En linguistique, on qualifie d’explétifs un mot qui, sans être nécessaire au sens de la phrase ou sans être exigé par la syntaxe, sert parfois à marquer ou souligner une nuance.

Étymologiquement, « explétif » vient du bas latin grammatical , formé sur le supin de , « remplir ».

Les explétifs peuvent aussi exprimer une idée de satisfaction ou de contentement.. Ils apportent des nuances plus ou moins marquées.

Dans « je crains qu’il ne meure » le « ne »est explétif.

En français L’explétif sera pris ici au sens large car certains mots qui ont par ailleurs un rôle bien défini servent parfois à dépanner une fonction particulière qui n’a pas trouvé d’autre élément.

Explétifs d’euphonie Voici des explétifs d'euphonie :

« Tout » reste un adverbe et ne devient pas pour autant un adjectif.

« De », comme « liant phonétique »

Spécialement avec des mots courts en fin de proposition :

Dans la formule suivante, l'adjectif reste neutre car « rien » est sous-entendu : rien d'autre qu'un

Mais il est plus élégant de faire l'accord normal plutôt que de considérer "de + adjectif" comme une locution invariable :

La particule « de », qui ne fait pas partie du patronyme mais marque un titre nobiliaire, est normalement omise si elle ne suit pas immédiatement un titre :

Elle est conservée phonétiquement quand le nom commence par une voyelle franche et devient majuscule comme si elle faisait corps avec le nom.

Avec les tournures partitives avec « en... de... » :

L'emploi est correct mais le « de » ne s'impose pas et devient un explétif inutile et disgracieux dans l'expression familière :

En revanche un énoncé comme : « Il y allait toute son ardeur » ; « Il y allait son prestige. », tient plutôt d'un gallicisme: « y aller de » (= entreprendre ou miser avec des risques).

Explétifs d’insistance

Certains emplois sont une marque déictique qui maintient le propos dans la subjectivité :

D’autres apportent une nuance :

On peut y voir ou bien une litote (premier cas) : un peu = attentivement ; ou bien une atténuation (second cas) : un peu = sans vouloir trop vous déranger.

Emploi seulement logique, puisque « donc »Traditionnellement classé parmi les conjonctions de coordination, « donc », dans un tel contexte, est aujourd'hui décrit par certains grammairiens (Monneret et Rioul...) comme fonctionnant comme un « adverbe de relation logique ». est généralement (c'est son rôle) un rappel d’une idée ou d'une situation sous-entendue : « Vous êtes là debout, ... ».

Classique adverbe d’appoint pour l’insistance :

Locution ancienne où « da » est un renforcement ancien du mot principal, qui, dans cet exemple, a été jugé d’émission trop brève pour être suffisamment « percutant » :

Le renforcement se retrouve dans certaines expressions courantes, données comme familières mais de plus en plus acceptées :

Cela paraît plus énergique que le simple constat : « Cette histoire est comique. » Il n'est pas sûr qu'il faille la rapprocher de l'expression plus conventionnelle : « Cette pièce est d'un humour grinçant. » où « humour » indique la "matière" plutôt qu'il n'est directement un qualificatif.

Semi-explétifs

La préposition « de »

Son emploi se concentre avec les expressions où il est nécessaire d’assurer la clarté :

dans les phrases incluant un infinitif de narration (latinisme), pour le distinguer d’une proposition infinitive :

pour mieux isoler en début de phrase la proposition infinitive qui sera le sujet ou le complément du verbe principal:

Cependant, l’apport de l’explétif n’est pas probant et on le considère habituellement comme appartenant au style soutenu. On peut aussi bien l’apparenter à une construction euphonique.

pour mieux distinguer « aucun » qui a le sens semi-négatif de « pas un » et « aucun » dans les sens positif de « quelqu’un ». Mais cette dernière acception est méconnue et ne se rencontre guère qu’au pluriel chez quelques auteurs anciens et classiques.

pour mieux distinguer les objets d’une comparaison qui s’annoncent d’abord comme des sujets potentiels:

