Yennayer (en tifinagh : ⵢⵏⵏⴰⵢⵔ ; en arabe : ينّاير) est la fête du nouvel an amazigh, célébrée à travers l’Afrique du Nord et dans les diasporas maghrébines. Elle est associée au calendrier berbère traditionnel, un calendrier agraire de type solaire apparenté au calendrier julien.
Le nom de la fête viendrait de celui du mois latin (ianuarius), ou bien des termes berbères yan, « le numéro un », et ayyur, « mois ». Sa date, qui varie selon les régions (le plus souvent les 12, 13 ou ), s’explique principalement par le décalage entre calendriers julien et grégorien, qui est de 13 jours (depuis ). Ainsi le julien correspond au 14 janvier grégorien.
Les rites traditionnellement associés à la fête sont similaires d’un bout à l’autre du Maghreb et présentent peu de différences entre régions berbérophones et arabophones. Chez les uns et les autres, l’entrée dans la nouvelle année est marquée par la réunion autour d’un repas, des pratiques de partage et des vœux de prospérité. Les références au mythe de la vieille femme constituent également un trait commun.
Depuis 1980, la célébration de Yennayer est associée à la diffusion d’une numérotation des années à partir de , date approximative du début du règne du pharaon d’origine libyenne (berbère) . Yennayer est un jour férié en Algérie et au Maroc, en vigueur depuis respectivement le 12 janvier 2018 et le 14 janvier 2024. En France, il est inclus depuis 2020 à l'inventaire national du patrimoine culturel immatériel.
Histoire Selon diverses acceptions, Yennayer correspond au premier jour du calendrier agraire utilisé par les Berbères depuis des siècles. Yennayer fait également référence au début du calendrier julien, adopté dans la Rome antique.
Les premières références écrites relatives à Yennayer en tant qu'événement festif apparaissent au , dans les écrits du maître de la poésie zajal, Ibn Quzman (1086-1160), de Cordoue, ainsi que dans ceux du faqih malékite Abu Bakr Muhammad al Turtusi (1059-1126). Alors que le poète décrit Yennayer comme un moment de célébration, le faqih le considère comme une innovation bidaa.. Ibn Quzman mentionne Yennayer à deux reprises dans son Diwan. Tout d'abord, il l'évoque dans des termes festifs, puis il offre une description détaillée de la célébration de Yennayer à Cordoue. Au cours d'une promenade dans un marché, il décrit les produits alléchants exposés sur les étals, tels que les brioches, les cornes de gazelles, les friandises, les fruits frais et les fruits secs. Ce poème constitue l'une des rares sources fournissant autant de détails sur le rituel de Yennayer en al-Andalus. La célébration actuelle de cette fête en Oranie et dans d'autres régions d'Afrique du Nord présente de grandes similitudes avec celle décrite par Ibn Quzman.
Ce calendrier savant berbéro-maghrébin devient le calendrier civil au Maghreb et en Andalousie. Les manuscrits découverts en Kabylie dans la collection de Lmuhub Ulahbib, permet de constater l'existence d'un calendrier savant issu du calendrier agraire berbère et du calendrier julien. Edmond Doutté qui remarque la persistance de ce calendrier en Afrique du Nord écrit à propos des mois : . Une étymologie alternative en tamazight existe également (voir Étymologie).
Le découpage, les formules de calcul ainsi que le système mnémonique associés à ce calendrier ont fait l’objet d’une littérature essentiellement maghrébine. Les Maghrébins se sont inspirés des noms des mois du calendrier julien, tels qu’ils avaient été transmis par les auteurs andalous, lesquels avaient eux-mêmes procédé à l’arabisation des appellations latines des mois juliens.
