Le manifeste des 343 est une pétition parue le dans Le Nouvel Observateur, appelant à la légalisation de l'avortement en France, en raison notamment des risques médicaux provoqués par la clandestinité dans laquelle il est pratiqué. Selon le titre paru à la une du magazine, il s'agit de ., s'exposant ainsi à des poursuites pénales pouvant aller jusqu'à l'emprisonnement..
Le manifeste ouvre la voie à l'adoption, quatre ans après, de la loi Veil, qui dépénalise l'avortement.
Il est parfois surnommé « manifeste des », en raison d'une caricature parue dans Charlie Hebdo sous le titre « Qui a engrossé les du manifeste pour l'avortement ? »., alors que ce n'était pas le titre de ce manifeste.
Histoire et contexte En France, la question de la maternité a une longue histoire. À la fin du 19ème siècle et au 20ème siècle, la reproduction et le taux de natalité étaient des enjeux publics en France – et donc, la maternité s'inscrivait dans ces problèmes. Ce qui a créé ce problème, c'était les pertes démographiques importantes survenues en France à la fin de la Première Guerre mondiale. C'est à ce moment-là que la politique du populationnisme est née. Par plusieurs moyens, le gouvernement français a tenté de contrôler et d'accroître la population française. Le « Code Napoléon » de 1810 et les lois de 1920 et 1923 constituent deux exemples de cette tentative d'augmenter la population française. Le « Code Napoléon », par exemple, a principalement régulé celui ou celle qui pratiquait l'avortement – cette personne pouvait être soumise à des amendes et un à cinq ans de prison. Ce contrôle reproductif que la République française avait sur son peuple se manifeste tout au long de l'histoire.
Ce n'est pas seulement dans le passé que le contrôle du corps de la femme apparaît. En fait, la naissance du MLF est venue du manque de soutien pour la cause des femmes lors des événements de Mai 1968. En Mai 1968, les femmes ont également participé, mais elles ne recevaient pas autant d'attention que leurs homologues masculins. Ces femmes se sont rendu compte de leur marginalisation, même dans des mouvements radicaux. C'est vraiment à la fin de Mai 1968 que les femmes ayant participé aux manifestations se sont organisées comme un seul mouvement autonome.
Texte vignette|redresse|Simone de Beauvoir en . Le manifeste, rédigé par Simone de Beauvoir, commence par ces phrases :
Suivent les , notamment celles de personnalités. Une note en bas de page indique que .
Le texte se positionne contre la proposition de loi déposée en par le médecin et député gaulliste Claude Peyret, qui prévoyait d'élargir l'avortement thérapeutique, déjà toléré depuis , aux cas de viol.. Il y a une forte opposition des femmes au projet Peyret : note de Jeannette Laot, membre de la commission exécutive de la CFDT, devant le Bureau national du , en faveur de la dépénalisation de l'avortement. et à l'ANEA (Association nationale pour l'étude de l'avortement) qui aurait régulé le corps des femmes avec un avortement partiel.
L'idée du manifeste a été lancée par Jean Moreau, chef du service documentation du Nouvel Observateur lors d'une discussion animée avec la journaliste Nicole Muchnik un soir de dans la salle de rédaction du quotidien.. L'idée provient du manifeste des 121 publié en 1960 pendant la guerre d'Algérie.
Simone Iff, alors vice-présidente du planning familial, se mobilise fortement à titre personnel pour obtenir un maximum de signatures de célébrités..
Dans le texte, plusieurs noms de personnes sont évoqués. Par exemple, Jérôme Lejeune, un pédiatre catholique français, est mentionné. Lejeune a passé toute sa vie à s'opposer vocalement à la libéralisation de la contraception – notamment la loi Neuwirth et la proposition Peyret. Il a participé à l'organisation Laissez-les-vivre, qui assimilait l'avortement à l'homicide.
Impact La semaine suivant la parution du manifeste, l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo a fait sa une du avec la question , et une caricature, signée par le dessinateur Cabu.Reproduction de la caricature., de Michel Debré qui répond : ., valant à cette pétition d'être appelée familièrement le « manifeste des », un titre qui n'est pas celui des signataires.. Pour Maud Gelly, médecin hospitalier :
Le manifeste des 343 est un exemple notable de désobéissance civile en France. Aucune des signataires n'est poursuivie.. Il inspire en un manifeste de se déclarant pour la liberté de l'avortement.
