thumb|275px|1806 : Napoléon rétablit le culte des Israélites. L'émancipation des Juifs désigne le processus de libération des Juifs en Europe et dans le monde, qui leur a permis d'obtenir la citoyenneté et la pleine égalité de leurs droits avec leurs concitoyens.
Si la France a été la première à attribuer la pleine égalité de droits aux Juifs par le vote de l'Assemblée constituante en 1791 au début de la Révolution française, le processus d'émancipation a débuté juridiquement avec l'édit de tolérance de Joseph II d'Autriche (1781) qui accorde la liberté de culte aux protestants comme aux juifs, l'édit de tolérance de Louis XVI (1787) et en Allemagne avec la conjonction de la philosophie des Lumières et de la Haskalah (dont le plus illustre représentant est Moïse Mendelssohn). L'émancipation se traduit par une série d'actes législatifs par laquelle les États ont reconnu la citoyenneté aux Juifs. En France, la Terreur a empêché un temps chrétiens et juifs de pratiquer leur religion, mais l'égalité de droits a été confirmée sous Napoléon Ier.
Dans le reste de l'Europe, l'émancipation qui s'est faite au , a conduit à la disparition au moins formelle des ghettos et à l'égalité des chances pour les Juifs, en Europe occidentale et en Amérique. Là où elle s'est heurtée à une plus grande opposition, dans l'Empire russe particulièrement, les Juifs se sont plus volontiers tournés vers les mouvements révolutionnaires ou le sionisme.
Le contexte vignette|La loi de 1791 proclamant l'émancipation des Juifs - Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme. Depuis le concile de Latran de 1215 jusqu'au , les Juifs sont sujets dans la plupart des pays d'Europe occidentale à de multiples discriminations : vêtements spéciaux comme le chapeau pointu (judenhut) ou la rouelle, interdiction de séjour comme c'est le cas en Espagne et dans la plus grande partie du royaume de France, taxes comme notamment en Lorrainearchives départementales de la Moselle, 17 J 13/190., droits limités en justice, accusations diverses, vexations publiques etc. Dans certains pays comme l'Espagne et le Portugal, l'Inquisition pourchasse et fait brûler vifs les marranes, c'est-à-dire les juifs officiellement convertis au catholicisme, mais qui continuent de pratiquer ou de professer en cachette le judaïsme. Inversement, là où ils sont tolérés, les Juifs bénéficient d'une certaine autonomie administrative dans la mesure où les conflits intracommunautaires sont du ressort du tribunal rabbinique (Beth Din) et souvent un syndic juif représente la communauté auprès des autorités et est chargé de la répartition et de la collecte des impôts et taxes. Ainsi, au , Cerf Beer devient-il syndic général des Juifs d'Alsace.
Toutefois, dès le aux Provinces-Unies, les Juifs participent à la vie intellectuelle et économique du pays, en bénéficiant d'une égalité partielle des droits. Cette acceptation des Juifs dans la société civile est difficile : Manasse ben Israël, un Juif portugais établi aux Provinces-Unies, plaide auprès de Cromwell l'intégration des Juifs en Angleterre avec un succès mitigé et Spinoza est exclu de la communauté juive hollandaise pour ses positions philosophiques hétérodoxes.
La philosophie des Lumières et la Haskalah La philosophie des Lumières change la perception des Juifs par la société. Si certains des philosophes les plus connus tel Voltaire tiennent des propos hostiles aux JuifsDictionnaire philosophique : – voir aussi l'article Article « Juifs »)., la perception générale des Juifs par le mouvement des Lumières marque un réel changement par rapport à l'image qu'a véhiculée jusqu'alors l'Église. L'article Juifs de l'Encyclopédie de D'Alembert et Diderot. reflète cette évolution :
Si l'image du judaïsme est assez flatteuse, si les persécutions sont reconnues, on ne manque pas de remarquer qu'il subsiste des préjugés quant au nombre de Juifs lorsqu'on lit : « les prodigieux essaims de [Juifs] qui pullulent en Orient, à la Chine ».