Dans le cadre du calendrier berbère agraire, les Berbères de l’Antiquité célébraient « yanāyr », période marquant la fin des labours. Les sources arabes médiévales présentent cette célébration comme correspondant au passage au Nouvel An. Cette journée est désignée en berbère sous l’expression (« la porte de l’année »), tandis que les populations arabophones l’appellent . Dans la tradition orale berbère, notamment en Kabylie, le découpage du temps est solidement ancré dans la mémoire collective. Les cycles annuels sont fréquemment associés à des rituels et structurés en saisons et en sous-saisons, chacune portant une dénomination berbère en lien avec les caractéristiques climatiques. Ainsi, les nuits froides de l’hiver sont subdivisées en deux périodes selon l’aspect du ciel nocturne : les vingt premières nuits, réputées particulièrement froides et sombres, sont appelées .
Étymologie Le vocable yennayer s’apparente au terme latin Ianuarius, « janvier » (en espagnol enero et en arabe yannāyir), nom du mois dédié au dieu Ianus (Janus), d'origine encore obscure mais objet d’un culte pré-romain attesté, notamment chez les Étrusques et les Samnites, en tant que dieu bifront (à deux visages) gardien de la « porte de l'an » entre le passé et le futur.
Des linguistes berbérisants retrouvent la même notion dans une étymologie selon laquelle yennayer serait composé de deux mots berbères : yan, « le numéro un », et ayyur, « mois », yennayer signifiant le premier mois... Le terme est très utilisé dans l’univers culturel berbère, et si les Kabyles ont tendance à employer parfois ixf u segwas (« le début de l’année ») ou encore tabburt u segwas (« la porte de l’année »), ils conservent le sens étymologique du terme Yen-Ayyur, comme les At Waziten (Berbères de Libye) qui préfèrent anezwar n u segwas (« entrée/début/premier de l’année »).
Ianuarius apparait d’abord en tant que onzième mois de l’année, à l’époque de Numa Pompilius ou de Tarquin l'Ancien : il vient alors s’ajouter, en même temps que Februarius, à l’année romaine primitive (dite « de Romulus »), qui comptait jusque là dix mois et commençait en mars. Dans le calendrier mis en place par Jules César en 45 av. J.-C., il devient le premier mois de l’année. Cependant, si l’usage du calendrier julien se répand dans tout l’espace dominé par Rome, l’adoption du comme jour de l’an se fait très graduellement, selon les pays, au cours du Moyen Âge et au-delà.
Dates vignette|Un calendrier tunisien qui prend le 14 comme le premier jour de la nouvelle année.|redresse Yennayer est fêté, selon les régions, le 12, le 13 ou le . Cette dernière date correspond précisément au premier jour du calendrier julien, dont le décalage croissant par rapport au calendrier grégorien est, depuis , de treize jours.. Le 12 janvier, quant à lui, est le jour retenu par les militants berbéristes des années 1970-1980 pour donner à Yennayer une date fixe.
Dans les années 2010, en Algérie, le choix du 12 janvier semble relayé par le haut commissariat à l’Amazighité et par la télévision, alors que le mouvement culturel chaoui soutient la date du 14 janvier ; au Maroc, à la même époque, c’est le 13 janvier qui est mis en avant. La décision du président algérien Bouteflika, en 2017, officialise la du 12 janvier ; celle du roi du Maroc , en 2023, établit, à la suite des recommandations de l’Institut royal de la culture amazighe, un nouvel an amazigh .
Traditions
Traditionnellement, Yennayer, , est , dont les rites sont, .
Des traditions berbères liées au changement de l’année se retrouvent dans plusieurs régions d’Afrique, voire du bassin méditerranéen. Elles s’apparentent parfois à de la superstition, néanmoins elles participent à la socialisation des personnes, harmonisent et renforcent le tissu culturel. Des peuples d’identités différentes, considèrent les divers rites de Yennayer faisant partie intégrante de leur patrimoine culturel.
