Le savant fou est un stéréotype et un archétype du savant qui est souvent un cliché ou un lieu commun des œuvres de fiction populaires.

Ce type de personnage travaille généralement à la mise au point de technologies, fictives et novatrices, à la pointe des connaissances de son époque. Fréquemment obnubilé par ses recherches, il manque de sens commun et peut devenir un scientifique dangereux jouant à Dieu sans en mesurer les conséquences.

Historique L’image du savant inapte à la vie commune, en marge de la vie sociale, existe dès l'Antiquité grecque, dans une anecdote célèbre de Socrate : Thalès, qui contemple les astres en se promenant et qui tombe dans un puits, est moqué par une servante thrace..

Socrate aurait représenté une science coupée des affaires humaines, dont l'utilisation dans la cité est problématique. La naissance de la science et de la philosophie serait contemporaine d'un clivage entre un savoir (acquisition et pratique) et sa perception sociale (apparence ambivalente, tragi-comique, aux yeux du public). Ce problème politique fait l'objet d'un dialogue de Platon dans son Théétète.

En sciences Au , les sciences et les techniques, y compris militaires, progressent rapidement pour le meilleur (rôle salvateur) ou pour le pire (rôle destructeur). Elles régleront tous les problèmes grâce au progrès ou bien elles causeront la perte de l'humanité. Les scientifiques sont alors représentés comme vertueux ou maléfiques, sérieux ou fous. Une constante se dessine entre ces extrêmes : le génie.

La figure du savant fou progresse au même rythme : au fur et à mesure que sciences et technologies prouvent leur puissance, les œuvres de fiction signalent les dangers ou expriment les angoisses liées à l'accélération du progrès scientifique. L'histoire scientifique appelle une réponse dans l'imaginaire collectif, le savant fou étant l'une des réponses les plus courantes.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, des liens plus étroits s'établissent entre la communauté scientifique, industrielle et politique, notamment aux États-Unis pour l'invention de la bombe atomique. L'attitude envers les sciences physiques et l'image du savant fou se transforment dans la culture populaire. Les menaces nucléaires provoquent une véritable crainte que la science et la technologie ne soient devenues incontrôlables. La montée en puissance de la science et de la technologie pendant la guerre froide, qui a fait naître des menaces croissantes de destruction l'espèce humaine, a encore accentué cette impression.. Dans les arts vignette|redresse=0.9|Magazine de science-fiction Avon Fantasy Reader (1950) mettant en scène (« L'esclave de l'amour et les scientifiques ») : le savant fou, plus jeune et physiquement avenant, peut aussi être un prédateur sexuel.

Littérature Le savant fou apparaît déjà dans la littérature du , par exemple dans Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, où les savants de l'île volante de Laputa ont perdu pied avec la réalité, au propre comme au figuré.

Dans La Peau de chagrin d'Honoré de Balzac, les trois scientifiques (le Pr. Lavrille , M. Planchette, physicien qui parle longuement de la notion de mouvement sans parvenir à la définir, et le chimiste Japhet)Médiaclasse : « Balzac, La Peau de chagrin », synthèse des fiches des personnages (lire en ligne). sont Elvire de Brissac, Le jardin des plantes ou l'horrible danger de la promenade, Grasset, 2024 , page 139..

Au début du , le docteur Frankenstein, inventé par Mary Shelley, crée un monstre au nom de la science et par manque de précautions.

Puis, c'est le docteur Moreau de H. G. Wells qui n'hésite pas à jouer avec la nature, qu'il modifie de manière terrible grâce à son habileté de chirurgien. Du même auteur, L'Homme invisible met en scène le brillant docteur passionné d'optique, ayant mis au point une méthode jouant sur l'absorbance de la lumière des objets physiques, au point qu'il parvient à se rendre invisible ; H. G. Wells, L'Homme invisible, page 102 du récit.. Ne voyant au départ que les avantages à son invisibilité, il déchante rapidement. Son statut de paria et son nouveau pouvoir le font basculer progressivement dans la folie mégalomaniaque.

