est un film japonais de Keisuke Kinoshita sorti en 1961. Le titre japonais peut se traduire littéralement par « la personne d'éternité » ou « l'être éternel », au sens de l'aimé(e) que l'on n'oublie jamais.
Synopsis Premier chapitre — Année Shōwa 7 (1932), en pleine guerre de Shanghai. Sadako, fille de Sōjirō — métayer au service de Heizaemon Koshimizu, grand propriétaire terrien du val d'Aso — est fiancée à Takashi Kawanami, parti à la guerre comme tant d'autres jeunes hommes du village. Heizaemon fait pression sur Sōjirō en le menaçant d'expulsion s'il refuse de marier sa fille à son propre fils Heibē, jaloux de Takashi depuis l'enfance. Heibē vient de rentrer du front, réformé après une blessure à la jambe. Devant le refus répété de Sadako, Heibē la viole. Choquée, elle se jette dans la rivière, mais Rikizō, le frère aîné de Takashi, la sauve. Takashi rentre enfin du front, apprend ce qui s'est passé et donne rendez-vous à Sadako aux abords du village pour fuir avant l'aube ; mais elle découvre qu'il ne viendra pas — et qu'il lui souhaite une vie riche et heureuse.
Deuxième chapitre — Année Shōwa 19 (1944). Mariée à Heibē, Sadako a eu trois enfants : Eiichi, Morito et Naoko. La guerre du Pacifique entre dans sa phase finale ; Takashi, comme Rikizō, a été remobilisé. Entre-temps, Takashi a épousé Tomoko, dont il a eu un fils, Yutaka. Heibē fait engager Tomoko comme servante à la maison. Lorsque celle-ci finit par demander à Sadako si elle pense encore à Takashi, Sadako refuse de répondre. Rongé de jalousie, Heibē tente de violer Tomoko. Au cœur du tumulte, le vieux Heizaemon — alité, qui n'a cessé d'appeler Sadako à coups de clochette et dont elle s'est occupée jour après jour — s'éteint hors champ : la clochette se tait d'un coup. Tomoko décide de partir avec son fils après un dernier échange avec Sadako.
Troisième chapitre — Année Shōwa 24 (1949). Eiichi, devenu un adolescent, est choyé par Heibē mais sermonné par sa mère pour les bagarres qu'il déclenche au lycée. Un après-midi, Eiichi confie son cartable et sa montre à son petit frère Morito puis s’éloigne à vélo. Le soir, en fouillant le cartable, ses parents tombent sur une lettre de suicide dans laquelle il leur dit qu'il sait comment il est né. Heibē frappe Sadako, l’accusant d'avoir éloigné l'enfant. Takashi, rentré au village, se lance avec elle à la recherche d'Eiichi : en vain. L'adolescent s'est jeté dans le cratère du mont Aso.
Quatrième chapitre — Année Shōwa 35 (1960). Depuis la réforme agraire, les Koshimizu ont perdu une partie de leurs terres. Morito est devenu étudiant et milite à l’extrême gauche. Dans le dos de son mari, Sadako a donné son accord au mariage de Naoko avec Yutaka — le fils de Takashi. Lorsque Heibē l'apprend, il refuse net que le fils de son rival hérite de quoi que ce soit du domaine ; une violente dispute éclate. Morito appelle pour réclamer de l'argent. En route vers le bus, Sadako rencontre Tomoko qu'elle croyait morte à la guerre et lui apprend que Naoko et Yutaka ont fini par s'enfuir ensemble pour Osaka. Lorsqu'elle retrouve enfin Morito, le jeune homme la supplie de pardonner à son père.
Cinquième chapitre — Année Shōwa 36 (1961). Sadako et Heibē sont devenus grands-parents. Tomoko vient de mourir d'un cancer ; Takashi, en train de s'éteindre à son tour, confie à Sadako qu'il regrette d'avoir, par son seul souvenir, tourmenté Heibē toute une vie. Bouleversée, Sadako rentre à la maison et demande pardon à son mari. Heibē refuse — mais avoue, pour la première fois, que sa violence n'a jamais été que l'envers de l'amour qu'il lui portait. La réconciliation, dit-il, ne se fera pas tant que l'un des deux ne sera pas mort. Tous deux s'en vont pourtant ensemble, à travers les hautes herbes, jusqu'au chevet de Takashi mourant.