Rites et symboles vignette|redresse|Célébration du nouvel an amazigh 2973 à Teleghma. Cette saison correspond à l'approche de la rupture des provisions gardées pour l'hiver. Ce mois marque les débuts du solstice d’hiver, qui avec le décalage calendaire se retrouve entre le 21 et le 22 décembre de nos jours (correction du calendrier grégorien). Le soleil entame sa remontée. Les jours encore très froids se rallongent et instaurent l’espoir d’une meilleure année. Il est ritualisé d’une manière assez significative.
La célébration de Yennayer s’articule autour de plusieurs symboliques.
Dans certaines régions berbérophones, Yennayer est précédé par imensi n yennayer (littéralement « le dîner de Yennayer »), qui a lieu la veille : les participants se réunissent autour d’un repas et de pratiques festives associées au passage de la nouvelle année. Cette tradition est également attestée chez certaines populations arabophones qui la désignent, entre autres appellations, par le terme haguza (حاڭوزة) : on marque l’entrée dans la nouvelle année agraire par un repas, des pratiques de partage et des vœux de prospérité, en lien avec les récoltes de l’année écoulée et l’espoir d’une saison plus favorable...
Au cours des festivités, il est habituel de célébrer avec des chants et des danses près de grands feux. Certaines communautés pratiquent des sauts au-dessus d'un feu comme symbole de purification et de renouveau. Ces chants et danses sont profondément ancrés dans la culture et l'histoire des communautés berbères. Souvent transmis de génération en génération, ils sont généralement accompagnés de rythmes entraînants et soutenus par des instruments traditionnels.
Ainsi, pour espérer une nouvelle année plus prospère, Yennayer est marqué par quelques opérations de purification basées sur des croyances et superstitions. Dans l’anti-Atlas par exemple, au petit jour de Yennayer, la maîtresse de maison nettoie chaque recoins de la maison en y saupoudrant ibsis (mélange de farine, huile et sel). Elle balaie ensuite toutes les pièces pour « chasser » tamγart n gar aseggwas (« l'épouse de la mauvaise année ») qui n'est autre que tamara la « misère » (mot à éviter ce jour-là).
Le sacrifice d'un animal est de rigueur, symbolisant l'expulsion des forces et des esprits maléfiques mais aussi marquant ses vertus prophylactiques. On prie alors les forces divines pour assurer une saison culturale féconde. Au cours de la fête de Yennayer, on fait intervenir des personnages tels teryel (tamZa, « ogresse » en rifain) ou aâdjouzet Yennayer (« la vieille de janvier » en arabe).
Après le copieux repas de Yennayer, la maîtresse de maison mettait jadis un peu de nourriture dans le métier à tisser (azzetta), dans la meule domestique (tasirt) et dans le foyer (kanun) pour embaumer de bénédictions ces objets essentiels dans la vie rurale (Aurès, Kabylie et Oranie).
Yennayer symbolise la longévité, et c’est souvent l’occasion d’y associer des événements familiaux : la première coupe de cheveux des petits garçons. Le premier Yennayer suivant la naissance d’un garçon était d’une grande importance. Dans certaines régions berbérophones, on dit que l'enfant est comme un arbre, une fois débarrassé des mauvaises influences, il poussera plus fort et plus énergiquement (c’est d’ailleurs à cette période qu’on opère la taille de certains arbres fruitiers). Le père effectue la première coupe de cheveux au nouveau-né et marque l’événement par l’achat d’une tête de bœuf. Ce rite augure à l’enfant le rôle de futur responsable du village. Il est répété lors de la première sortie du garçon au marché. Il est transposé, dans les mêmes conditions, à la fête musulmane de l’Achoura, dans certaines localités berbérophones ; le mariage sous le bon présage de Yennayer. Les petites filles s'amusent à marier leurs poupées (pratique qui rappelle tislit n wenZar) ; rites d’initiation agricoles : on envoie les enfants aux champs afin de cueillir eux-mêmes fruits et légumes.
Traditions culinaires vignette|Couscous de Yennayer. vignette|redresse|Préparation du cherchem. Yennayer est l'occasion de partager des repas traditionnels et de renforcer les liens familiaux et communautaires.