On peut aussi citer le capitaine Nemo de Jules Verne, apparu en 1869, qui est un des personnages de savant excentrique les plus intéressants et les plus complexes : la science est son refuge ; Nemo hait l'humanité dont il méprise les tares morales et se réfugie dans les fonds marins, isolé du monde, grâce à son sous-marin, le Nautilus.

Un personnage similaire apparaît dans un autre roman du même auteur, Robur le Conquérant (1886), roman qui débute par un débat d'aéronautique entre ceux qui pensent que les engins les plus aptes à voler sont les « plus légers que l'air » et ceux qui estiment que ce sont au contraire les « plus lourds que l'air ». Robur donne raison à ces derniers en leur montrant l’Albatros, sorte de bateau à hélices dont il se sert pour terroriser le monde et s'isoler par la voie des airs. On retrouve ce savant fou dans Maître du monde, publié en 1904. Les deux personnages vivent isolés du monde, loin de la société, dans des milieux naturels dépourvus de présence humaine, grâce à des engins de leur création.

Dans Face au drapeau (1896) apparaît un troisième savant fou, Thomas Roch, inventeur d'un projectile explosif à la puissance jamais vue. Il est lui aussi séparé de l'humanité, d'abord dans l'hôpital psychiatrique où sa folie l'a fait interner, puis sur l'île déserte où le retient prisonnier une bande de pirates qui souhaite qu'il mette son invention à leur service. Par la flatterie et jouant sur son ressentiment envers l'humanité, le chef des pirates parvient à le faire réaliser son arme.

En 1886, Robert Louis Stevenson met en scène un des savants fous les plus célèbres de la littérature dans L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, où l'on découvre que les deux personnages titres ne font qu'un. Le premier est un respectable savant anglais ayant découvert un philtre, permettant de faire ressortir son mauvais côté en se transformant en un être monstrueux, devenant le second.

Plus récents, on peut également citer le Dr Mops dans L'Expérience du docteur Mops écrit par Jacques Spitz en 1938 ainsi que le personnage de Morel dans le roman L'invention de Morel d'Adolfo Bioy Casares, publié deux années plus tard.

Cinéma vignette|redresse=1|L'acteur Horace B. Carpenter jouant le Meirschultz, un savant fou tentant de ramener un mort à la vie dans le film (1934). vignette|redresse=1|L'acteur Béla Lugosi interprète le Paul Carruthers dans le film La Chauve-souris du diable (1940).

En 1927, le film Metropolis de Fritz Lang présente le prototype du savant fou au cinéma : Rotwang, le génie du mal qui crée les machines donnant vie à la ville dont le film porte le nom. Le laboratoire de Rotwang, où l'on trouve pêle-mêle des arcs électriques, des appareils en ébullition et des tableaux de cadrans et contrôles, a influencé les décors de nombreux films comme Blade Runner ou Dark City. Joué par l'acteur Rudolf Klein-Rogge, Rotwang vit des conflits intérieurs : il est maître de pouvoirs scientifiques presque mythiques, mais il est esclave de ses désirs de pouvoir et de vengeance. Son aspect physique aussi a eu une influence : les cheveux en broussaille, les yeux écarquillés et ses vêtements à l'allure presque fasciste. Même son bras droit mécanique est devenu un exemple de science détournée, par exemple dans Docteur Folamour de Stanley Kubrick.

Au début du , les premiers « super-vilains » ont généralement des prédispositions pour les sciences, qu'ils soient précisément scientifiques ou non : Fantômas (issu de la série littéraire du même nom), le Docteur Cornélius, le Docteur Mabuse Dans la seconde moitié du , le savant fou est devenu un poncif au cinéma (Docteur Folamour, et de nombreux savants fous croisant la route de James Bond)).

Le cinéma expressionniste allemand créa lui aussi son lot de savants fous. Comme dans le film Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene (1920). Le Caligari, directeur d'un asile psychiatrique, y contrôle un somnambule du nom de Cesare pour lui faire commettre des crimes à sa place.

