vignette|Le Vénézuélien Arturo Uslar Pietri. Le réalisme magique est une appellation introduite en 1925 par le critique d’art allemand Franz Roh pour rendre compte en peinture d'éléments perçus et décrétés comme « magiques », « surnaturels » et « irrationnels » surgissant dans un environnement défini comme « réaliste », à savoir un cadre historique, géographique, ethnique, social ou culturel avéré. Ainsi la réalité reconnaissable ou l'univers familier deviennent-ils le lieu naturel et non problématisé de manifestations paranormales et oniriques.
La littérature d'avant-garde latino-américaine reprend ensuite cette appellation pour désigner un courant cherchant à représenter les aspects magiques de la banalité. C'est le Vénézuélien Arturo Uslar Pietri qui réintroduit le terme « réalisme magique », dans un article du journal de 1948. Le Cubain Alejo Carpentier lui donne sa notoriété à partir de 1949, bien que ce dernier parle plus précisément de « réel merveilleux ».
L’origine de ce terme et sa portée sont pourtant beaucoup plus généraux et ont été utilisés pour qualifier une grande variété de romans, de poèmes, de peintures et de réalisations cinématographiques. Par ailleurs, le réalisme magique connaît plusieurs déclinaisons et peut caractériser divers styles, esthétiques, genres, courants et mouvements en Asie, en Europe ou en Amérique. De manière plus récente, il est rapproché de la world literature.
Généralement, il cherche à tisser des liens étroits entre des courants habituellement opposés tels que le naturalisme, le merveilleux et le fantastique afin de peindre une réalité reconnaissable, transfigurée par l'imaginaire et dans laquelle le rationalisme est rejeté.. Néanmoins, il n'existe pas de définition rigoureuse et son application dépend de la démarche intellectuelle et stylistique de l'écrivain ou l'artiste qui y a recours. L'expression « réalisme magique » n'est pas à confondre avec l'expression réalisme fantastique.
Parmi les grands auteurs du réalisme magique il faut citer le Guatémaltèque Miguel Ángel Asturias (prix Nobel de littérature en 1967), les Mexicains Carlos Fuentes et Juan Rulfo, les Argentins Adolfo Bioy Casares et Julio Cortázar, le Bolivien Jaime Sáenz, les Péruviens José María Arguedas et Manuel Scorza (en association avec le courant de la Protesta contre les injustices perpétrées à l'encontre des peuples, notamment autochtones) ; le Brésilien Jorge Amado peut aussi y être rattaché, par certains aspects de son œuvre comme le traitement qu'il réserve dans ses romans aux religions afro-brésiliennes syncrétiques (le candomblé) ; et enfin on peut y associer de manière emblématique le Colombien Gabriel García Márquez, prix Nobel de littérature en 1982, dont le roman Cent Ans de solitude publié en 1967, est souvent cité comme une des œuvres les plus représentatives de ce genre.
Histoire Peinture vignette|Joan Miró. L'expression « réalisme magique » est définie pour la première fois en 1925 par le critique d’art allemand Franz Roh, dans son livre Nach-expressionismus, magischer Realismus: Probleme der neuesten europäischen Malerei, pour qualifier les productions picturales d'une exposition très médiatisée à la Kunsthalle de Mannheim« Post-expressionnisme, réalisme magique : problèmes de la nouvelle peinture européenne ».. Roh distingue sept nouveaux courants dans la peinture européenne des années 1920, en plus des styles encore dominants de l’impressionnisme et de l’expressionnisme ; il classe dans le « réalisme magique » Carlo Carrà, Giorgio De Chirico, Georg Schrimpf, Carlo Mense, André Derain, Othon Coubine, Jean Metzinger, Auguste Herbin, Joan Miró, George Grosz, Otto Dix… Pour lui, les « réalistes magiques » réfutent le pur réalisme qui ne s'attache qu'à la réalité matérielle et objective. Par exemple, certains artistes figuratifs comme Dix plaquent des images mentales proches de l'hallucination et du cauchemar sur une réalité liée aux traumatismes de la Grande Guerre. Selon le critique allemand, les réalistes magiques créent une passerelle entre le quotidien, l'ordinaire et le symbolisme ou le surréalisme (veine fantastique, sciences parallèles, occultisme, irrationnel, etc.). Lui-même artiste et proche de Max Ernst, Roh rapproche sa définition de sa démarche esthétique. Auteur de collages à partir de gravures, d'illustrations et de reproductions photographiques, il fonde une combinaison surréelle, soumise à l'inhabituel, au surprenant et au monstrueux que dissimule un univers apparemment banal ou sans relief. Ce courant pictural post-expressionniste est mondialement officialisé en 1943 grâce à l’exposition American Realists and Magic Realists« Réalistes américains et Réalistes magiques ». du Musée d'art moderne de New York. Cependant, les critiques d’art européens ont déjà adopté l'expression « Neue Sachlichkeit » (« Nouvelle Objectivité ») au détriment de celle proposée par Roh. La Nouvelle Objectivité se développe après la guerre dans plusieurs grandes villes d'Allemagne et réunit des artistes et des intellectuels issus du Dada, conscients de leur responsabilité politique et d'un « devoir contestataire ». Elle n'a ni programme ni manifeste, contrairement au surréalisme qui se développe parallèlement en France. Elle se divise en deux branches distinctes qui, chacune à leur manière, affichent une même ligne après les débordements expressionnistes en exprimant le souhait de revenir au réel et au quotidien, sans fermer la porte à l'irrationnel. Le clivage s'inscrit surtout sur le plan politique : la branche dite « de droite », raccordée à Karlsruhe et Munich, retourne à un classicisme harmonieux et intemporel alors que la branche de gauche, centrée sur « Berlin la rouge », s'engage dans une vision radicale, dérangeante, froide et cynique de la société. Vers 1930, le mouvement dépasse les frontières de l'Allemagne. Cependant, outre ce clivage politique, trois courants formels s'affrontent : le mouvement vériste, ancré dans des préoccupations politiques, donnant une représentation grotesque de la société, entre cynisme et cruauté ; le mouvement classique : rattaché au surréalisme dont il devient quasiment l'archétype ; le mouvement interne magico-réaliste distingué par Franz Roh. Le « réalisme magique » supplante finalement les autres courants en étant retenu dans le champ littéraire grâce à certains écrivains allemands, flamands ou italiens, dont Jean Ray, Ernst Jünger, Johan Daisne, Hubert Lampo et Massimo Bontempelli qui s’en réclament.