Fiche technique Titre français : Un amour éternel Titre original : Titres anglais : Immortal Love, The Bitter Spirit Réalisation : Keisuke Kinoshita Scénario : Keisuke Kinoshita Photographie : Musique : Guitare flamenco : Hosé Shōda (parfois transcrit José Katsuda) Chant : Lumière : Ryōzō Toyoshima Montage : Yoshi Sugihara Décors : Chiyoo Umeda Assistant à la réalisation : Yoshishige Yoshida Chorégraphie des combats : Seiichi Numaue Production : Keisuke Kinoshita et Sennosuke Tsukimori Société de production : Shōchiku (studio Ōfuna) Pays de production : Langue originale : japonais Format : noir et blanc — Shōchiku Grandscope 2,35:1 — 35 mm — son mono Genre : drame Durée : métrage : huit bobines — (version originale japonaise, sortie en 1961) (copie d'exploitation distribuée à l'international) Date de sortie : Japon :
Distribution Hideko Takamine : Sadako Yoshi Katō : Sōjirō, le père de Sadako Tatsuya Nakadai () : Heibē Koshimizu, le mari de Sadako () : Heizaemon Koshimizu, le père de Heibē Masakazu Tamura : Eiichi, le fils aîné de Sadako et Heibē : Morito, le fils de Sadako et Heibē : Naoko, la fille de Sadako et Heibē Keiji Sada : Takashi Kawanami, le fiancé de Sadako : Rikizō, le frère aîné de Takashi Nobuko Otowa : Tomoko, l'épouse de Takashi Akira Ishihama : Yutaka, le fils de Takashi et Tomoko () : Koshinuma, un notable du village Eijirō Tōno () : le policier du village
Musique et textes chantés Le choix d'un flamenco frontal pour une chronique paysanne japonaise divise la critique depuis 1961. La guitare flamenco occupe « presque toute la durée du film […]. Bien qu'il s'agisse d'un film japonais ayant pour décor le mont Aso, à Kumamoto, Shōda y joue des pièces de flamenco assez violentes », écrit Makiko Yamamura. Hosé Shōda — premier guitariste flamenco du Japon, formé à Séville pendant la guerre civile espagnole — tient la guitare. L'instrumentation est doublée d'une série de ballades narratives chantées par — au style de la "" — sur des paroles en dialecte de Kumamoto, qui scandent et commentent l'action à la manière d'un kataribe villageois (sorte de troubadour). Le compositeur signe la partition globale, mais c'est la friction entre le geste andalou de Shōda et la voix régionale d'Ui qui donne au film sa texture sonore inclassable.
Autour du film Le film est structuré en cinq chapitres mais la séquence pré-générique présente un « Happy End » (Année Shōwa 35, 1960). Le bruit d’un train. Un carton indique « Mont Aso ». Un train file dans la nuit. À l’intérieur, la caméra glisse de la montre au poignet du jeune homme, vers deux profils face à face : Naoko, la fille de Sadako, et Yutaka, le fils de Takashi. Puis ils tournent les yeux vers la fenêtre : l’aube se lève. Le train s’éloigne. Coupe : devant la maison, Sadako, debout dans la brume, regarde la route au loin. Une guitare flamenco se fait entendre. Elle esquisse un sourire. Elle a libéré les amants, donné à la génération suivante ce qu’on lui avait, à elle, arraché. Apparaît alors le titre , le générique défile, et le film bascule en flash-back : Année Shōwa 7, 1932.
La maison Koshimizu transmettait la légende du « Monticule des Mille » depuis toujours autour d'un trésor enfoui — mille pièces d'or cachées sous terre. Au village, on en parlait autrement : mille hommes. Avant la chute du château d'Osaka, la région a connu une révolte paysanne. Ses ancêtres ont trahi les insurgés ; les rebelles ont été exterminés ; et c'est sur l'amoncellement de leurs cadavres — le tsuka, le tertre funéraire qui donne son nom au domaine, le « Monticule des Mille » — que les forêts Koshimizu, source de leur fortune actuelle, ont poussé. « C'est le sang qui coule dans mes veines », confie Morito. Son engagement politique de 1960, il le revendique comme une expiation offerte aux mille victimes. Cette légende — Kinoshita la construit de toutes pièces, mais à partir de matériaux strictement attestés. Les sont un type bien identifié de tertres funéraires collectifs disséminés à travers le Japon, et le Kyūshū en compte plusieurs. La révolte paysanne « avant la chute d'Osaka » renvoie quant à elle au 肥後国衆一揆 (Higo kokujin ikki) de 1587-1588, soulèvement des seigneurs locaux et des paysans de Higo — l'actuel Kumamoto — contre les arpentages cadastraux imposés par Hideyoshi après sa conquête de Kyūshū, écrasé par lui dans le sang.
