La harpe celtique est un instrument de musique à cordes ancien, répandu en Irlande (cláirseach), en Écosse (clársach), au pays de Galles (telyn), en Bretagne (telenn), pour jouer et accompagner la musique celtique. Elle jouit d'un regain de popularité en Bretagne depuis les années 1950. Plus petite que la harpe de concert, elle est plus maniable. Elle possède un répertoire propre né de l'époque où elle était l'instrument des musiciens ambulants. Elle fait notamment partie des symboles de l'Irlande.
Origines La harpe initiale aurait été transformée par des tribus germaniques faiblement romaniséesAlan Stivell, La harpe bretonne, « L'Europe l'adopte, la Celtie l'adoube et la fait reine », p. 34. D'ailleurs, le terme utilisé harpe en français et dans la plupart des autres langues romanes (italien, espagnol, galicien arpa) est issu du germanique commun *xarpōn (suédois harpa, allemand Harfe), alors que nombre de ces régions de langue romanes étaient jadis de langue celtique au moins jusqu'au . Ce qui signifie qu'il était peu ou n'était pas connu des Celtes continentaux avant son introduction par les Germains. Par contre, les Celtes insulaires vont rapidement apprécier cet instrument et développer un terme spécifique pour la désigner : clàrseach en gaélique, telyn en cornique et gallois, telenn en bretoncollectif, Musique bretonne : histoire des sonneurs de tradition, 1996, p.19. Les harpes triangulaires celtiques seraient d'abord apparues chez les Pictes en Écosse au qui en font un instrument élaboré, joué dans les cours d'EuropeThe Anglo Saxon Harp, Spectrum, Vol. 71, No. 2 (Apr., 1996), pp. 290-320. et plus tard les Scots (irlandais nouvellement établis en Écosse) et les Gaëls stabilisent son usage en Irlande au The Ancient Music of Ireland Edward Bunting (2000) Curier Dover publications (originally published in 1843).JASTOR Grey, The Musical Times, 1956, University of MichiganKenneth Mathieson, Celti c Music History and Criticism, 2001, Backbeat books p. 192.
Elle devient reine chez les peuples restés à dominante celtique (langue, arts, etc.), notamment chez les Brittons d'Écosse, de Cumbrie, de Galles, du Devon, de Cornouailles, ceux qui commencent à s'installer en Armorique, jusqu'au Nord-Ouest ibérique. Des deux côtés de la Manche, la harpe est omniprésente au Moyen Âge dans la légende de Merlin, la vie de Tristan et Yseult, développant des thèmes musicaux et littéraires communs. Dès le , le pays de Galles connaît aussi un âge d'or, basé sur les récits des bardes Taliesin et MyrddinLa grande histoire des Celtes, Bretagne magazine, Stéphane Siohan, « Le grand voyage de la harpe celtique », p. 79. On peut considérer qu'elle a pris officiellement le relais de la lyre celtique, comme instrument central des sociétés unifiées par la "thalassocratie", peu après être devenue chrétienne. Les moines et bardes (surtout irlandais et bretons) vont lui faire une grande publicité dans toute l'Europe (en Galice par exemple, dont les harpes du Pórtico de la Gloria sont visibles sur la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle).
Concernant le statut des bardes du haut Moyen Âge, le recueil de lois du roi gallois Hywel Dda, promulguées de 940 à 944, fait la différence entre les Pencerdd, ayant gagné par les honneurs de divers concours leur place au service d'un prince dont ils ont à célébrer les louanges, le Bardd Teulu ou poète au service d'un chef de clan et les Crosan ou jongleurs itinérants. Ces mêmes lois précisent que la harpe constitue l'un des attributs rituels des bardes (elle reprend la fonction de la "lyre" - ou cruit - de l'époque antérieure) ; collectif, Musique bretonne : histoire des sonneurs de tradition, 1996, p. 22 En Irlande, l'office de barde, selon certains textes, est héréditaire, de même que sa harpe. Pour la Bretagne continentale, on suppose que c'est de même, comme en témoigne la chanson de Merlin recueillie par La Villemarqué.
thumb|upright|La harpe de la Reine Marie, une des dernières harpes médiévales. Museum of Scotland. En Irlande entre le et le , les personnes aveugles qui ne pouvaient pas participer aux travaux habituels étaient alors dirigées vers le filage de la paille pour rempaillage de chaises ou bien on leur enseignait la harpe. Les aveugles furent nombreux parmi les harpistes de l'époque et souvent de très bons joueurs et compositeurs, leurs sens du toucher et de l'ouïe étant très développés. Le compositeur Turlough O'Carolan était lui-même aveugle.
De ce fait, beaucoup d'œuvres ne furent transmises que par la tradition orale et un très grand nombre d'entre elles ont aujourd'hui disparu. Leur répertoire sera noté dès 1792 par Edward Bunting, précurseur en matière des collectes des traditions instrumentales européennes. De plus, on a conservé quelques anciennes harpes irlandaises, certaines remontant au , qui caractérisent la clarseach de l'époque. Seuls trois exemplaires de harpes celtiques anciennes (appelées aussi « harpes gaéliques ») nous sont parvenus : la harpe dite de Brian Boru (attribuée au roi Brian Boru), exposée au Trinity College de Dublin, la harpe de la Reine Marie et la harpe de Lamont, ces deux dernières étant conservées en Écosse, au National Museum d’Édimbourg. Le plus ancien fragment ( ou ) a été trouvé dans une tourbière irlandaise.
