vignette|redresse=1.2|La Route de la soie terrestre superposée aux frontières modernes.
La Route de la soie est un réseau ancien de routes commerciales entre l'Asie et l'Europe, reliant la ville de Chang'an (actuelle Xi'an) en Chine à la ville de Constantinople (aujourd'hui Istanbul), en Turquie. Elle tire son nom de la plus précieuse marchandise qui y transitait : la soie.
La Route de la soie était un faisceau de routes, terrestres mais aussi maritimes (et on peut donc parler aussi bien « des » routes de la soie), par lesquelles transitaient de nombreuses marchandises, ainsi que des techniques, des idées, des religions. Ces routes monopolisèrent les échanges Est-Ouest pendant des siècles. Les plus anciennes traces connues de la Route de la soie, comme voie de communication avec les populations de l'Ouest, remontent à « 2000 avant notre ère au moins ». Les Chinois en fixent l'ouverture au voyage de Zhang Qian entre 138 et 126 av . J.-C... Mais la Route de la soie s'est développée surtout sous la dynastie Han ( ), en particulier Han Wudi. Elle connut une nouvelle période de développement sous la dynastie Tang (), puis durant la paix mongole, au .
À partir du , la Route de la soie est progressivement abandonnée, l'instabilité due aux guerres turco-byzantines, puis la chute de Constantinople poussant les Occidentaux à chercher une nouvelle route maritime vers les Indes, à travers l'Atlantique. L'abandon de la Route de la soie correspond, ainsi, au début de la période des « grandes découvertes » durant laquelle les techniques de transport maritime deviennent de plus en plus performantes. Du côté chinois, les empereurs Ming Yongle, puis Ming Xuanzong chargent, à la même époque, l'amiral Zheng He d'expéditions maritimes similaires.
En 2013, un projet d'infrastructures portuaires et routières visant à renforcer la circulation des marchandises de et vers la Chine porte le nom de nouvelle route de la soie.
Concept et origine du nom vignette|Ferdinand von Richthofen, géographe ayant contribué à l'utilisation du terme au L'expression de « Route de la soie » est une invention moderne, qui date du .. Elle est due aux géographes allemands, sous la forme Seidenstraße. Le premier emploi attesté est dans un ouvrage de Carl Ritter en 1838 (qui avait parlé dès 1818 d'une « Route des Sères », Straße der Seren). Il est repris par Ferdinand von Richthofen (1833-1905), sans pour autant lui donner une grande importance et en faire un emploi systématique (il parle aussi de Sererstrasse « Route des Sères » et de Karawanenstrasse « Route des caravanes »). Il inspire néanmoins les premiers emplois de l'expression en anglais et en français (par exemple dans la Géographie universelle d’Élisée Reclus). Son emploi de l'expression ne désigne alors qu'une portion spécifique du réseau des voies commerciales décrite par Marinos de Tyr. Celle-ci se diffuse dans les études scientifiques à la suite des travaux d'Albert Herrmann, qui en attribue la paternité à Richthofen, mais en fait une utilisation plus large, puis par Sven Hedin (version révisée par l'auteur en 2010)..
Ce concept est élaboré non sans arrière-pensées politiques, diplomatiques et économiques, dans un contexte d'intérêt croissant des puissances européennes pour l'Asie centrale, et de rivalités avec la Chine, notamment dans le contexte de projet de mise en place d'une voie de chemin de fer trans-asiatique... L'emploi du concept se répand dans les études scientifiques alors que se développent les explorations archéologiques de l'Asie centrale dans les premières décennies du , d'abord par des Occidentaux, puis par des Chinois. L'usage du terme se consolide après 1945, notamment grâce à des expositions et ouvrages de vulgarisation, et se généralise comme une manière populaire de désigner divers sujets en rapport avec l'Asie centrale et le Moyen-Orient.
L'emploi du terme est actuellement débattu par les spécialistes. Certains questionnent sa pertinence car il simplifie le sujet : il existe plusieurs routes dans les temps anciens, dont le rôle ne peut être réduit à celui de relier Extrême-Orient et Occident. Sa généralisation tendrait à occulter la complexité de l'histoire de l'Asie centrale.
L'historienne britannique Susan Whitfield (2023), qui comme d'autres parle de « Route de la Soie » (Silk Road) mais aussi de « Routes de la Soie » au pluriel (Silk Roads), résume ainsi les usages du terme :
Elle souligne que ces routes se situent plus largement dans un ensemble de voies de communication reliant différentes partie de l'Asie, de l'Europe et de l'Afrique, dont la « Route de la Soie maritime » passant par l'Océan indien, et évoque aussi les nouveaux enjeux politiques et économiques, avec les intérêts de la république populaire de Chine en Asie centrale, la « Nouvelle route de la soie ». vignette|Tissage en soie datant du retrouvé à Mawangdui. La chronologie de la Route de la Soie est très étendue, mais deux ères d'activités majeures se distinguent. Une première période d'intenses échanges matériels, commerciaux et intellectuels se situe sur environ 350 ans entre le et la moitié du ap. J.-C. La voie la plus utilisée est celle qui passe par le col d'Erkestam. La seconde période se situe entre les . Ces deux ères reposent sur la stabilité et l'influence d'empires régionaux situés en Chine, en Inde, en Perse et dans le Levant. Il est toutefois également soutenu que d'autres périodes de fortes activités sont à supposer au et vers 3200 av. J.-C., reposant dans ce dernier cas sur les sociétés agraires en Mésopotamie.
