ou ʾAbū Ḫālid Yazīd ibn Muʿāwiya (en ), né en 645 à Damas et mort en 683 dans la même ville, est le deuxième calife omeyyade. Il succède à son père en 680.
L'événement le plus important de son règne est la bataille de Kerbala, au cours de laquelle Al-Hussein, petit-fils de Mahomet et fils d'Ali ibn Abi Talib, ainsi que toute sa famille, sont tués.
Jeunesse Yazid naît en Syrie (Bilad el-Cham). L’année de sa naissance est incertaine, et se situe entre 642 et 649. Son père est Muʿawiya ibn Abi Sufyan, alors gouverneur de la Syrie sous le califat de Othmân. Muʿawiya et Othmân appartiennent au riche clan omeyyade de la tribu Quraych, un groupement de clans de La Mecque auquel appartiennent le prophète de l’islam Mahomet ainsi que tous les califes précédents. Sa mère, Maysun, est la fille de Bahdal ibn Unayf, chef du puissant groupe bédouin des Banu Kalb. Elle est chrétienne monophysite, comme la majorité de sa tribu . Yazid grandit auprès de sa famille maternelle kalbite, passant les printemps de sa jeunesse dans le désert de Syrie ; le reste de l’année, il vit en compagnie des courtisans Grecs et syriens de son père, qui devient calife en 661.
Sous le califat de son père, Yazid conduit plusieurs campagnes contre l’Empire byzantin, que le califat cherche à conquérir, dont une attaque contre Constantinople, la capitale byzantine. Les sources donnent plusieurs dates pour cet épisode, entre 49 AH (669-670) et 55 AH (674-675). Les sources musulmanes fournissent peu de détails sur son rôle dans ces campagnes, minimisant peut-être son implication en raison des controverses liées à sa carrière ultérieure. Elles le présentent comme réticent à participer à l’expédition, au grand mécontentement de Muʿawiya, qui l’y contraint. Cependant, deux sources non musulmanes du viiie siècle issues d’Al-Andalus (l’Espagne islamique), la Chronique de 741 et la Chronique de 754, qui puisent probablement leur matériau dans une œuvre arabe antérieure, rapportent que Yazid assiège Constantinople à la tête d’une armée de 100 000 hommes. Incapable de prendre la ville, l’armée s’empare de cités avoisinantes, s’enrichit d’un butin considérable et se retire après deux ans. Yazid conduit également le hajj (le pèlerinage musulman annuel à La Mecque) à plusieurs reprises.
Succession Le troisième calife, Othmân, s’attire l’hostilité des musulmans installés dans les terres conquises en raison de politiques jugées controversées, perçues par beaucoup comme du népotisme et une ingérence dans les affaires provinciales. En 656, il est tué par des rebelles provinciaux à Médine, alors capitale du califat. Après cet événement, Ali, cousin et gendre de Mahomet, est reconnu comme calife par les habitants de Médine et les rebelles. Lors de la première Fitna (656-661), Muʿawiya s’oppose à Ali depuis son bastion de Syrie et le combat jusqu’à une impasse à la bataille de Siffin en 657. En , ʿAlī est assassiné par un kharidjite (une faction opposée à Ali et à Muʿawiya), après quoi son fils Al-Hassan est reconnu comme son successeur. En août, Muʿawiya, déjà reconnu calife par ses partisans en Syrie, marche avec son armée vers Koufa, capitale d'Ali et Al-Hassan en Irak, et prend le contrôle du reste du califat en concluant un traité de paix avec Al-Hassan. Les termes de l’accord stipulent que Muʿawiya ne désignera pas de successeur . Bien que le traité instaure une paix temporaire, il ne fixe aucun cadre de succession .
