Juste la fin du monde est une pièce de théâtre écrite par Jean-Luc Lagarce à Berlin en 1990, dans le cadre de la bourse Medicis, alors qu'il se savait atteint du sida.
La pièce est dominée par les thèmes de la mort et de la difficulté de communication entre les membres de la famille. Enfin, face à la mort inéluctable, le personnage cherche à rassembler des éléments de sa vie et à donner de la cohésion à son existence.
Traduite et jouée en plusieurs langues, cette pièce a été inscrite au programme des sessions 2008 à 2010 de l'épreuve théâtre du baccalauréat et de la session 2012 des agrégations de lettres et de grammaireBNF Agrégation de lettres modernes 2012 Bibliographie des ouvrages disponibles en libre-accès , puis aux programmes des classes de premières générales et technologiques du baccalauréat de français pour les sessions 2021 à 2024 et du CAPES de lettres pour les sessions 2023 à 2025.
Le réalisateur de cinéma Xavier Dolan a adapté la pièce dans un film franco-canadien du même nom, sorti en 2016 avec Gaspard Ulliel dans le rôle de Louis .
Résumé Louis rend visite à sa famille pour la première fois depuis 12 ans. Il retrouve sa mère, sa sœur Suzanne, son frère Antoine et sa belle-sœur Catherine. Il a l'intention de leur annoncer sa maladie et que sa mort prochaine est inéluctable, mais son arrivée fait resurgir souvenirs et tensions familiales. Chacun exprime divers reproches sur sa personnalité et Louis repart sans avoir pu faire l'annonce de sa mort.
Personnages Louis, personnage principal (34 ans) Suzanne, sœur cadette de Louis et d'Antoine, marraine de son neveu Louis (23 ans) Antoine, frère cadet de Louis (32 ans) Catherine, femme d'Antoine (32 ans) La mère (61 ans)
Thèmes
La pièce aborde la question de l'absence du fils et de son retour auprès de sa famille. Dans ses premières œuvres, Retour à la citadelle et Les Orphelins, avant d’apprendre sa séropositivité, Jean-Luc Lagarce s’était déjà intéressé au sujet du retourJean-Pierre Sarrazac, Préface à l'édition 2012. La pièce s'inspire non seulement de la parabole du Fils prodigue, mais aussi du mythe de Caïn et d’Abel. Antoine s’offusque du retour de son frère qu’il jalouse, il ne veut pas que Suzanne se réjouisse de sa visite. Selon Antoine, Louis ne mérite pas qu’on l’accueille avec joie ; il a failli à ses responsabilités et a mené une existence qu’Antoine n’a jamais connue. Les rapports entre la mère et Antoine sont difficiles, d’autant plus que Louis est le fils favori. La pièce est aussi liée à l’Odyssée homérique. Les deux histoires narrent la quête, l'odyssée d’un protagoniste – Louis est Ulysse – qui poursuit un but : se faire reconnaître des siens dans le cas de Louis, retrouver sa patrie dans le cas d’Ulysse.
La pièce aborde aussi les thèmes de la crise : la crise personnelle, la crise familiale ou la crise du théâtre, autrement dit la crise du langage. Louis sait qu’il va mourir, et, comme il l’énonce dans le Prologue, « [il] attendai[t] à ne rien faire, […] à ne plus savoir, [il] attendai[t] d’en avoir fini », il est resté passif jusqu’à sa décision de « retourner […] voir [sa famille], revenir sur [ses] pas […] et faire le voyage ». Son attente dans la peur reflète sa crise personnelle et existentielle : il sait qu’il va mourir. La crise familiale se manifeste par la présence des disputes tout au long de la pièce et entre tous les personnages, comme dans la scène 2 de la première partie — la dispute entre Antoine et les autres personnages car ce dernier affirme que Louis se moque des nouvelles que lui rapporte la famille —, la scène 9 de la première partie — la dispute entre Suzanne et Antoine sur le droit de Catherine et Louis à se vouvoyer — ou encore la scène finale de la deuxième partie — Antoine exprime son ressenti sur le retour de Louis si tardivement dans la famille. La crise du langage quant à elle est montrée par les non-dits de la pièce — l’homosexualité de Louis et sa maladie, et donc sa mort prochaine —, mais aussi par l’absence de communication entre Louis et sa famille, qui entraîne la distance entre les membres de la famille et lui, et donc les corrections et épanorthoses incessantes qui créent des phrases à rallonge et un malaise entre tous les personnages.