Littérature vignette|Alejo Carpentier. Les voyages en Europe d'écrivains nord ou sud-américains et l’érudition de certains autres tels que Jorge Luis Borges permettent l’importation du concept outre-Atlantique. Grâce à la traduction espagnole en 1928 du livre de Roh, l’appellation « realismo mágico » devient progressivement populaire d’abord dans les cercles littéraires latino-américains en association au prix Nobel 1967 Miguel Ángel Asturias qui emploie ce terme pour définir son œuvre, puis à Arturo Uslar Pietri ou Julio Cortázar et, à partir de 1955, parmi les professeurs de littérature hispanique dans les universités américaines. La parution des recueils de nouvelles L'Aleph et Fictions de Borges facilite également la diffusion mondiale de cette expression au sein de la presse et des lecteurs. Entre-temps, le lancement de la notion concurrente de « real maravilloso » dès 1948 par l’écrivain cubain Alejo Carpentier dans le prologue de son roman Le Royaume de ce monde introduit une confusion qui alimente encore aujourd’hui le discours critique hispanophone et suscite la création du terme de « réalisme merveilleux » dans les milieux littéraires antillais et brésiliens.
Si la tendance à mêler réel et merveilleux est présente de longue date et en tout lieu en peinture (Jérôme Bosch, El Greco, Pierre Paul Rubens, Francisco de Goya) comme en littérature (François Rabelais, Voltaire, Laurence Sterne ou, plus récemment, Vladimir Nabokov, Mikhaïl Boulgakov et Günter Grass), c’est dans la production narrative et poétique sud-américaine des années 1960 et 1970 que le réalisme magique trouve un rayonnement planétaire, au point de n'être associé qu'à elle. L'Albanais Ismail Kadare déplore ce raccourci critique : . Certains universitaires, comme Seymour Menton, notent de leur côté une forme de réalisme magique séculaire dans les littératures juive ou yiddish traditionnelles dont Isaac Bashevis Singer, André Schwartz-Bart et certains auteurs juifs américains sont les héritiers et qui aurait largement influencé Gabriel García Márquez pour la rédaction de Cent Ans de solitude.
Les réalismes merveilleux ou magiques ont généralement pour but de saisir une réalité avérée à travers la peinture quotidienne de populations latino-américaines ou caribéennes pour en révéler toute la substance fabuleuse, parfois étirée jusqu'au rang de mythe. Ils proposent une vision du réel renouvelée et élargie par la part d’étrangeté, d’irrationalité, de bizarrerie ou de mystère que l'existence et l'esprit humain recèlent. L'idée est que l'imaginaire fait partie de la réalité et que la frontière entre les deux doit être abolie. La notion traditionnelle de « réalisme » est dépassée par l’intervention du paranormal ou du surnaturel dans l’œuvre sans que le statut de celui-ci ne soit mis en doute par l'intrigue et les personnages. Sorts, sorcellerie, sortilèges, miracles, événements non-compréhensibles par le lecteur ou communication avec des êtres supérieurs (dieux, esprits etc.) vont de soi. Ce procédé va à rebours de la littérature fantastique, caractérisée par l'intrusion problématique, angoissante et ambiguë de l'irrationnel dans la réalitéLe réalisme magique sur l'encyclopédie Larousse, consultée le 06 mai 2014.. De même, il s'écarte de la transgression manifeste du réel telle que la pratique le surréalisme et s'éloigne de la littérature merveilleuse, comme la fantasy, dans laquelle la magie fait partie d'un monde lointain, hors de toute vraisemblance.
La question qui ne cesse en revanche de diviser les esprits dans les débats autour du réalisme magique et du « réel » ou « réalisme merveilleux » est celle de la nature et du rôle des éléments magiques, merveilleux et mythologiques recensés dans les textes et les œuvres d’art concernés. Pour les uns, ces éléments sont des caractéristiques authentiques de la culture dont est issue l’œuvre comme la mystique autochtone, la foi dans la magie et le miracle chez les populations indigènes par opposition au rationalisme attribué à la civilisation occidentale. Cette démarche littéraire liée au costumbrismo se veut purement objective dans la mesure où le « réalisme » y inclut le témoignage fidèle de la croyance au surnaturel comme mode de vie quotidien des tribus ou des peuples dépeints. Pour les autres, il s’agit d’aspects esthétiques particuliers, subjectifs et inhérents à la psyché d’un auteur qui interroge, à la manière des littératures moderniste et postmoderne, les concepts de « fiction », de « sens » et de « vérité ». Il s'agit alors de se jouer des codes et des artifices du roman dont l’autorité paraît minée.
On retrouve chez les réalistes magiques et merveilleux, au-delà des spécificités culturelles, l’influence majeure de certains auteurs occidentaux à l’instar de Nicolas Gogol, Fiodor Dostoïevski, Franz Kafka et William Faulkner dont plusieurs romans sont rattachés au Southern Gothic.