Chez les Juifs eux-mêmes, les Lumières donnent naissance en Allemagne à la Haskalah, la conception du judaïsme que développe Moïse Mendelssohn. Défenseur de l'émancipation juive, Moïse Mendelssohn est pour certains le « troisième Moïse », après Moïse le législateur biblique et Moïse Maïmonide le philosophe médiéval (). La pensée de Mendelssohn serait ainsi un jalon fondamental de l'histoire de la philosophie juive.
Pour d'autres, il est parmi les théoriciens de l'assimilation des Juifs, précurseur de la perte de leur identité spécifique et de l'extinction de leurs traditionsLes divergences quant à la réception de Mendelssohn sont résumées par Emmanuel Levinas dans sa préface à Jérusalem ou Pouvoir religieux et judaïsme, éd. Gallimard, Tel, 2007.. On lui reproche notamment de vouloir fondre l'identité juive dans la germanité. En effet, Mendelssohn souhaite faire apprendre l'allemand à la communauté juive ; il refuse néanmoins de remplacer la langue hébraïque des anciens par l'allemand. Ces deux langues doivent pour lui coexister. De même, il appelle les Juifs à s'intégrer dans la vie civique de la nation dans laquelle ils vivent afin de remplir d'une part leurs devoirs envers la religion, d'autre part leurs devoirs envers l'État.
La conjonction de ces deux mouvements (Lumières et Haskalah) externe et interne au judaïsme précipite les événements. Deux personnalités de premier plan durant la première partie de la Révolution, Mirabeau et l'abbé Grégoire, ont publié en 1787 des textes fondamentauxDavid Feuerwerker, L'Émancipation des Juifs en France. De l'Ancien Régime à la fin du Second Empire, Albin Michel, Paris, 1976 ..
Mirabeau a voyagé en Allemagne et apprécie l'œuvre de Mendelssohn qu'il fait connaître dans son ouvrage « Sur Moses Mendelssohn, sur la réforme politique des Juifs ».. Il y déplore que le soit devenu . De façon très moderne, il évoque la diversité sans oublier les Musulmans chiites ou sunnites :
Quant à l'abbé Grégoire, il publie son « Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs. » en réponse à un concours organisé par la Société royale des Sciences et des Arts de Metz qui le primeLauréat ex æquo avec l'émigré juif polonais (en) Zalkind Hourwitz (seul juif à concourir) et l'avocat protestant Claude Antoine Thiery. en 1788 et dont la question était Dans cet essai où il reconnaît certes certaines vertus aux Juifs, il les estime toutefois « dégénérés » comme le suggère le titre. Mais, surtout comme Mirabeau, il déplore les lois qui les séparent des autres nations et peut écrire :
L'émancipation politique Sur le plan politique, le principe de tolérance va progresser à l'époque de Louis XVI avec quelques étapes clés comme l'édit de tolérance de Joseph II d'Autriche (1781) qui accorde la liberté de culte aux protestants comme aux juifs, la suppression du péage corporel en Alsace signée par le Baron de Breteuil (1784) et l'édit de tolérance de Louis XVI (1787), publié sous l'influence de Malesherbes encore, qui accorde l'état-civil aux non-catholiques de France. Mais plusieurs parlements, à l'exemple de celui de Metz, y ajoutent une clause qui exclut les Juifs. Les Juifs des États-Unis, dont l'indépendance a été soutenue militairement par le gouvernement français, bénéficient (avec quelques restrictions) de l'égalité des droits.