Le titre Le titre ressemble à l’expression « ce n’est pas la fin du monde » pour dire « ce n’est pas grave ». Ce titre est à double sens. L’adverbe « juste » et l'ellipse (suppression des verbe et sujet dans la phrase sous-entendue « c'est juste la fin du monde ») atténuent de façon ironique la brutalité de l’action qu’introduit le titre. Il annonce que ce n’est rien de grave, c’est juste la fin du monde. Mais ce monde se réduit à celui de Louis, à sa vie menacée, et non à celui de l’humanité. Il y a une forme d’ironie dans ce titre car Louis est soumis à son destin, et ne peut pas de toute façon résister à sa « fin du monde ». Ce titre peut aussi être perçu comme un oxymore.
Mise en scène L'absence de didascalies octroie au lecteur une grande liberté d’interprétation. , . Les dialogues sont construits par l'apposition de longues tirades, mettant ainsi l'accent sur l'importance du langage, de la communication et de la formulation de la pensée. Ces longues tirades sont remplies d'épanorthoses, ce qui crée des phrases à rallonge et un malaise entre tous les personnages.
Jean-Luc Lagarce s’abstient de décrire le décor de la scène, sauf pour dire que la maison d’enfance de Louis où vivent désormais Suzanne et la Mère – c’est-à-dire le lieu de l’intrigue – se trouve à la campagne. Il y a là l’idée de la routine et d’un monde figé, mais aussi l'idée d'un isolement. Ceci permet également de mettre l'accent sur une opposition entre les espaces associés au personnage de Louis (la grande ville, l'urbanité) et l'espace d'Antoine (petite maison de campagne).
Le dramaturge laisse aussi un flou sur la situation temporelle de la pièce, ne donnant que deux indications « Un dimanche, évidemment, ou bien encore durant près d'une année entière », laisse ici encore une grande place à l'imagination du lecteur, mais montre aussi avant même la première réplique le flou qui sera présent dans toute la pièce, démontrant une sorte de crise.
Structure de la pièce La pièce repose essentiellement sur des tirades, même si celles-ci sont entrecoupées de scènes plus dialoguées. L'impossibilité de Louis à dire son message empêche l'action d'avancer et enferme les autres personnages dans un verbiage logorrhéique. Chacun parle, mais ne parvient pas réellement à communiquer avec la personne à laquelle il s'adresse. La parole sert de fuite, et paradoxalement l'on pourrait même dire que la parole empêche de formuler.
La pièce est structurée temporellement de manière relativement précise dans la mesure où elle suit l'arrivée de Louis, puis son départ de la maison. La pièce est encadrée par un prologue et un épilogue pris en charge par Louis. Ces deux monologues ne sont pas directement adressés et tendent à rendre compte des motivations intérieures du personnage.
La structure de la pièce démontre une sorte de porte-à-faux entre les mondes traditionnels et contemporains du théâtre : en effet, cette pièce a une structure contemporaine, puisqu'elle n'est composée que de deux « Partie[s] » comme les a appelées Lagarce, de longueurs très différentes (la première partie comporte onze scènes, la deuxième, trois). Cependant, on retrouve aussi une sorte de forme traditionnelle dans la pièce, puisque comme dans les tragédies traditionnelles, on retrouve la présence d'une structure quinaire : Prologue, Première partie, Intermède, Deuxième partie, Épilogue. De plus, la présence d'un intermède fait aussi allusion à un théâtre traditionnel, puisque les intermèdes étaient des divertissements accessoires donnés durant les entractes de la pièce principale. On les doit à Molière, qui les a introduits dans ses comédies-ballets.
