzkrieg spectaculaire la guerre s'avéra un échec militaire et humanitaire pour la Russie qui rencontra une résistance féroce de combattants tchétchènes. Les attentes du cabinet de Boris Eltsine, qui pensait qu'une frappe chirurgicale rapide serait suivie rapidement par une capitulation des séparatistes et un changement de régime, sont déçues. De plus, cette guerre ne fit pas l'unanimité à la fois au sein du gouvernement et de l'armée. Le premier adjoint du commandant en chef des troupes terrestres russes Édouard Vorobiov démissionna, persuadé que « l'armée ne doit pas être utilisée dans son pays à des fins politiques » et que s'il est nécessaire de « réprimer un peuple soulevé », c'est aux troupes intérieures et non pas à l'armée de s'en charger... De son côté, Boris Gromov, dernier commandant en chef de l'armée soviétique en Afghanistan, s'y opposa également en disant : « Ce sera un bain de sang, un autre Afghanistan » ou encore : « Il est impossible de vaincre un peuple. Il n'y a rien de tel dans l'histoire mondiale »Cité par Геллер М. Я. Российские заметки 1991-1996. – М.: Издательство «МИК», 1998. С. 221, 222 : . Sans s'accommoder de la sécession de la Tchétchénie, Gromov désapprouva en même temps « un choix barbare des moyens militaires » déployés contre elle, prônant une solution politique au conflit.