Le Barbe ( : agmar amaziɣ ; ) est une race de chevaux de selle originaire du Maghreb, dont l'identité se confond souvent avec celle du cheval d'Afrique du Nord.Sous l'Empire romain, les chevaux d'Afrique du Nord sont désignés sans distinction précise de race sous le nom d′Equus numidicus du nom du Royaume de Numidie d'Afrique du Nord. Ils seront par la suite désignés sous le nom de barqī et de maghribī (maghrébin) par les arabes. Le Barbe sert alors de monture de razzia et de chasse et gagne régulièrement l'Europe, dans un premier temps avec les conquêtes musulmanes des , puis comme monture de dressage classique renommée dans diverses cours royales à partir du . Il tombe dans l'oubli au , avec la motorisation des armées. Il est remis au goût du jour à partir de la fin des années 1980, notamment après un premier congrès mondial tenu à Alger en 1987, avec la création de l'Organisation mondiale du cheval barbe (OMCB). Durant les années 2010, le Maroc met en place des mesures d'encouragement à son élevage et aux traditions qui lui sont liées, devenant le premier pays mondial d'élevage du Barbe.
De format carré, le Barbe se caractérise par un profil de tête souvent convexe, une croupe tombante et une queue attachée très bas. Il est doté d'une grande résistance, d'un pied sûr et d'un caractère généralement coopératif. Ce cheval est associé dans l'imaginaire collectif aux charges de la fantasia (ou tbourida), bien que la majorité des chevaux de fantasia modernes ne soient pas des Barbe de pure race. Historiquement monture de chasse et cheval militaire, il est toujours mis au travail dans le Maghreb, en particulier pour la traction hippomobile dans les régions rurales. Il est devenu plus récemment un cheval de loisir polyvalent, apte notamment à la randonnée au long cours et à l'endurance.
Le Barbe s'est largement diffusé en Europe via la péninsule Ibérique, vers l'Afrique de l'Ouest subsaharienne, ainsi que dans les Amériques. Il influence un grand nombre de races de chevaux, dont le Pure race espagnole, le Criollo et le Mustang américains, et très probablement le Pur-sang anglais. Il a souvent servi de cadeau diplomatique. Le Barbe est culturellement déprécié en dépit de ses nombreuses qualités, restant dans l'ombre du cheval arabe.
Sources vignette|gauche|Cavaliers durant une tbourida au Maroc.|alt=Groupe de cavaliers hommes en ligne et au galop.
L'archiviste-paléographe Blandine Husser souligne une tendance au protochronisme parmi les sources relatives au Barbe, notamment en raison des efforts menés pour réhabiliter la race à la fin du . L'usage du nom « Barbe » entretient l'illusion d'une race unique qui n'aurait pas évolué entre le et le . Toujours d'après Husser, ; elle décrit à cette situation l'avantage de pouvoir facilement consulter des sources relatives à une population chevaline identifiée géographiquement, mais aussi le désavantage cité ci-dessus.
L'une des plus importantes sources coloniales à propos du Barbe est publiée dans Les Chevaux du Sahara, ouvrage écrit par le général français Eugène Daumas sur la base de sa correspondance entretenue durant les années 1850 avec l'émir algérien Abdelkader ibn Muhieddine ; c'est la seule source coloniale dont l'approche anthropologique est respectueuse des Algériens.
Pour l'historien marocain Abdallah Laroui (qui s'exprime en 1987) les études d'historiens sur le cheval barbe sont relativement pauvres, de même que selon le professeur d'histoire français Paul Vigneron (auteur d'une thèse Le cheval dans l'antiquité gréco-romaine publiée en 1968). Le lieutenant de cavalerie Jean Licart publie en 1923 Le cheval barbe et son redressage, ouvrage marqué par son , voire par une , ce dont il se défend. L'éditeur français Jean-Louis Gouraud et l'ancien commandant de spahis Denis Bogros publient durant les années 1980 un ouvrage récapitulatif consacré au BarbePréface de Jean-Louis Gouraud dans .. En 2020, le en médecine vétérinaire Yassine Jamali, résidant au Maroc, publie la monographie Le Cheval barbe, principalement dédiée au Barbe, aux éditions Actes Sud, dans la collection dirigée par Jean-Louis Gouraud. Il n'existe aucun travail sérieux publié au sujet du Barbe d'Afrique de l'Ouest, en dehors de The Origin of the domestics animals of Africa de H. Epstein, en 1971.