Le pronom et adverbe « y »

Le pronom « y » remplace la plupart des cas régime du pronom « cela » : à cela, en cela, pour cela... et parfois un pronom personnel : lui, à lui, ... en genre et, plus rarement, en nombre. Mais il devient explétif dans des formules verbales très usuelles qui se sont transformées en gallicismes (où le verbe a pris un sens absolu) :

La préposition « à, aux »

La langue n'a pas de difficulté à dire :

Mais elle a besoin d'un explétif avec le verbe « faire » ou « faire faire » quand l'infinitif a un complément d'objet direct, afin de bien distinguer le sujet du complément :

Par contre, il est moins sûr que l'exemple suivant doive suivre la même construction : « J'ai fait construire ma maison un architecte. »

Une syntaxe correcte :

: « J'ai fait construire ma maison un architecte. »

car, évidemment, dans ce cas précis, il s'agit d'un intermédiaire où l'on retrouve une expression issue du latinisme de raccourci : « Caesar pontem fecit », César fit [faire] un pont (on comprend qu'il ne l'a pas fait lui-même mais qu'il a ordonné de le faire. tandis que dans les exemples plus haut, on exhortait ou on amenait les enfants à l'action.

Un explétif peut être utilisé pour assouplir la syntaxe. Les exemples journalistiques sont fréquents : « Creusement d'un tunnel pour éviter aux eaux pluviales de polluer la Seine. »

La construction classique voudrait : afin d'éviter que les eaux pluviales polluent.... Les « eaux » se retrouvent "dans la forme" complément indirect d'un verbe transitif. La construction "intuitive" donne : éviter eaux pluviales (de) polluer la Seine. Un autre arrangement syntaxique aurait pu être trouvé où le sujet pressenti serait cette fois le complément : pour éviter de polluer la Seine par les eaux pluviales.

Le pronom impersonnel « il »

Il est employé à la place :

d’un sujet, lui-même indéfini, acteur de verbes généralement « impersonnels (unipersonnel) ».

« pleut », « neige » car on ne sait pas trop ce qui provoque la pluie, la neige...

« il y a », autre forme de « il est » (il était une fois). L’ancien français avait une tournure plus brève : « longtemz a » pour « il y a longtemps ».

d’un sujet « virtuel », quand le verbe n’a pas de conjugaison à d’autres personnes. Ce type de verbe impersonnel émane le plus souvent d’une idée morale : le bon, le mauvais, le devoir, l’obligation, la contingence, etc.

« faut, [il importe] que nous corrigions notre conduite. ». Cette construction est courante en latin où le verbe n’existe qu’à la troisième personne du singulier: « oportet » (il importe), « decet » (ita nobis decet, c’est notre devoir), « licet » (il est permis), « libet » (il est bon, « [tibi] si libet » : s’il te plaît).

d’un sujet, quand le verbe a un caractère passif :

« reste, [il manque] trois personnes à la maison. » remplace « trois personnes restent [manquent] à la maison. »

d’un sujet, pour le rendre plus général ou plus moral, plus abstrait :

« Messieurs, convient de conclure rapidement cette affaire. » remplace ici : « Nous devons convenir de conclure [d’avoir à conclure] rapidement cette affaire. ». Cela prend le sens nuancé de « il nous serait convenable de ».

d’un pronom, qui est le substitut d’une proposition complétive (en place de ceci, cela, etc.) :

« leur était indifférent qu’ils soient en retard. » car c’est « le fait d’être en retard » qui leur était indifférent.

« semble qu’il est bien fatigué. » remplace « il semble bien fatigué... » par le fait « qu’il est fatigué » qui apparaît aux yeux de tous.

