Pour une éthique du futur est un recueil publié dans les années 1990 par Hans Jonas regroupant deux textes de ce dernier, tirés des conférences qu'il donnait pour expliquer son ouvrage Le Principe responsabilité.

Ces deux textes sont : Philosophie. Regard en arrière et regard en avant à la fin du siècle ; Sur le fondement ontologique d'une éthique du futur.

Philosophie. Regard en arrière et regard en avant à la fin du siècle Ce texte est issu d'une conférence donnée à Munich le dans laquelle Hans Jonas offre sa vision personnelle de la philosophie du que lui-même a traversée, mais aussi un aspect normatif : Jonas énonce ce que la philosophie doit être, ce vers quoi elle doit tendre. C'est une sorte de testament, un rapide portrait généalogique de sa philosophie qu'offre Jonas dans cette conférence. Partant du constat d'un divorce entre le corps et l'esprit (comme c'est le cas par exemple chez Husserl et Heidegger), la matière et la pensée, Jonas va défendre l' et la nécessité de réconcilier ces deux pôles interdépendants. On retrouve bien évidemment les grands thèmes caractéristiques de sa pensée, davantage développés dans Le Principe responsabilité, mais aussi dans Le phénomène de la vie - Vers une biologie philosophique.

L'école phénoménologique et sa critique

Hans Jonas commence par faire l'éloge de Husserl, dont il a été un temps l'élève à Fribourg : La phénoménologie a donc été une école importante dans la formation de Jonas.

Mais il en souligne alors les limites, qui résident précisément en ceci que la phénoménologie se limite à la : comment dès lors comprendre notre corps ? Ne perd-il pas tout son sens si on le réduit à une simple donnée de la conscience comme le fait l'idéalisme husserlien ? Selon Jonas, la pierre d'achoppement de la phénoménologie est donc de ne pas réussir à restituer le sens de la corporéité. Que dire, en tant que phénoménologue, de l'énoncé ? L'idée ultime de Jonas est que ce thème de la corporéité conduit pourtant au cœur des problèmes de justice sociale, notamment celui de la distribution et de la juste répartition des biens.

Le « tremblement de terre » heideggerien et ses limites C'est grâce, ensuite, à la philosophie de Heidegger, notamment au travers de Être et Temps, que Jonas délaisse les conceptions de Husserl. Exprimant le changement dans sa pensée qu'a entraîné Heidegger par l'expression de , Jonas souligne toute l'importance et le caractère déterminant du philosophe tirant de l'oubli dans lequel elle était tombée la question de l'être (Pourquoi y a-t-il de l'étant et non pas plutôt rien ?). Heidegger fait voler en éclats toute conception de la conscience comme essentiellement cognitive en mettant en avant le , le . Ce qu'abandonne Heidegger, c'est le substantialisme : on n'a pas le sujet et des choses, des substances, mais au contraire des événements, des accomplissements (d'où comme le relève à juste titre Jonas l'emploi d'expressions avec des verbes substantivés, tel « l'être-au-monde », « l'être-vers-la-mort », « l'être-jeté », etc.). Le sujet humain devient le (qu'on a traduit un temps par « l'être-là ») : c'est-à-dire que le sujet devient . Jonas souligne l'idée chez Heidegger que le est : autrement dit la finalité de l'homme est mise en exergue, l'idée que l'homme est orienté vers une fin est soulignée. Et cette finalité de la vie humaine met en exergue un point fondamental dans la pensée de Jonas : la précarité. L'être-là est menacé : s'il n'en allait pas toujours de quelque chose pour l'être-là, il périrait. Heidegger a ainsi mis en avant la mortalité de la vie humaine, et en même temps le souci. Souci de soi (plutôt de son propre être) avant tout, mais le souci peut aussi s'orienter vers autrui.

Jonas en vient alors à la critique de son second grand maître : son insistance sur notre mortalité est préférée par Jonas à la conscience pure de Husserl, car notre lien à la nature y apparaît plus nettement : . Mais aux yeux de Jonas, Heidegger ne traite pas du corps : le souci dont il s'agit n'est jamais celui par exemple de la nourriture. La mortalité qui apparaît dans la philosophie heidegerrienne est une mortalité « abstraite », puisque le corps n'y est pas lié.

Derrière cette ignorance du corps, Jonas diagnostique plus généralement un , hérité du dualisme âme/corps, esprit/matière (que l'on retrouve par exemple chez Descartes) conduisant à interroger uniquement le versant de l'esprit dans l'étude de l'homme. La conséquence en a été une scission de plus en plus marquée entre les deux pôles que sont l'âme et le corps, entre substance pensante et substance étendue, l'étude de la substance étendue étant laissée aux soins des sciences dures. . Le point faible de toutes les pensées qui l'ont formé est donc l'inscription dans l'analyse unilatérale de la réalité : la pensée, avec comme exemple paradigmatique la phénoménologie husserlienne. Jonas déplore d'ailleurs le manque d'attention des philosophes envers les sciences physiques (on peut ici souligner le grand intérêt qu'a porté Jonas notamment pour la biologie). Or, c'est pourtant là une évidence, notre être est issu de la matérialité, de la corporéité : pas d'esprit sans corps. Le corps est la fondation du dasein. Il s'agit donc pour Jonas de développer une philosophie de l'unité de l'être, l'unité de la matière et de l'esprit.

Le second aspect de la critique de Heidegger concerne sa conduite regrettable que l'on connaît en 1933. Selon Jonas, cela regarde la philosophie qui non seulement forme le savoir, mais aussi la conduite.

