Rabban Bar Sauma ou Raban Bar Sauma (Bar Ṣaumā, syriaque : , * vers 1225 à Pékin ; à Bagdad) est un Ouïghour chrétien nestorien à l'époque de la domination mongole, originaire de Pékin, qui se fit moine, et conduisit en Europe une mission diplomatique pour le compte d'un souverain mongol de Perse. Il fit le premier voyage officiel connu, dans le sens est-ouest, de Pékin jusqu'à Rome et Paris, à l'époque où Marco Polo prenait le chemin inverse. Très pieux, il partit de Pékin pour un pèlerinage à Jérusalem, mais ne put atteindre la ville sainte en raison des conflits qui déchiraient le Moyen-Orient, et accepta en conséquence une mission diplomatique en Europe occidentale pour essayer d'établir une alliance entre les Mongols et les rois chrétiens. Ses efforts ne furent pas couronnés de succès, mais il rapporta un récit du plus haut intérêt pour les historiens.
Bar SaumaIl est connu comme "Sauma" dans "L'Histoire de Mar Yahballaha III et de Rabban Sauma", mais la "Chronique Syriaque" de Bar Hebraeus le nomme clairement "Bar Sauma" étant moine, son nom est mieux connu précédé du désignatif syriaque des moines ou « maître ». signifie en syriaque « jeûne » et « fils ». Bar Sauma « fils du jeûne » est un nom très répandu parmi les Syriaques.
redresse=2.1|vignette|Rabban Sauma a voyagé de Pékin à Rome, Paris et Bordeaux, et a rencontré les principaux dirigeants de l'époque.
Sources textuelles
La biographie en langue syriaque de Bar Sauma et de son compagnon de pèlerinage, nous est parvenue par un récit intitulé « Histoire de Mar et de Rabban Sauma » (abr. Histoire). Écrit au début du , mais découvert seulement en 1886, dans une église de village près d'Ourmia , le récit en trois parties décrit le début du pèlerinage jusqu'à Bagdad, puis l'ambassade de Rabban Sauma en Europe d'après le compte-rendu qu'en fit celui-ci en persan, lequel est reproduit en partie et enfin les événements qui marquèrent le catholicossat de son compagnon. D'après Borbone, le texte a dû être écrit avant 1317, en partie au fur et à mesure des événements et peut-être remanié de temps à autre. Il relève de genres littéraires divers : biographie, histoire et chronique. L'auteur en est resté inconnu mais devait être un ecclésiastique. L’Histoire constitue un témoignage précieux, de l'état du monde, vu par un homme pieux d'Extrême-Orient.
Formation
Bar Ṣaumā naquit (vers 1225Date de naissance reconstruite par Paul Pelliot (1973) d'après la chronologie interne du récit.) dans une famille nestorienne aisée de Pékin... Dans le prologue de sa biographie (Histoire ), Bar Sauma est identifié comme un Turc oriental (turkāyē madnhāyē syr.). Selon l'historien syriaque chrétien Bar Hebraeus, il était d’origine ouïghoure (peuple turcophone) et d’après d'autres sources examinées par BorbonePier Giorgo Borbone qui enseigne le syriaque et l'hébreu à l'Université de Pise, a publié une traduction en italien de Histoire, soigneusement commentée. Egly Alexandre, spécialiste de l'histoire mongole de l'INALCO en a assuré une traduction en français, publiée à L'Harmattan. Le présent article s'inspire principalement de leurs travaux., il appartenait au peuple turc des Ongut, établi au Nord-Ouest de Pékin, dans l'actuelle Mongolie Intérieure. Quelques peuples turcs s’étaient liés aux Mongols et faisaient partie de la classe dirigeante mongole de Chine. À cette époque Gengis Khan (mort en 1227) venait de conquérir un immense empire allant du nord de la Chine à la mer Caspienne. Pékin avait été conquise en 1215 et faisait partie de l'empire mongol.