La semi-négation « ne »

Grammaticalement, l’adverbe « ne » ne suffit pas pour signifier une négation, puisqu'en français moderne, il est l’un des termes associés (le premier qui soit énoncé) dans la structure corrélative : ne... pas, ne... point, etc. Cependant, s’il peut, en certains cas, être absent au profit du seul « pas » ou « point », il est rarement employé seul en vue d’une négation, contrairement à « pas ». Il persiste cependant :

Dans d’anciennes formules probablement elliptiques – « rien » (neutre) semble fréquemment sous-entendu-- et conservées telles quelles :

« Il ’empêche que... » (rien n’empêche) « Qu’à cela tienne... » (que rien ne tienne à cela) « À Dieu plaise... » (que rien [de cela] ne plaise à Dieu) « Il ’en a cure. »

Ces locutions sont construites principalement avec des verbes utilisés en mode « impersonnel », dans un sens absolu.

Avec des verbes courts (souvent limités à 2 syllabes) et généralement suivis d’une infinitive :

« Je ’ose y penser » « Je ne puis le faire » « Je saurais vous le dire »

Ce qui semble apporter, par une sorte d’allégement de la négation, une connotation, selon le sens du verbe, d’appréhension, de résignation, de doute, etc.

Dans des constructions hypothétiques, où on ressent, alors que l’emploi en solitaire de la semi-négation n’est pas syntaxiquement obligatoire, une nuance d’hésitation ou de réticence :

« nul doute qu’il s’en rendit compte » « si je m’abuse... » … bien qu’ici, on ne sache pas toujours expressément si ce verbe est au subjonctif ou à l’indicatif. Voir plus loin : le mode hypothétique avec « que ».

On remarque des constructions régulières où les deux marques de la négation sont éloignées l’une de l’autre :

« Ce sera le cas pour des personnes présentes. »

Dans des constructions comparatives : le second élément de la structure accepte facilement le « ne » sans effet de négation :

« Il a travaillé aujourd’hui plus longtemps qu’il ’a coutume de le faire. ».

Cet ajout d’explétif est constaté habituellement dans le style littéraire et se perd dans le langage parlé. Mais on ignore l’exacte justification de cet usage. On avance parfois que la seconde proposition est une négation amorcée de la première.

Mais on peut admettre parfois qu'il y ait des mots sous-entendus, comme dans la phrase suivante (Joseph de Maistre) :

« Je n'ai rien pensé que vous ne l'ayez écrit, je n'ai rien écrit que vous ne l'ayez pensé. »

qui pourrait s'écrire : Je n'ai rien pensé d'autre que vous n'ayez pas déjà écrit, je n'ai rien écrit d'autre que vous n'ayez pas pensé avant.

Dans les subordonnées subjonctives non négatives, régies par un verbe principal lui-même positif, et exprimant la crainte, la peur, l’empêchement, la précaution :

« Je crains que, malgré ses grandes qualités, il ’échoue dans cette entreprise difficile. » « Fermez la porte afin d'éviter qu'elle claque. »

Normalement, le sens doit affecter un fait qui n’est encore effectivement arrivé ou connu, sinon la crainte n’est plus justifiée. On a donné de cette construction des explications, plus ou moins embarrassées, plus ou moins pertinentes. Il est possible, comme on en avance souvent l’hypothèse, que l’on souhaite inconsciemment ou par réflexe, l’effet contraire : « je ne souhaite pas qu’il échoue, ou qu’il tombe... ». Mais l’emploi sur cette intuition reste très délicat.

Plus consistante alors est la thèse d'une correspondance à une pratique du latin, qui est la langue mère du français. Cette langue ancienne employait, en effet, une telle construction, grammaticalement régulière, avec la catégorie des verbes de crainte : « timeo veniat » « je crains qu’il vienne »

« cave cadat » « prends garde qu’il tombe » mais : « timeo non veniat », « je crains qu’il ne [ne] vienne pas » ; le français n'a pas pu reprendre cette construction à double semi-négation, propre au latin.

Ce qui n’empêche pas, surtout à l’oral, d'entendre cette semi-négation mal employée, par attraction certaine, avec des faits anciens ou connus, ou même avec d’autres catégories de verbes. Demeure donc la difficulté de l’emploi judicieux (et restrictif) de la semi-négation « ne ».