L'année suivante, la première démonstration de l'avortement par la « méthode de Karman » en France avait eu lieu dans l'appartement de Delphine Seyrig en en présence de militantes du MLF, de Pierre Jouannet., et de Harvey Karman, psychologue et militant pour la liberté de l'avortement en Californie depuis les .. Les médecins du Groupe information santé vont ensuite permettre à d'autres femmes de l'utiliser illégalement.
Le manifeste contribue, avec le procès de Bobigny, et la création et la mobilisation du Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception en 1973, à l'adoption, en , de la loi Veil qui dépénalisait l'interruption volontaire de grossesse (IVG) lors des dix premières semaines de grossesse., ce qui correspond à douze semaines d'aménorrhée, un délai porté depuis à quatorze semaines d'aménorrhée, via la réforme de la loi de par Martine Aubry en .
Dans le MLF, il existait plusieurs grandes tensions. Notamment, l'avocate Gisèle Halimi a défendu la position que des personnes plus connues auraient dû être priorisées dans le manifeste. Par contre, d'autres membres du MLF ont proposé que le manifeste mette en avant les femmes « ordinaires », ce que les célébrités ne représentaient pas. Le raisonnement de Halimi était fort ; l'avocate ne voulait pas mettre en péril la vie des personnes vulnérables ordinaires, car les célébrités, en tant qu'« intouchables », bénéficiaient de davantage de protections.
À titre d'exemple de célébrité, Agnès Varda fut signataire du « Manifeste des 343 », bien avant l'apogée de sa carrière comme réalisatrice. On voit dans la décision de Varda d'avoir signé le manifeste le fait que la réalisatrice était engagée politiquement dès un jeune âge. Tout au long de sa carrière, Varda a réalisé des films qui luttaient pour les droits des femmes. Comme exemple, en 1977, Varda a sorti L'Une chante l'autre pas – un film qui aborde directement les droits reproductifs des femmes.
Comme une autre tension dans le MLF, la participation de Simone de Beauvoir était contestée. Parmi les féministes radicales, le texte révolutionnaire Le Deuxième Sexe avait commencé à être considéré comme dépasséAnnabelle Tseng, "Le manifeste des 343 and the Politics of Reproduction: A Study of Abortion, Contraception, and Collective Traumatization" (senior thesis, Princeton University, 2019), 32, http://arks.princeton.edu/ark:/88435/dsp01v405sd201.. Dans les années qui ont suivi Mai 1968, ces féministes ont compris la philosophie de Beauvoir comme archaïque et biaisée vers une classe sociale bourgeoise. Dans ce sens-là, la philosophie de Beauvoir ne se préoccupait pas de la classe ouvrière, qui composait la majorité des signataires du manifeste, et sa philosophie venait d'une position d'immense pouvoir et privilège.
Autres manifestes
Le , le Front homosexuel d'action révolutionnaire (F.H.A.R.), proche du M.L.F. publie dans le journal Tout ! des textes revendiquant la liberté sexuelleMai 68 et le Front homosexuel d'action révolutionnaire, revue Les Utopiques, 13 décembre 2018, .. On y trouve notamment une référence au Manifeste des 343 qui sera ensuite reprise dans le Rapport contre la normalité publié la même annéeLe million de Giscard, revue Chimères, n°69, janvier 2009, https://shs.cairn.info/revue-chimeres-2009-1-page-97?lang=fr]. :
Le principe de la lettre trouve un écho en Allemagne. L'hebdomadaire Stern intitule son édition du de la même année , « nous avons avorté ! », signé par , certaines célèbres, comme les actrices Romy Schneider. et Senta Berger, d'autres inconnues. Encore de nos jours, ce numéro fait office de profession de foi libertaire au magazine Stern.
Le manifeste des 343 sert ensuite de modèle, en , au manifeste des 331, signé par des médecins favorables à l'avortement et affirmant l'avoir pratiqué pour des raisons humanitaires..