Muʿawiya est cependant déterminé à imposer Yazid comme successeur. L’idée scandalise de nombreux musulmans, car la succession héréditaire n’a aucun précédent dans l’histoire islamique : les califes antérieurs ont été élus, soit par l’adhésion populaire à Médine, soit par la consultation des principaux compagnons de Mahomet. Selon les principes de l’islam, la fonction de calife n’est pas un bien privé transmissible aux descendants. Elle est également inacceptable selon la coutume arabe, qui veut que l’autorité circule à l’intérieur du clan élargi plutôt que de passer directement du père au fils . L’orientaliste Bernard Lewis résume la situation : « Les seuls précédents accessibles à Muʿawiya dans l’histoire islamique étaient l’élection et la guerre civile. La première était inapplicable ; la seconde comportait des inconvénients évidents ». Muʿawiya écarte son fils aîné, ʿAbd Allāh, issu de son épouse quraychite, peut-être en raison du soutien plus fort dont Yazid bénéficie en Syrie grâce à son ascendance kalbite. Les Banû Kalb dominent le sud de la Syrie et dirigent la vaste confédération tribale des Qudāʿa. Les Qudāʿa, établis en Syrie bien avant l’islam, ont acquis une solide expérience militaire et une familiarité avec la discipline hiérarchique sous les Byzantins, contrairement aux tribus plus indépendantes d’Arabie et d’Irak. Le nord de la Syrie est en revanche dominé par la confédération tribale des Qays, installée là sous le règne de Muʿawiya , et qui jalouse la position privilégiée des Kalb à la cour omeyyade. En confiant à Yazid la direction de campagnes contre les Byzantins, Muʿawiya cherche peut-être à rallier les tribus du Nord à sa cause. La politique ne connaît qu’un succès limité, car les Qays s’opposent à la nomination de Yazid, au moins dans un premier temps, car il est « le fils d’une femme kalbite ». Dans le Hejaz (Arabie occidentale, où se trouvent Médine et La Mecque et où réside l’ancienne élite musulmane), Yazid reçoit le soutien de ses parents omeyyades, mais d’autres membres de la noblesse héjazine doivent également être convaincus. En lui confiant la direction du hajj à plusieurs reprises, Muʿawiya espère sans doute rallier leur approbation et renforcer le statut de Yazid comme chef musulman . Selon Abu al-Faraj al-Isfahani (), Muʿawiya emploie aussi des poètes afin d’influencer l’opinion publique en faveur de la succession de Yazid.
D’après le récit d’Ibn al-Athîr (), Muʿawiya convoque en 676 une shûrâ (assemblée consultative) d’hommes influents venus de toutes les provinces dans sa capitale, Damas, et obtient leur soutien par la flatterie, les pots-de-vin et les menaces . Il ordonne ensuite à son parent omeyyade Marwân ibn al-Ḥakam, gouverneur de Médine, d’informer la population de sa décision. Marwân se heurte à la résistance, notamment de la part du fils d’Ali et petit-fils de Mahomet, Al-Hussein, mais aussi d’Abd Allah ibn az-Zubayr, Abdullah ibn Omar ibn al-Khattâb et Abd al-Rahman ibn Abi Bakr, tous fils de compagnons éminents de Mahomet, qui peuvent eux aussi revendiquer le califat en vertu de leur ascendance . Muʿawiya se rend à Médine et tente de contraindre les quatre dissidents, mais ceux-ci fuient à La Mecque. Il les y poursuit et menace certains d’entre eux de mort, sans succès. Il parvient néanmoins à convaincre les habitants de La Mecque que les quatre ont prêté allégeance et obtient ainsi le ralliement des Mecquois à Yazid. Sur le chemin du retour à Damas, il reçoit également l’allégeance des Médinois. Cette reconnaissance générale réduit au silence les opposants de Yazid. L’orientaliste Julius Wellhausen doute toutefois de ce récit, estimant que les rapports sur le rejet de la nomination par des Médinois en vue sont une projection rétrospective des événements postérieurs à la mort de Muʿawiya. L’historien Andrew Marsham défend une position similaire. Selon le récit d’al-Ṭabarî (), Muʿawiya annonce la nomination en 676 et ne reçoit que des délégations de Bassora, qui prêtent allégeance à Yazid à Damas en 679 ou 680. Selon al-Yaʿqûbî (), Muʿawiya réclame l’allégeance pour Yazid à l’occasion du hajj. Tous s’exécutent, sauf les quatre musulmans éminents déjà mentionnés, contre lesquels aucune force n’est employée. Dans tous les cas, Muʿawiya obtient la reconnaissance générale de la succession de Yazid avant sa mort.