Les Mongols, porteurs d'une forte tradition animiste-chamaniste, étaient sur le plan des grandes religions, plutôt éclectiques et sans exclusive. Suivant le continuateur de Bar Hebraeus « Chez les Mongols il n'y a pas d'esclave ou d'homme libre, non plus que de croyant ou de païen, de chrétien ou de juif ». L'influence du bouddhisme lamaïste se fera par la suite sentir, mais il ne sera véritablement pratiqué qu'à la fin du . Du temps de Gengis Khan, bon nombre de chrétiens, particulièrement des turco-mongols Kéraït, s'étaient fait un nom dans l'entourage de l'empereur mongol. La propre mère de Kubilai Khan était chrétienne nestoriennePaul Pelliot, Chrétiens d'Asie centrale et d'Extrême-Orient, T'oung Pao, 1914, .. De nombreux nobles, princes et surtout princesses s'étaient convertis. Ainsi, la tribu turco-mongoles des Ongüt, d'où venait très probablement Bar Sauma, s'était convertie au christianisme nestorien. Au , les ilkhans mongols qui régnaient sur la Perse, laissaient s'exprimer les différentes traditions religieuses des populations dont ils s'étaient fait les souverains.
Bar Ṣaumā étudia dans sa jeunesse les Saintes Écritures et devint prêtre dans l'église de la capitale Khanbalik (Pékin). Il reçut une formation dans le cadre de la tradition théologique de l'Église d'Orient, relevant de l'école d'Antioche, à laquelle se rattachait l'enseignement de Nestorius. Bien que cette Église adopta la christologie nestorienne, la dénomination officielle qu'elle s'attribua depuis l'origine fut « Église de l'Orient » (en syriaque Voir l'introduction de Borbone où cette histoire complexe est bien résumée. Nous continuerons d'utiliser la dénomination de « Nestorien » bien que rejetée par les fidèles qui la considèrent comme injurieuse. Ce terme permet de former une dérivation adjectivale très pratique. Sinon il faut dire syro-oriental.).
Suivant son biographe syriaque, lorsque Bar Sauma eut atteint sa vingtième année, (Histoire ). D'abord marié, il divorça et se fit tonsurerLa barbe et la tonsure caractérisaient les moines de l'Église d'Orient. moine nestorien en 1248 par le métropolite de Pékin, appelé Mar GeorgesMar est en syriaque un désignatif pour les ecclésiastiques (soit « Monseigneur ») ou les saints (soit « Saint »).. Après avoir passé sept ans dans une cellule monastique, Rabban SaumaRabban « notre maître » est un désignatif en syriaque réservé aux moines. alla s'installer dans une grotte dans la montagne à une journée de marche de la ville. Le religieux, par son ascèse, gagna une grande considération comme anachorète si bien que les hommes se réunissaient autour de lui pour entendre sa parole.
Départ pour un pèlerinage à Jérusalem (vers 1278)
Un de ses jeunes disciples, Marcos (Rabban Marcos, 1245-1317), qui l'avait rejoint dans la montagne pour pratiquer l'ascèse, le persuade d'entreprendre un pèlerinage en Asie Centrale, terre du nestorianisme, et à Jérusalem, berceau du christianisme. Ils partirent vers l'ouest, aux alentours de 1278, avec semble-t-il, un laissez-passer de Kubilaï Khan. Le khan mongol Kubilai, petit-fils de Gengis Khan, s'était installé à Zhongdu (ou Khanbalik, l'actuelle Pékin) en 1271 où il allait fonder la dynastie Yuan qui régnera sur la Chine de 1279 à 1368. Les lettres de Kubilai Khan portées par les pèlerins se révélèrent fort précieuses quand ils arrivèrent au Moyen-Orient en prise aux conflits violents entre Mamelouk et Mongols pour l'hégémonie de la région.
Partis de Pékin, ils passent par le Kosang, la région du Nord-Est de la boucle du Fleuve Jaune (actuelle Mongolie-Intérieure), territoire habité par des turco-mongols Öngüt chrétiens où ils sont chaleureusement accueillis. Ils empruntent ensuite la route au sud du désert du Taklamakan et au nord de la cordillère du Kunlun. Région désertique, très aride et quasiment inhabitée où les voyageurs ne peuvent trouver avec difficulté de l'eau potable que tous les huit jours. Après avoir traversé les oasis de Hotan et de Kachgar, ravagées par la guerre, ils atteignent le Khorassan musulman (dans le nord-est de l'actuel Iran) où ils furent accueillis, nourris et logés par des coreligionnaires dans le monastère de saint Sehyon (près de l'actuelle Mashhad).