Prologue Au moment où il s'adresse à son auditoire, Louis, qui a longtemps nié l'approche de sa mort, a accepté l'idée de l'au-delà. Il veut revoir ses proches pour leur annoncer la nouvelle. Il a toujours feint d’être son propre maître, alors qu’en réalité, il ne peut décider de rien face à la mort. Le retour de Louis chez ses proches est un retour sur lui-même. Le prologue ressemble au chœur du théâtre antique.
Première partie Cette partie narre l’arrivée de Louis, l’accueil embarrassé des siens, les banalités d’usage, les premiers sous-entendus lors des retrouvailles, l’évocation du passé, les reproches de moins en moins voilés sur son absence, l’hostilité d’Antoine.
Scène 1 Louis est isolé de sa famille, il n’embrasse personne. Quand Louis est présenté à Catherine, sa mère est choquée. C’est maintenant qu’elle s’aperçoit des conséquences que le départ inexplicable de Louis a engendrées : « Louis, tu ne connais pas Catherine ? » Catherine reproche à Louis d’avoir boycotté son mariage avec Antoine ; depuis, « les occasions ne se sont pas trouvées ». Suzanne est un peu déçue que Louis ne l’ait pas prévenue de son arrivée, car elle aurait bien voulu aller le chercher. Elle pense que Louis a acheté une voiture, mais celui-ci est en réalité venu en taxi depuis la gare. Elle croit que si Louis est parti pour avoir une vie que ses proches n’ont pas eue, il a dû réussir. Antoine et Suzanne se querellent : sans qu’on sache pourquoi, les rapports entre Antoine et Suzanne sont hostiles.
Scène 2 Les enfants de Catherine sont chez leur grand-mère maternelle. S’ils avaient su que Louis viendrait, ils seraient peut-être venus. Catherine et Antoine auraient voulu que leurs enfants voient leur oncle : un autre reproche sur l’absence de Louis. Catherine laisse entendre que les proches de Louis ignoraient s’ils allaient le revoir : « Nous vous avions, avons envoyé une photographie d’elle [...]. » Louis n’est pas tout à fait sûr du nombre de ses neveux et nièces, révélant ainsi sa très longue absence. Il prétend s’intéresser à sa famille. Catherine essaie de justifier le fait que son fils soit prénommé Louis. Antoine s’indigne, et Louis se sent mal. Antoine s’excuse sur un ton réprobateur, mais continue de proférer des injures. « Antoine dit que vous n’en aurez pas [d’enfants]. »
Catherine ne cesse de se heurter aux limites du langage : « logique, ce n’est pas un joli mot pour une chose à l’ordinaire heureuse et solennelle, le baptême des enfants, bon ». Elle cherche à trouver un sujet de discussion pour créer de la convivialité, et évoque dans son monologue par sous-entendus la possible homosexualité de Louis, d’où son incapacité à avoir ou vouloir un enfant.
Scène 3 Suzanne résume sa vie où rien ne s’est passé. Elle admoneste Louis : « Lorsque tu es parti / – je ne me souviens pas de toi – / je ne savais pas que tu partais pour tant de temps [...]. [...] Ce n’est pas bien que tu sois parti, [...]. » Pendant que Louis voyageait, Suzanne ignorait s’il était toujours en vie. Elle vacille sans cesse entre le passé et le présent.
Louis est un écrivain probablement homosexuel, ce qui l’éloigne de sa famille (« je pensais que ton métier était d’écrire (serait d’écrire) »). Suzanne lui reproche d’avoir écrit à beaucoup de personnes sans jamais correspondre avec sa famille, de mépriser les siens, et de leur avoir envoyé des messages superficiels que n’importe qui pouvait lire. À un moment, elle a envie de pleurer, car elle trouve qu’elle a dilapidé sa vie : « Je voudrais partir mais ce n’est guère possible. »
Scène 4 Antoine a hâte d’interrompre une conversation que Catherine et sa mère ont à peine entamée. Il veut atténuer sa fureur en agressant quiconque a l’air joyeux. Antoine s’indigne quand sa mère mentionne son enfance, qu’il a partagée avec Louis. Quand il lance une incorrection, sa mère est rancunière : « […] le même mauvais caractère, / borné, / enfant déjà, rien d’autre ! » Les relations entre Antoine et la mère sont tendues.