Émancipation des Juifs en France Émancipation au début de la Révolution française Dans le même temps, la Révolution française s'étend. La chute de la Bastille est le signal de désordres partout dans le pays. Les émeutiers s'en prennent aux châteaux pour y brûler les titres seigneuriaux. Ces troubles, connus sous le nom de la Grande Peur prennent une tournure anti-juive en Alsace. Dans certains districts, les paysans attaquent les demeures des Juifs qui trouvent refuge à Bâle. L'abbé Henri Grégoire relate ces faits durant la séance du de l'Assemblée nationale et demande la complète émancipation des Juifs. L'Assemblée nationale partage l'indignation du prélat mais ne prend pas de décision quant à l'émancipation. Elle est intimidée par des députés anti-juifs d'Alsace, en particulier Jean-François Rewbell, qui déclare que le décret qui accorderait aux Juifs les droits de citoyens serait le signal de leur destruction en Alsace. À la demande de Théodore Cerf Berr, représentant des Juifs d'Alsace et fils de Cerf Berr, l'Assemblée accordera toutefois la protection des pouvoirs publics aux Juifs dans sa séance du 28 septembre. Le 14 octobre 1789, Berr Isaac Berr s'adresse à l'Assemblée nationale et présente les revendications des Juifs.
Décret du 28 janvier 1790
Les 21, 22, 23 et , la question juive, avec celle des protestants, des comédiens et des exécuteurs des hautes œuvres (les bourreaux), est à nouveau débattue à l'Assemblée durant la discussion sur l'admission de tous les citoyens au service public sans distinction de croyance. Mirabeau, l'abbé Grégoire, Robespierre (), Duport, Barnave et le comte de Clermont-Tonnerre mettent en œuvre toute leur éloquence pour faire décider l'émancipationJules Simon, La Liberté de conscience, Paris, Hachette, 1859, 404 pages, .. Ce dernier prononce alors les propos qui caractérisent l'assimilation des Juifs en France pendant les siècles suivants :
Mais les désordres répétés en Alsace et la forte opposition des députés de cette province et du clergé, comme La Fare, évêque de Nancy, l'abbé Maury (droite monarchiste) et d'autres, entraînent un ajournement de la décisionAchille-Edmond Halphen, Recueil des lois : décrets, ordonnances, avis du conseil d'État, arrêtés et règlements concernant les Israélites depuis la révolution de 1789, Paris, Bureaux des Archives israélites, 1851, 511 pages, .. Seuls les Juifs portugais et avignonnais, qui avaient depuis 1787 joui de tous les droits civils comme Français naturalisés, sont déclarés citoyens à part entière par une majorité de 150 voix (). Cette victoire partielle insuffle un nouvel espoir chez les Juifs de Lorraine et d'Alsace, qui font d'encore plus grands efforts dans la lutte pour la liberté. Ils s'appuient sur l'éloquent avocat Jacques Godard, dont l'influence dans les cercles révolutionnaires est considérable. À travers ses efforts, les gardes nationaux et les diverses sections se prononcent en faveur des Juifs et l'abbé François-Valentin Mulot est envoyé par la Commune de Paris pour plaider leur cause devant l'Assemblée nationale. Malheureusement, les affaires graves qui occupent l'Assemblée, l'agitation prolongée en Alsace et les passions du parti clérical empêchent le succès de l'action des Juifs et de leurs amis. Mais la question juive revient à l'ordre du jour et le 20 juillet 1790, la taxe due à la famille de Brancas par les juifs de Metz est abolieJean-Bernard Lang, « L’émancipation des juifs à Metz, ombres et lumières », pp. 305-306, lire en ligne..
Le , une nouvelle tentative est faite en faveur de l’émancipation complète des Juifs. Le prince de Broglie s’y montre défavorable : Ces insinuations ont le résultat désiré : la question juive subit un nouvel ajournement..
Décret du 27 septembre 1791
Quelques jours avant la dissolution de l'Assemblée nationale (), le député Adrien Duport, membre du Club des feuillants, monte contre toute attente à la tribune et déclare : Cette proposition est acceptée avec de forts applaudissements. Rewbell essaye, cependant, de s'opposer à la motion mais il est interrompu par Michel Regnaud de Saint-Jean d'Angély, président de l'Assemblée, qui .
L’Assemblée vote alors, sans autre discussion, la motion de Duport et, le lendemain, adopte définitivement la rédaction de la loi. Deux jours plus tard, l’Assemblée nationale se sépare et, le 13 novembre, Louis XVI ratifie la loi déclarant les Juifs citoyens françaisLes Juifs prêtent donc serment individuellement ou dans des cérémonies comme à Nancy ou en Alsace..
Sous l'Empire