Le piège des conflits du Moyen-Orient
Après avoir repris courage auprès de leurs frères, les pèlerins se dirigent vers l'Azerbaïdjan et Bagdad qui était tombé aux mains des envahisseurs mongols en 1258. Les fils et petits-fils de Gengis Khan poursuivaient la politique expansionniste de leur ancêtre : vers l'est, Kubilai Khan conquérait la Chine et vers l'ouest, Houlagou Khan (Hülegü), conquérait la Perse, occupait Bagdad et abolissait le califat abbasside, vers le nord, les Djötchides, de la Horde d'or (ou Khanat de Kiptchak) conquéraient la Russie.
Poussant toujours leur chemin vers l'occident à travers l'immense empire mongol des Ilkhanides, les deux moines visent toujours Jérusalem pour aller prier dans les lieux saints. À Maragha, ils ont le bonheur de pouvoir rencontrer le chef spirituel de l'Église de l'Orient, le patriarche nestorien Mār Denḥā, au printemps 1280. Cette ville de Maragha, située au nord-ouest de l'actuel Iran, était célèbre pour son observatoire astronomique que Houlagou Khan avait fait construire.
Rabban Sauma et Rabban Marcos vont ensuite de sanctuaires en sanctuaires pour en recevoir les bénédictions : ils passent ainsi par la grande église de Koke à Bagdad/Ctésiphon et le monastère de Saint-Mari. Arrivés dans le nord de l'actuel Irak, ils visitent les communautés chrétiennes de Beit Garmaï, d'Arbil et de Mossoul où ils furent d'autant mieux accueillis, que les tensions avec les musulmans s'étaient accrues. Après avoir reçu « des bénédictions de tous les sanctuaires et monastères ainsi que des moines et pères de ces provinces » (Histoire ), les deux moines mongols s'étaient retirés dans le couvent de Saint-Michel de Tarel près de Nisibe (sud-est de l'actuelle Turquie), quand le patriarche Mar Denha les manda auprès de lui pour les charger d'une mission auprès du khan Abaqa.
Le patriarche Mar Denha qui escomptait une confirmation politique de sa charge ecclésiastique grâce aux lettres d'accréditation que Kubilaï Khan avait données aux deux pèlerins, leur confia une mission personnelle auprès de l'ilkhan Abaqa, à Tabriz. La dynastie des Ilkhans avait été fondée par Houlagou Khan, le frère de Kubilai Khan, aussi les lettres d'accréditation firent impression. Abaqa accepta la nomination de Mar Denha comme patriarche et fournit aux deux pèlerins une escorte pour se rendre à Jérusalem.
La région autour de Jérusalem était l'objet de nombreux conflits. Les Mongols avaient envahi la Syrie en 1259 qui était tenue par les mamelouks d'Égypte. Mais ces derniers prirent leur revanche peu de temps après et reprirent la Syrie. Les affrontements entre le khanat de Perse d'une part, et le khanat de Kiptchak et les mamelouks de l'autre, ne cessaient pas.. Les chevaliers croisés tenaient encore un petit royaume chrétien à Saint-Jean-d'Acre, grignoté peu à peu par les mamelouks.
Du fait de combats en Syrie, les deux pèlerins qui essayaient toujours de rejoindre Jérusalem, durent interrompre leur voyage en Arménie chrétienne. (Histoire ). L'insécurité les força à retourner une nouvelle fois à Maragha où le catholicos-patriarche Mār Denḥā décida, malgré leur opposition, d'élever Marcos à l'âge de , au rang de métropolite (archevêque), et Rabban Sauma, de visiteur général.
Après la mort du patriarche Mar Denha en 1281, les pères se réunirent et élurent Marcos au trône patriarcal de Séleucie et Ctésiphon (Bagdad). Celui-ci prit le nom de . Ainsi le moine mongol Marcos, venu d'Extrême-Orient, a donc eu l'invraisemblable fortune d'être élu patriarche des nestoriens, manifestement en raison de sa bonne connaissance des Mongols, les maîtres politiques de la région, et alors qu'il connaissait assez mal le syriaque, langue liturgique de sa religion.
La bonne fortune tourna pourtant rapidement à la mort d'Abaqa en 1282. Les nestoriens furent persécutés et Mar Yahballaha/Marcos fut accusé et emprisonné, ne devant son salut qu'à la mère de l'ilkhan, la princesse Qutui, qui n'était peut-être pas chrétienne mais favorisait l'Église.