Vers une prise de conscience des problèmes posés par les technologies Hiroshima et la course à l'armement atomique ont été l'étincelle d'une prise en considération critique des technologies. Les réflexions sur les technologies sont ainsi nées sous le signe de l'angoisse, sous la menace de l'apocalypse. Mais les avancées biologiques et médicales ont ensuite été également le lieu d'une réflexion philosophique, notamment au travers des problèmes de bioéthique. Les technologies sont donc devenues un objet d'étude philosophique d'une part à la suite de la première bombe atomique, puis dans le champ biologique, au travers des problèmes de bioéthique, là où la dignité humaine est en jeu.

Mais le problème essentiel posé par les technologies est celui, lié à leur utilisation massive et répétée par des millions d'individus, de leur impact écologiquement désastreux sur notre planète : Jonas n'a pas avant tout en tête la menace d'une apocalypse soudaine, de type nucléaire, mais au contraire une apocalypse rampante. Et c'est ainsi que la question du rapport homme/monde, esprit/matière est posée de manière inédite, à la lumière d'une possible apocalypse. Notre devoir s'en trouve alors élargi : nous devons préserver notre planète, la biosphère car la vie de l'humain en dépend (concept d'équilibre symbiotique). : « C'est sous cet aspect terriblement pratique que la réconciliation de notre Être séparé, si téméraire, avec le tout dont nous vivons, se trouve au centre de la préoccupation philosophique. J'y vois une tâche urgente de la philosophie pour l'instant présent et pour le siècle à venir ». À ce titre, Jonas préconise au philosophe d'entretenir un rapport étroit avec les sciences physiques qui traitent précisément du corporel avec lequel notre esprit doit se réconcilier. Mais qu'est-ce que la philosophie doit retirer de ces sciences ?

Des sciences à la métaphysique La terre est le terreau de la vie, peut-être le seul dans l'univers : nous devons considérer notre vie et la vie en général comme un « hasard heureux ». La vie est un miracle exceptionnel. L'évolutionnisme de Darwin a mis en avant la longue évolution du vivant, évolution hasardeuse et aveugle, imprévisible. Cette vie elle-même provient de poussière d'étoiles, de matière cosmique : « c'est la même substance première répandue à travers l'espace cosmique dans les galaxies, les soleils et les planètes, qui a également produit la vie, le plaisir et la douleur, la volonté et la peur, l'amour et la haine ». Il y a unité depuis la matière jusqu'au sommet de l'esprit. Mais alors comment comprendre cet être unique ? Comment comprendre cette alliage de la matière et de l'esprit ? Si la certitude en ce domaine n'est pas de mise, ce n'est pas pour autant qu'il faut faire l'économie de la métaphysique. Développer un sens de l'être en lequel corps et esprit sont liés suppose la réflexion métaphysique, les conjectures rationnelles.

L'homme, dans l'évolution biologique, est un événement remarquable. Par la puissance de sa pensée (les technologies en sont la conséquence : l'homo faber), l'homme est venu prendre une part active dans le processus évolutif global et dans l'équilibre général. Les techniques et technologies se sont développées à une vitesse prodigieuse depuis les premiers outils jusqu'au technologies modernes qui nous entourent. Mais cette maîtrise de la nature a elle-même besoin d'être maîtrisée, et il n'est pas dit que l'homme en soit pour l'instant capable. L'éthique, auparavant cantonnée aux relations inter-humaines, doit désormais prendre en compte le fait que l'homme est certes un esprit, mais aussi un corps, et à ce titre lié à la planète et aux autres formes de vie selon un équilibre symbiotique : l'éthique doit répondre à cette nouvelle situation où l'homme, « la plus vorace de toutes les créatures » agit sur la nature (Cf Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne).

« Dans l'esprit, noblesse et fatalité se rencontrent » : l'esprit fait toute la dignité de la vie humaine, mais c'est ce même esprit qui obscurcit l'horizon des générations futures. Jonas évoque alors l'une de ses idées centrales : l'heuristique de la peur. C'est en exhibant la menace que l'homme fait planer au-dessus de l'humanité qu'il est possible d'éviter celle-ci, de concevoir sa responsabilité. Développer cette conscience de notre responsabilité devient dès lors la mission de la philosophie : il faut réveiller la conscience de l'homme et réconcilier le corps et l'esprit, la pensée et la matière. Tel est ce qu'a fait Jonas en fondant ontologiquement, dans les choses elles-mêmes, la responsabilité : l'obligation d'exister de l'homme est objective, en soi, elle est ancrée dans l’Être. L'une des questions sans précédent qui se posent est donc de savoir si et comment l'homme peut conserver sa place au sein de la nature.

Sur le fondement ontologique d'une éthique du futur

Ce texte est tiré d'une conférence prononcée pour la première fois par Hans Jonas en 1985 : c'est un texte synthétique dans lequel Jonas explicite le fondement ontologique de son éthique, mais aussi en quoi celle-ci consiste.

Fonder objectivement la préservation de générations futures Jonas commence par définir ce qu'il entend par éthique du futur : c'est une éthique qui prend en compte les générations futures et qui tend à les protéger, ce qui s'avère nécessaire du fait de la puissance technologique de l'occident qui agresse chaque jour un peu plus la nature, la biosphère, et ainsi menace l'homme. « La responsabilité nous en incombe sans que nous le voulions, en raison de la dimension de la puissance que nous exerçons quotidiennement ». Cette éthique de la responsabilité nécessite une futurologie, c'est-à-dire une représentation acquise de manière scientifique de ce que peut entraîner à l'avenir notre mode actuel de vie, c'est-à-dire le mode de vie libéral, centré sur la production et la consommation de masse.