Étymologie et définition Origine du nom « Barbe » La première attestation connue du nom « Barbe » provient de la traduction de l'œuvre Description de l'Afrique d'Hassan al-Wazzan (Léon l'Africain), précédant la reprise de ce nom dans toute l'Europe. La race Barbe tire son nom des États barbaresques selon l'historien français Jean-Marie Lassère, qui l'assimile à la tradition des noms territoriaux ; Gouraud assimile le Barbe aux Berbères (nom européen des Imazighens), déclarant que .. La race de chevaux locale est aussi nommée par les Européens, en référence à cette région nommée ou sous l'Empire romain. Le nom de « berbère » provient du grec ancien barbaros, un terme repris par les Romains pour désigner les non-romains et notamment les Numides. Avant cette distinction étymologique, la notion de « cheval barbe » se confondait avec celle de genet d'Espagne ou de cheval zénète, désignant des montures élevées par les Maures (nom européen des conquérants d'Al-Andalus), dans la Péninsule Ibérique.
Définition du nom « Barbe » vignette|Kif-kif, étalon Barbe du Sahara, premier prix de l'exposition universelle de 1878.|alt=Gravure d'un cheval vu de profil. Jamali, Husser et Lassère dans une moindre mesure, soulignent le caractère générique du nom « Barbe », attribué par des Européens à tout cheval originaire d'Afrique du Nord. Pour Jamali, l'unicité du cheval Barbe dans l'ensemble du Maghreb constitue un dogme et un legs colonial, en cachant la diversité réelle de ces populations chevalines.
Historiquement, les Nord-Africains et les Andalous opèrent une distinction entre leurs chevaux, non par « race », mais par usage : selle, bât ou labour. Selon l'historien Robin Law (2018), la plupart des auteurs s'accordent pour distinguer quatre grands types de chevaux en Afrique : l'Arabe (ou « Aryen »), le Barbe (ou « Barbare »), le « poney », et le Dongola. Le Barbe et le Dongola appartiennent au même groupe, celui des chevaux africains de type occidental, à profil de tête convexe. Cependant, la notion de Barbe reste peu claire, tout particulièrement au . Le général Eugène Daumas se refuse à établir une :
Lassère analyse ce passage comme une preuve que la notion de race barbe n'a pas à cette époque le sens connu de nos jours. Cette confusion dans la définition du Barbe provient notamment de l'application du concept occidental de race animale aux pratiques du Maghreb, qui en diffèrent sur bien des aspects. Initialement objet d'une multitude de définitions, le Barbe est progressivement décrit par opposition à la race arabe (un autre cheval oriental). Le nom générique de « Barbe » perdure jusqu'à nos jours, en favorisant des dérives qui conduisent à qualifier ainsi des chevaux d'Afrique du Nord issus de croisements avec d'autres races plus grandes et plus lourdes.
Histoire vignette|Berger kabyle, peinture d'Eugène Fromentin, exposée en 1861 au Salon de peinture et de sculpture.|alt=Peinture d'un cavalier.
Origines de la race Barbe L'origine du Barbe, souvent décrit comme l'une des plus anciennes races de chevaux au monde, est l'objet de très nombreuses controverses. Comme tous les chevaux domestiques modernes, il provient de la lignée dite DOM2, qui a émergé dans les steppes eurasiennes vers selon une vaste étude génomique publiée dans Nature..
Du fait de la position géographique de l'Afrique du Nord, les migrations de chevaux ne peuvent avoir que deux origines : depuis l'Est (Égypte, Soudan...), ou bien depuis le Nord, en traversant le détroit de Gibraltar. Husser souligne que l'ancienneté revendiquée pour le Barbe repose essentiellement sur trois constats : des ressemblances morphologiques dans les représentations ; un rôle militaire permanent de l'Antiquité jusqu'aux années 1960 ; des qualités comportementales. Il n'existe aucune consensus quant à la date d'apparition d'une race en Afrique du Nord.