Bande dessinée La bande dessinée américaine de la seconde moitié du exploite ce stéréotype du savant fou à travers plusieurs de ses personnages de fiction. On peut citer Lex Luthor, l'ennemi de Superman ; le Docteur Fatalis, l'ennemi des Quatre Fantastiques ; ainsi que plusieurs ennemis de Spider-Man.

vignette|gauche|Dans la bande dessinée Spirou et Fantasio, le comte Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas de Champignac créé par André Franquin et Henri Gillain est un « savant fou gentil » et serviable, soucieux du bien-être animal et humain. Dans la bande dessinée franco-belge, on peut citer Zorglub, l'ennemi de Spirou. Ce savant mégalomane et maladroit est un ancien camarade du comte de Champignac dont il représente le pendant négatif et dont il recherche secrètement l’admiration.. Le Comte lui-même joue parfois les savants fous, par exemple dans La Peur au bout du fil, devenant temporairement fou et dangereux après avoir accidentellement bu une potion qu'il a fabriquée.

Dans la bande dessinée espagnole Mortadel et Filémon de Francisco Ibañez le professeur Bacterio (Saturnino de son prénom) est un spécialiste d'inventions ratées.

L'auteur Edgar P. Jacobs utilisa avec brio ce type de personnage, en particulier à travers le Docteur Jonathan Septimus (La Marque jaune), un psychiatre paranoïaque semant la terreur à travers Londres et rêvant de contrôler l'esprit humain pour asservir les gens. À travers le professeur Miloch Georgevitch (S.O.S. Météores, Le Piège diabolique), l'auteur décrit plutôt un savant de la Guerre froide. Georgevitch travaille d'abord au service du bloc de l'Est, où il détraque le climat de celui de l'Ouest pour faciliter une invasion. À la suite de son échec, il se venge pour son propre compte du professeur Philip Mortimer en l'envoyant dans le passé, grâce à sa machine à remonter le temps, où il se retrouve coincé. Les repreneurs de la série créent eux aussi des savants fous. Yves Sente et André Juillard créent ainsi le Docteur Voronov (La Machination Voronov), responsable de la clinique du KGB à Baïkonour, nostalgique de Staline, qui se sert d'une bactérie tueuse pour éliminer ceux qu'il considère comme ennemis du Communisme.

Dans Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec, série créée par Jacques Tardi en 1976 qui parodie et rend hommage aux romans-feuilletons, parmi les nombreux personnages déjantés croisant la route de l'héroïne figurent divers savants fous. Certains d'entre eux portent un nom comprenant le préfixe « dieu » (« Dieuleveult », « Dieudonné »…), pour souligner qu'ils se prennent pour des Dieux. L'un d'eux, le professeur Robert Espérandieu, est au cœur de l'épisode Le Savant fou. Chauvin et revanchard, Espérandieu se sert d'un pithécanthrope ramené à la vie et devenu monstrueux, pour venger toutes les défaites militaires de la France.

Caractéristiques

Sources d’inspiration

Quelques scientifiques réels ont pu servir de modèle à l'archétype du « savant fou » : Au déjà, selon un texte du , alors qu'alchimistes et sorciers n'étaient pas encore oubliés, le professeur Guillaume-François Rouelle, chimiste et apothicaire français, démonstrateur au « Jardin du roi » (actuel Muséum national d'histoire naturelle), prévient A. B., « Les distractions d'un chimiste : G.-F. Rouelle », in : La Science populaire : journal hebdomadaire illustré n° 6 du 26 mars 1880 (lire en ligne, sur Gallica). ; Thomas Edison, qui devient un personnage de roman dans l’Ève future de Villiers de l'Isle-Adam ; Josef Mengele, médecin nazi qui a mené des expériences en utilisant comme cobayes les prisonniers du camp d'Auschwitz ; Wernher von Braun, le créateur des missiles nazis V2, embauché ensuite par les États-Unis et qui a inspiré le docteur Folamour ;