Appréciations
En 1978, Audie Bock critique le film : " Encore un film-chronique au cadre écrasant : le mont Aso. Une femme de la campagne aime un homme du même village, mais celui-ci part à la guerre ; elle est alors violée et contrainte d'épouser le fils du chef du village. Jamais elle ne se remet de la rancœur qu'elle voue à son mari, et elle aidera ses enfants à lui échapper. Œuvre lourdement plombée par une partition de guitare flamenco hors de propos." Audie Bock, p. 215 En 2012, Katsuhide Motoki — qui fut assistant réalisateur sur le dernier film de Kinoshita, Chichi (1988) — commente : « Certains critiques le considèrent comme le meilleur de toute l'œuvre de Kinoshita. Si Vingt-quatre prunelles (1954) ou Chronique d'un couple avec joie et tristesse (1957) sont très connus pour leur lyrisme et leur célébration de l'humain, ce qui rend Un amour éternel singulier, c'est qu'il dépeint l'amour et la haine logés au fond de la nature humaine. » Et il ajoute : « C'est un film qui vous transperce la poitrine. » En 2021, lors de la projection du film au Festival des 3 Continents, Jérôme Baron écrit : "Hideko Takamine et Tatsuya Nakadai sont réunis mais opposés dans cette saga dont le récit se déroule sur une trentaine d’années. Certains voient dans Un amour éternel l’œuvre la plus ambitieuse de Kinoshita qui s’essaye une fois encore à quelques remarquables audaces."
Entretien avec Tatsuya Nakadai Extraits d'une rencontre avec Tatsuya Nakadai, animée par Katsuhide Motoki, à l'occasion d'une projection du film au Tokyo FILMeX en 2012.
Nakadai a rencontré Kinoshita par l'intermédiaire du réalisateur Masaki Kobayashi — disciple principal de Kinoshita et ami proche de Nakadai. À l'époque, Nakadai était membre de la compagnie théâtrale , ce qui le dispensait de l'Accord des Cinq Compagnies régissant alors l'industrie cinématographique japonaise (selon lequel les acteurs ne pouvaient apparaître que dans les films de la maison de production avec laquelle ils étaient sous contrat exclusif) ; il pouvait donc accepter des offres venues d'horizons différents. Admirateur de l'œuvre de Kinoshita depuis sa jeunesse, Nakadai aimait déjà, sur la scène du Haiyū-za, interpréter des personnages déchirés par l'amour et la haine. Lorsqu'il reçut l'offre de Kinoshita et lut le scénario d'Un amour éternel, il dit avoir bondi de joie. Nakadai, qui aime incarner des personnages chargés de complexes physiques ou psychologiques, joue ici un homme blessé à la jambe dont l'énergie vitale est la jalousie et la haine.
« À l'époque, je ne m'en étais pas rendu compte », a précisé Nakadai, avant d'ajouter qu'en revoyant le film, il avait entrevu le génie de Kinoshita dans sa mise en scène. Pour envelopper un portrait humain si crûment chargé d'amour et de haine, Kinoshita découpe délibérément le récit en « Chapitre 1 », « Chapitre 2 », etc., transmettant au spectateur le message : « cette histoire est une fiction ». La musique de flamenco et les paroles en dialecte de Kumamoto qui ponctuent les moments-clés possèdent elles aussi une qualité qui détonne avec le quotidien. Cette méthode consistant à poursuivre la vérité humaine tout en signalant explicitement qu'il s'agit d'une fiction est, selon Nakadai, l'œuvre d'un « fin stratège, vraiment ».
Anecdote de tournage