Le mélange de plusieurs autres races ? vignette|Barbe monté par un jeune cavalier à Tanger.
Le Professeur Mohammed Piro (Institut agronomique et vétérinaire Hassan-II) et ses collègues estiment (en 2019) que . Au , vers environ , le cheval domestique y est introduit par des peuples humains dont l'origine reste à déterminer. Jean-Louis Gouraud estime que ces chevaux soient à l'origine du Barbe, dont l'histoire peut selon lui être retracée sur deux millénaires. Pour Hendricks, ces chevaux domestiques (issus selon elle d'Asie centrale avec une souche proche du Caspien et du Turcoman, et peut-être de la Méditerranée) ont rencontré la souche sauvage déjà présente (le cheval du sud ibérique), et le croisement des deux a donné le Barbe ; elle précise cependant que l'origine de ces chevaux venus de l'Est reste spéculative, citant entre autres le Nisaen, doté d'un profil de tête convexe.
Pour l'autrice tchèque Helena Kholová (1997), le Barbe descend de chevaux carthaginois, eux-mêmes issus d'un mélange entre des montures venues d'Égypte, de Phénicie et de Grèce, peut-être avec l'influence de chevaux amenés par les Vandales depuis la Péninsule Ibérique, à la fin de l'Antiquité. Le Nicolas Perron, médecin et directeur du collège arabe-français d'Alger (1798-1876), voit dans le Barbe le résultat d'un croisement entre le cheval Barcéen (de Barca) élevé par les Grecs, et le cheval Numide. Le professeur Paul Dechambre et R. de Prémorel, qui semble citer ce dernier., soutiennent que la race Barbe provient du croisement régulier entre deux autres races de chevaux présentes en Afrique, l'Arabe et le Dongola.. La parenté entre le Barbe et le Dongola est souvent évoquée par les zootechniciens. Enfin, Samson, repris par le journaliste anglais Elwyn Hartley Edwards (1992), postule que l'ancêtre du Barbe provient du désert de Nubie.
Une hypothèse ancienne (désormais abandonnée), soutenue entre autres par les vétérinaires militaires coloniaux Charles-Alexandre Piétrement (1883) et Eugène Aureggio ; par Y. de la Fosse David. et par C. Lespinasse., prête au Barbe des origines mongoles, auxquelles s'ajoutent par la suite différentes influences. Piétrement soutient qu'il n'aurait jamais existé de cheval indigène en Afrique du Nord, et que le Barbe montrerait une forte influence des montures introduites par les Vandales ; aucun document archéologique ne permet de soutenir cette théorie.
Hypothèse abandonnée d'une origine préhistorique Le professeur H. Epstein (The origins of the domesticated animals of Africa, 1971), Ahmed Rayane (éleveur algérien et juge international de chevaux Barbe), le journaliste autrichien Martin Haller, ainsi que le Jamali (en 2020), soutiennent une origine préhistorique du Barbe, notamment en raison de la présence de restes archéologiques, et de l'originalité des harnachements et des techniques équestres nord-africains. Bonnie Lou Hendricks (université de l'Oklahoma) soutient (1995 et 2007) que le cheval préhistorique du sud ibérique a traversé le détroit de Gibraltar, léguant son profil de tête convexe au Barbe.
Après les découvertes de l'équipe des paléogénéticiens Librado et al. (dont fait partie Ludovic Orlando), l'hypothèse d'une origine préhistorique divergente des autres sources de chevaux domestiques doit être abandonnée ; Jamali plaide alors (en 2024) pour des études paléogénétiques et comparatives du Barbe avec d'autres races de chevaux.
Hypothèse abandonnée d'une origine arabe vignette|gauche|Les montures d'Abd-El-Kader d'Alfred de Dreux, une œuvre typique de l'arabomanie équestre, prêtant à l'émir d'Algérie la possession de chevaux arabes (tête de profil concave, port de queue élevé), alors qu'il aimait les Barbe.|alt=Peinture représentant un homme à la peau noire entouré de deux chevaux un blanc et un brun