Par la suite, plusieurs autres manifestes, pour des causes différentes, font référence au manifeste des 343 : en , le mouvement des rassemble des femmes du Parti socialiste s'opposant à la candidature de Ségolène Royal au nom de ce parti lors de l'élection présidentielle de , derrière lesquelles Anne Hidalgo et Michèle Sabban. Cette comparaison est dénoncée par Yvette Roudy, qui faisait partie des signataires du manifeste des 343. ; en , le manifeste des 313. est publié à la suite de l'appel de Clémentine Autain contre les tabous qui entourent la dénonciation du crime de viol, appel que complètent ; en , un manifeste des est publié dans Causeur pour lutter contre la pénalisation des clients de prostitués, avec pour slogan Touche pas à ma pute.. Cette initiative est fortement critiquée. ; le , le manifeste des est publié dans Libération, dans lequel déclarent avoir enfreint la loi en recourant à la procréation médicalement assistée à l'étranger, et demandent son ouverture à toutes les femmes, y compris dans les familles homoparentales..
En , pour le du manifeste, le Planning familial publie dans Le Journal du dimanche.. un nouveau manifeste de déclarant avoir avorté au-delà du délai légal français (à l'époque ), afin d'en obtenir l'allongement. Parmi les signataires se trouvent Pascale Arbillot, Juliette Armanet, Dominique Attias, Clémentine Autain, Claire Auzias, Delphine Bagarry, Lauren Bastide, Marie-Noëlle Battistel, Francine Bavay, Nadège Beausson-Diagne, Esther Benbassa, Fatima Benomar, Andréa Bescond, Sophie Binet, Sandrine Brauer, Zabou Breitman, Isabelle Briquet, Marie-George Buffet, Laure Calamy, Barbara Carlotti, Isabelle Carré, Marie-France Casalis, Naïma Charaï, Alice Coffin, Laurence Cohen, Océane Colom, dite Suzane, Hélène Conway-Mouret, Corine, Catherine Corsini, Dominique Costermans, Béatrice Dalle, Caroline De Haas, Monique de Marco, Jennifer De Temmerman, Nelcya Delanoë, Christine Delphy, Valentine Demy, Rokhaya Diallo, Léa Drucker, Jeanine Dubié, Elsa Faucillon, Corinne Féret, Caroline Fiat, Martine Filleul, Marina Foïs, Camille Froidevaux-Metterie, Albane Gaillot, Julie Gayet, Zita Hanrot, Céline Hervieu, Baya Kasmi, Alexandra Lamy, Annie Le Houérou, Anne Le Nen, Claudine Lepage, Marie-Noëlle Lienemann, Monique Lubin, Jessie Magana, Énora Malagré, Gisèle Mandaila, Corinne Masiero, Maïa Mazaurette, Michelle Meunier, Lola Miesseroff, Anna Mouglalis, Cécile Muschotti, Yael Naim, Claire Nebout, Yseult Onguenet, Vanessa Paradis, Christine Pirès-Beaune, Raymonde Poncet-Monge, Émilienne Poumirol, Angèle Préville, Audrey Pulvar, Sylvie Robert, Muriel Robin, Laurence Rossignol, Aurélie Saada, Isabelle Santiago, Sarah Suco, Sophie Taillé-Polian, Bénédicte Taurine, Assa Traoré, Frédérique Tuffnell, Najat Vallaud-Belkacem, Sabine Van Heghe, Laurence Vanceunebrock, Marie-Claude Varaillas, Martine Wonner, Rebecca Zlotowski.. Elles obtiennent gain de cause avec la loi du qui allonge le délai légal à ..
Liste des signataires
De nombreuses femmes témoignent anonymement. Il y a aussi des figures de l'époque qui prennent le risque de perdre leur carrière et leur statut (Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Catherine Deneuve, Catherine Bernheim, Catherine Deudon, Annie Zelensky).
Le total des signataires est supérieur, seuls ont été retenus par Le Nouvel Observateur. Ainsi dans les archives de Choisir la cause des femmes, un document dactylographié avec des annotations manuscrites par Gisèle Halimi fait apparaître les noms de Nelly Kaplan, Valérie Lagrange, Hélène Parmelin et Jacqueline Picasso qui n'ont pas été publiés dans Le Nouvel Observateur ..