Règne Muʿawiya meurt en . Selon al-Ṭabarî, Yazid se trouve alors dans sa résidence de Huwwarin, située entre Damas et Palmyre. Mais d’après des vers de Yazid conservés dans le Kitâb al-Aghânî d’al-Iṣfahânî, recueil de poésie arabe, Yazid est en campagne estivale contre les Byzantins lorsqu’il apprend la dernière maladie de Muʿawiya. Sur cette base, et puisque Yazid n’arrive à Damas qu’après la mort de son père, l’historien Henri Lammens rejette l’hypothèse de sa présence à Huwwarîn. Muʿawiya confie la supervision du gouvernement à ses plus fidèles associés, Dahhâk ibn Qays al-Fihrî et Muslim ibn ʿUqba al-Murrî, jusqu’au retour de Yazid. Il laisse un testament à l’intention de ce dernier, l’instruisant sur la manière de gouverner le califat. Il l’avertit de se méfier d’al-Ḥusayn et d’Ibn al-Zubayr, susceptibles de contester son pouvoir, et lui recommande de les vaincre si nécessaire. Yazid est en outre prié de traiter al-Ḥusayn avec prudence et de ne pas verser son sang, puisqu’il est le petit-fils de Mahomet. Ibn al-Zubayr, en revanche, doit être traité avec dureté, à moins qu’il n’accepte un compromis.
Serments d'allégeance À son avènement, Yazid sollicite et obtient la bay'a (serment d’allégeance) des gouverneurs des provinces. Il écrit à son cousin Al-Walid ibn Utba ibn Abi Sufyan, gouverneur de Médine, pour l’informer de la mort de Muʿawiya et lui ordonner d’obtenir l’allégeance d’al-Ḥusayn, d’Ibn al-Zubayr et d’Ibn ʿUmar. Les instructions contenues dans la lettre sont les suivantes :
Al-Walîd demande conseil à Marwân, qui lui suggère de contraindre Ibn al-Zubayr et al-Ḥusayn à prêter allégeance, car ils sont dangereux, tandis qu’Ibn ʿUmar peut être laissé tranquille puisqu’il ne représente pas une menace. Al-Hussein répond à la convocation d’al-Walîd et le rencontre avec Marwân lors d’un entretien semi-privé, au cours duquel il est informé de la mort de Muʿawiya et de l’accession de Yazid. Lorsqu’on lui demande son serment d’allégeance, Al-Hussein réplique qu’un serment donné en privé serait insuffisant et propose de le faire en public. Al-Walîd accepte, mais Marwân insiste pour que l’on retienne Al-Hussein jusqu’à ce qu’il s’exécute. Al-Hussein réprimande Marwân et quitte aussitôt la salle pour rejoindre ses hommes armés, qui l’attendaient non loin afin d’intervenir si les autorités tentaient de l’arrêter. Aussitôt après son départ, Marwân reproche à al-Walîd son indulgence, mais celui-ci justifie son refus de nuire à al-Ḥusayn par sa proximité familiale avec Mahomet. Ibn al-Zubayr ne répond pas à la convocation et prend la fuite vers La Mecque. Al-Walîd envoie quatre-vingts cavaliers à sa poursuite, mais il parvient à leur échapper. Peu après, Al-Hussein quitte lui aussi Médine pour La Mecque, sans avoir prêté allégeance à Yazid. Mécontent de cet échec, Yazid remplace al-Walîd par son parent omeyyade éloigné ʿAmr ibn Saʿîd.
Contrairement à Al-Hussein et à Ibn al-Zubayr, Ibn ʿUmar, ʿAbd al-Raḥmân ibn Abî Bakr et Abdullah ibn Abbas, qui avaient eux aussi critiqué la désignation de Yazid par Muʿawiya, prêtent allégeance à Yazid.
Bataille de Kerbala
À La Mecque, Al-Hussein reçoit des lettres de partisans d'Ali , l’invitant à prendre la tête d’une révolte contre Yazid. Al-Hussein envoie alors son cousin Moslim ibn Aghil pour évaluer la situation à Koufa. Il adresse également des lettres à Bassora, mais son messager est arrêté par le gouverneur Ubayd Allah ben Ziyad et exécuté. Ibn ʿAqîl informe Al-Hussein du large soutien qu’il constate à Koufa et l’incite à venir. Prévenu par certains chefs tribaux de Koufa des événements en cours, Yazid remplace le gouverneur Nuʿmân ibn Bashîr al-Anṣârî, réticent à agir contre l’agitation pro-Alide, par Ibn Ziyâd, à qui il ordonne d’exécuter ou d’emprisonner Ibn ʿAqîl. Sous l’effet de la répression et des manœuvres politiques d’Ibn Ziyâd, le soutien à Ibn ʿAqîl s’effondre, le contraignant à proclamer prématurément la révolte. Celle-ci est écrasée et Ibn ʿAqîl exécuté.