Dans les pays celtiques, la harpe était l'instrument des classes supérieures : au pays de Galles, les bardes joueurs de harpe occupent de hauts rangs dans la hiérarchie sociale et bénéficient d'importants privilèges. En Armorique, il existe jusqu'au des bardes officiels à la cour du souverain, comme le Quimpérois du nom de Kadiou à la cour d'Hoël V en 1079 selon d'anciennes chartes. Dans les trois autres pays de culture celtique, les harpeurs, appréciés dans tous les milieux sociaux, perdurent jusqu'au début du . Mais la harpe et les harpeurs connaissent des temps très difficiles, supplantés par les cornemuses et pourchassés en 1600, par les Anglais d'Oliver Cromwell en Irlande, en Écosse et au pays de Galles, pour tenter d'étouffer le sentiment national, la harpe tenant une telle place dans la vie celtique. En Écosse, à la fin du , la harpe celtique avait disparu du paysage culturel, mais à partir des années 1890, dans le cadre du Celtic Revival et en particulier du Mòd, un festival annuel fondé par la Société des Highlands, un nouveau type de clàrsach émergea, tendue de cordes de boyaux au lieu de cordes métalliques.
En Irlande
La pratique de la harpe irlandaise est inscrite sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité en .
En Bretagne thumb|left|Anges musiciens jouant de la vièle à archet et de la harpe (retable dans la chapelle Sainte Barbe au Faouët) Elle s'installe dans le paysage musical par contact permanent avec la civilisation brittonne du Haut Moyen Âge, du au . L’image et l’écrit confirment la présence importante de harpes dans l’univers breton-britton. Les textes et poèmes montrent l’importance de la harpe, autant ou presque, en Bretagne que chez les autres Brittons. Cependant, on ne sait pas si elle diffère des divers modèles répandus à l'époque en Europe occidentale. En effet, ces représentations picturales ou plastiques et les quelques allusions littéraires en breton et en français, ne sont jamais que quelques pièces d'un puzzle auquel selon toute vraisemblance fera toujours défaut ce qui est essentiel à l'écriture d'une histoire : des dates et des documents écrits précisArmel Morgant, « Petite histoire de la harpe en Bretagne », dans Harpe celtique l'Anthologie, p. 7.
Selon Philippe Durand, .
Déclin Durant les - en Bretagne, elle semble commencer à être moins centrale et décliner lentement, du fait que les souverains et l’aristocratie se francisent inéluctablement, mais elle garde ses influences celtiques et des spécificités bretonnes continuent de s'appliquer à la harpe dans le jeu, la lutherie ou la décoration. En cela, il est difficile de déterminer précisément la période de sommeil, qui se situerait à l'époque où le duché de Bretagne perd son indépendance et est incorporé au royaume de France. Cela coïncide avec le déclin de l'aristocratie bretonne au début du , dont la cour était un haut lieu de représentation pour les bardes, même si certains pouvaient être itinérants. La société bretonne devenue rurale et maritime, la musique s'est popularisée à l'extrême, délaissant les instruments à cordes pour revenir à des formes plus « archaïques ». Les allusions de sa présence dans les sources manuscrites cessent avec la disparition de l'ancienne culture celtique savante, et l'instrument n'est plus cité à partir du que dans la tradition orale.
Alan Stivell se demande si ne persista pas dans la manière de jouer après la période supposée d'endormissement. Il évoque l'hypothèse d'une pratique pas complètement éteinte, aux en Bretagne, de par la poursuite des relations avec Galles et Cornouailles et de la tradition lettrée bretonnante (non-populaire) qui aurait perduré jusqu’au milieu du (selon Gervais de La Rue), signifiant le maintien d’une classe de bardes bretonnants qui s’accompagnaient évidemment d’instruments de musique.
Renaissance Dès la première moitié du , un mouvement revivaliste se développe dans ces trois pays de culture celtique. En Bretagne, la harpe apparaît dans la littérature romantique, mais sans que l'on cherche à en relancer la pratique. En revanche, le passage de Thomas Price par la Bretagne en 1829 est bien avéré ; le pasteur gallois, barde Carnhuanawc, y était venu superviser la première traduction bretonne de la Bible. Il fut le premier à s'interroger sur une hypothétique harpe bretonne : « Depuis quand la harpe est-elle passée d'usage en Bretagne ? » écrit-il en 1837 au vicomte Hersart de la Villemarqué. Séjournant dix ans plus tard au pays de Galles, La Villemarqué fait la connaissance de Thomas Gruffyd, qu'il entend à la harpe triple. Celui-ci l'impressionne suffisamment pour qu'il l'invite à se produire pendant le premier congrès celtique international organisé à Saint-Brieuc en 1867.
C'est avec la Révolution irlandaise (1921), et l'adoption de cet instrument comme symbole de la république d'Irlande, qu'à la nostalgie d'une culture celtique ou "bardique", s'ajoute une dimension politique. Déjà, en 1912, au Congrès interceltique de Douarnenez, les militants de l'Emsav entendent pour la première fois jouer de la harpe, selon une tradition dite "celtique", par le breton Paul Le Diverrès, médecin de profession et barde de passion originaire de Lorient. Cependant, sa passion pour les musiques celtiques et son mariage avec Bessie Jones, harpiste officielle du Gorsedd gallois, vont lui faire passer la majeure partie de sa vie Outre-Manche, revenant régulièrement participer aux cérémonies du Gorsedd breton dont il devient le harpiste officielArmel Morgant, « Petite histoire de la harpe en Bretagne », dans Harpe celtique l'Anthologie, p. 8.
vignette|upright|Petite harpe jouée dans un cercle celtique.