Une chronique est un récit historique dans lequel et , mais .. Selon l'historien français Louis Bréhier, ..
L'Antiquité
Dans l'Antiquité gréco-romaine, la première chronique universelle est écrite par Éphore de Cumes (v. 400-v. 330 av. J.-C.) ; son œuvre en 30 livres, intitulée sans doute simplement Histoire, couvre sept siècles du temps des Héraclides à la bataille de Périnthe en 341 av. J.-C.. Bien que perdue, elle est largement exploitée par Diodore de Sicile () dans sa Bibliothèque historique. Dans la littérature latine, Trogue Pompée, contemporain de l'empereur Auguste, est l'auteur d'un ouvrage en 44 livres intitulé Histoires philippiques, consacré à la fois à l'histoire du royaume de Macédoine et à celle de tous les pays conquis par Alexandre le Grand ; il reste un abrégé écrit par l'historien Justin ().
Chez les Juifs, Nicolas de Damas compose au une Histoire universelle en 144 livres, couvrant l'histoire des Assyriens, des Mèdes, des Lydiens, des Grecs et des Perses et intégrant l'histoire biblique ; de nombreux extraits de cette œuvre sont conservés dans les anthologies thématiques de Constantin VII (905-959).
Chez les Chrétiens, la première tentative de chronique universelle est celle de Sextus Julius Africanus : son œuvre, intitulée Chronographie, en cinq livres, aurait été composée de 212 à 221. ; elle couvrait l'histoire du monde depuis la création (en 5499 av. J.-C. selon ses calculs) à la troisième année du règne d'Héliogabale en 221. C'est une tentative de combiner l'histoire biblique aux histoires grecque et romaine, et l'auteur s'inspirait aussi de Juste de Tibériade () pour l'histoire des Juifs. Une attention spéciale est accordée au problème de la chronologie : à partir du troisième livre, l'ordre est strictement chronologique. Bien que cette œuvre ne soit plus connue que par quelques fragments, son importance historique est très grande : elle a été le fondement de la Chronique d'Eusèbe de Césarée et la source de toute l'historiographie byzantine. Ses calculs chronologiques ont été admis pendant des siècles par le monde chrétien.
Hippolyte de Rome composa aussi en 235 une Chronique en grec connu généralement sous le titre latin de (Livre de la descendance). Cet ouvrage ne semble pas se référer à celui de Julius Africanus ; sûrement de moindre ampleur et plus maigre (constitué principalement de listes de dates et de noms, mais aussi d'informations sur la localisation géographique des peuples), il a joui dans les siècles suivants d'un prestige bien moindre, mais il n'en a pas moins été largement diffusé, traduit très tôt en plusieurs langues, et beaucoup utilisé par les chroniqueurs postérieurs (la Chronique de Frédégaire, la Chronique pascale, Georges le Syncelle), voire dans la Chronographe de 354.
Mais c'est Eusèbe de Césarée qui est resté comme le véritable père du genre chrétien de la Chronique universelle. Son œuvre en la matière, intitulée Histoire générale (Παντοδαπὴ ίστορία) se divisait en deux parties : dans la première, appelée Χρονογραφία, l'auteur s'efforçait d'établir, pour chaque peuple, la succession chronologique des grands événements de son histoire jusqu'à l'année 325 (date du concile de Nicée) ; dans la seconde, intitulée Règle du calcul des temps (Κανὼν χρονικός), il s'agissait de dégager de ces diverses séries de faits, dans des colonnes parallèles, le synchronisme qui était l'objet ultime de l'ouvrage. La version originale grecque de l'ensemble de l'œuvre a été perdue comme telle, mais de très larges extraits de la Χρονογραφία se retrouvent en fait dans les chroniques byzantines postérieures, spécialement dans celle de Georges le Syncelle. Cependant, les deux parties ont été conservées, bien qu'avec des lacunes, dans une traduction arménienne retrouvée par hasard en 1782Par l'arménologiste constantinopolitain George Dpir Palateci (1737-1811) au cours d'un voyage en Arménie orientale et révélée en Occident en 1818 par deux publications bilingues arménien-latin concurrentesCelle de Y. V. Zohrab (célèbre mékhitariste éditeur également de la Bible arménienne « de Zohrab ») et A. Mai, et celle de J. B. Aucher ; traductions latines remplacées par celle de Julius Heinrich Petermann (dans l'édition Schoene de l'œuvre d'Eusèbe, Berlin 1875-76) ; c'est cette traduction qui permit d'ailleurs de repérer les parties des chroniques byzantines qui étaient empruntées à Eusèbe. Deux résumés (epitomæ) de l'œuvre en syriaque ont également été retrouvés au .
C'est seulement la deuxième partie, le Canon, qui a été connue traditionnellement en Occident dans la traduction latine de saint Jérôme (Chronicum ad annum Abrahæ), où la chronologie est d'ailleurs prolongée jusqu'à l'avènement de Théodose en 379.
La Χρονογραφία est divisée en cinq parties : l'histoire des Babyloniens et des Assyriens, suivie de listes des rois d'Assyrie, de Médie, de Lydie et de Perse ; puis l'histoire de l'Ancien Testament ; puis l'histoire de l'Égypte ; puis l'histoire grecque ; puis l'histoire romaine. Le texte est constitué pour partie de citations d'historiens antiques, dont souvent les œuvres ont été perdues (par exemple les Persica de Ctésias ou les Babyloniaca de Bérose). Les récits babyloniens de la Création et du Déluge, par exemple, se trouvent chez Eusèbe, qui a dû les emprunter directement ou indirectement à Bérose.
Quant au Canon, il s'agit donc d'une série de tables chronologiques avec de courtes notices historiques. Le point de départ est la date supposée de la naissance d'Abraham, et c'est à partir de là que tout le reste est daté et synchronisé. Auprès des « années d'Abraham » sont placées les années de règne (début et fin) des souverains de différents royaumes. Voici un passage du Canon tel qu'il apparaît dans le manuscrit de la bibliothèque bodléienne de la traduction latine de saint Jérôme :
LXXVIII Olymp. Herodotus historiarum scriptor agnoscitur XVIII Bacchylides et Diag- orus atheus XXXVI sermone plurimo cele- brantur MDL. XVIIII Zeuxis pictor agnosci- tur, etc. XXXVII
Les « années d'Abraham » sont données par décennies (ici, MDL représente la 1550 année après la naissance d'Abraham). Nous sommes donc dans la olympiade ; XVIII et XVIIII (18 et 19) sont les années de règne de Xerxès , roi des Perses, XXXVI et XXXVII (36 et 37) celles d'Alexandre , roi de Macédoine. Les événements-repères correspondants sont donc donnés sur la même ligne.
Les chronologies données par le Chronicum de saint Jérôme et par la version arménienne sont divergentes notamment dans les listes épiscopales : il a été montré que cette différence était due à une mauvaise transmission dans le document arménienLightfoot, Excursus on the Early Roman Succession in St. Clement of Rome (1890). En tout cas, le Κανών d'Eusèbe constitue le plus grand travail chronologique de toute l'Antiquité, et c'est l'un des fondements sur lesquels repose encore notre connaissance des dates pour une notable partie de l'histoire antiqueVoir aussi l'article spécial Chronicle of Eusebius de la Catholic Encyclopedia.
Eusèbe légua aux siècles suivants, en plus de sa chronologie, un nouveau genre historique : le récit, année après année, des événements depuis la création du monde (ou depuis la naissance d'Abraham). Les chroniqueurs s'inscrivent dans des traditions textuelles : ils reproduisent, sans rien y changer, les textes de leurs devanciers et se contentent de les continuer jusqu'au moment même où ils écrivent.
L'époque byzantine
À Byzance, cette pratique de la Chronique universelle chrétienne se développa à l'origine parallèlement à une historiographie trouvant ses modèles dans la littérature grecque classique, chez Thucydide et Polybe notamment. Bien qu'on n'oppose plus rigoureusement aujourd'hui « historiens » et « chroniqueurs » byzantins comme on le faisait naguèreVoir par exemple Louis Bréhier, op. cit., , on peut toutefois distinguer deux ensembles différemment polarisés : la Chronique universelle apparaît plutôt comme un genre où l'élaboration littéraire est moindre que dans l'historiographie de tradition classique, soit parce qu'il s'agit de textes destinés à un large public peu instruit, où la facilité de lecture est privilégiée, et où une langue plus proche de l'usage parlé est utilisée, soit parce qu'il s'agit de textes purement fonctionnels, utiles dans les domaines ecclésiastique et politique, et se limitant à des séries d'événements et de données factuelles. D'autre part, on peut avoir affaire à de simples tableaux chronologiques très maigres ou à des récits plus étoffés, accompagnés ou non de réflexions morales ou religieuses. Ces chroniques, analogues par leur conception formelle, peuvent donc varier quelque peu par leur contenu et leur style. Cependant, on y retrouve souvent comme caractères communs une présentation des personnages et des milieux simpliste et stéréotypée, des anecdotes et événements de la vie privée des dirigeants ainsi que des catastrophes publiques (séismes, épidémies, etc.) très présents, des prophéties et présages (éclipses de soleil, apparition de comètes, etc.) fréquemment mentionnés, l'intervention et la colère divines souvent invoquées, des jugements sur les déviances par rapport à l'orthodoxie officielle fréquents et sans nuance. Du reste, les auteurs de chroniques sont généralement des religieux, moines le plus souvent.
Pour la haute époque byzantine, nous savons qu'au début du , dans des travaux chronographiques perdus, les moines Panodorus d'Alexandrie et Annianus d'Alexandrie fixèrent la création du monde 5905 ans avant l'année 412, c'est-à-dire le 25 mars 5493 av. J.-C. (début de l'ère alexandrine) ; que sous le règne de Justinien un autre Canon chronologique très pratiqué dans les siècles suivants fut publié par un certain Andronicus. D'autre part, dans la première moitié du , Philippe de Sidè composa une Histoire chrétienne depuis Adam en 36 livres, recensée par Photius dans sa Bibliothèque (codex 35), et au début du , un certain Eustathe d'Épiphanie raconta l'histoire du monde en deux livres, le premier allant jusqu'à la guerre de Troie, le second jusqu'à la douzième année du règne de l'empereur Anastase (c'est-à-dire 503) ; cette œuvre n'a pas été conservée comme telle, mais elle a beaucoup nourri les chroniques postérieures. Du règne d'Anastase également date une Chronica universalis Alexandrina conservée dans une mauvaise traduction latine du , les Excerpta Barbari. Un peu plus tard, sous le règne de Justinien, Hésychius de Milet fit une Histoire universelle en six livres, allant de l'avènement de Bélus, fondateur supposé du royaume d'Assyrie, à la mort de l'empereur Anastase en 518 ; elle est également perdue, mais est présentée par Photius dans le codex 69 de sa Bibliothèque.