Ce réseau assure plusieurs fonctions qui ne reposent pas uniquement sur les échanges commerciaux, mais incluent également la transmission de connaissances intellectuelles, de concepts artistiques et religieux. Il encourage également la propagation des maladies. En ce sens, le concept de la route de la Soie est un ensemble de connexions entre les communautés à courte et moyenne portée qui constituent selon une forme antique de mondialisation selon le prisme afro-eurasien.
Histoire
Origine vignette|upright|Un sogdien sur un chameau de Bactriane. Figurine chinoise sancai, période Tang, entre 618 et 907. Musée de Shanghai.Le préhistorien André Leroi-Gourhan considère cette route comme un espace d'échanges actifs dès le paléolithique. Héritière de la Route du jade dont les vestiges datent de , elle n'est cependant évoquée dans les chroniques chinoises qu'à partir du Christian Grataloup, L’Atlas des migrations. Les routes de l’humanité, hors-série Le Monde/La Vie, décembre 2008.
Le nomadisme pastoral devient un mode de vie viable au sein des steppes en parallèle des régions qui se fédèrent progressivement en royaume et empire. Ce mode de vie représente un moteur économique qui renforce la mobilité et la circulation des communautés, réduisant l'effet barrière des contrées montagneuses et désertiques de l'Asie centrale. En lien avec ce mode de vie, la domestication du cheval et du chameau permet d'étendre la capacité mobile des communautés et les réseaux de connexions tissés entre elles.
La proximité entre les communautés nomades et les premières communautés sédentaires renforce le commerce : l'économie du pastoralisme permet aux nomades d'échanger les produits de l'élevage contre de la soie, des céréales, des armes, des outils et des objets de luxe. Trois périodes de migration des populations nomades sont identifiées durant l'Âge du bronze. Elles renforcent la circulation des objets, cultures et techniques ainsi que la formation de corridors commerciaux reliant la Chine, l'Inde et la Mésopotamie.
Selon Michèle Pirazzoli-T'Serstevens, cette route est mentionnée « depuis 2000 avant notre ère au moins » comme voie de passage pour des populations d'agro-pasteurs des steppes eurasiatiques, surtout éleveurs de chevaux. Pour Pascal Butterlin et Martin Sauvage, dès le deuxième millénaire avant notre ère, des matières précieuses (or, argent, cuivre, étain) transitaient par des voies commerciales du moyen orient sur de longues distances, dont la partie occidentale constitua plus tard "les routes de la soie". Par ailleurs, des études publiées en 2012 et 2014 : relié. Et . sur la culture de Qijia (une culture du néolithique final du Nord-ouest) ont démontré que ces échanges portaient aussi sur l'apport de la technologie du bronze en Chine.
Première ère
Contexte vignette|Soldat avec un centaure de la , , Musée du Xinjiang, Ürümqi, Xinjiang, Chine. La première ère de la route de la soie est caractérisée d'une part par l'émergence de confédérations nomades qui font la jonction entre la Chine et la région persique, d'une autre par la présence de plusieurs civilisations agricoles de grande envergure qui exercent un contrôle sur de grandes portions territoriales de l'Afro-Eurasie. Ces états améliorent sensiblement la sécurisation des routes qu'empruntent les flux marchands, ils soutiennent l'économie commerciale en battant leurs propres monnaies et améliorent les itinéraires par l'établissement d'infrastructures.
Entre les , les interactions entre la Chine et le corridor commercial du bassin du Tarim se renforcent. Au , les entités influentes sont représentées par la dynastie Han, le Xiongnu et les communautés Yuezhi. Les communautés du Xiongnu, à l'origine nomades pastoraux, développent des activités agricoles qui reposent partiellement sur l'économie générée par le commerce de la route de la Soie. Ces interactions s'accompagnent de conflits d'influence dans lesquels les puissances tentent de préserver le contrôle des routes par lesquelles transitent les marchands. Les Grecs, puis les Romains, commencent à parler du à partir du pour désigner la Chine).
Au , à cause de la pression militaire exercée par le Xiongnu et par d'importantes défaites, une importante migration Yuezhi débute. En 166 av. J.-C., une première vague migratoire les repousse jusque dans la région située dans le bassin de la rivière Ili dans l'actuel Kazakhstan. Puis, en 133 av. J.-C., une nouvelle offensive Xiongnu les force à entamer une nouvelle vague migratoire qui les emmène dans les régions de l'actuel Ouzbékistan. Ils se confrontent aux indo-Scythes et au royaume indo-parthe et parviennent à s'y affirmer, devenant un nouvel acteur majeur de la route de la soie, l'Empire kouchan.
Impulsion chinoise (130 av. J.-C.) La première ère de la route de la soie se concrétise après la conquête de l'Asie centrale et la sécurisation des routes traversant le bassin du Tarim et le corridor du Hexi. Cette extension intervient vers 130 av. J.-C., avec les ambassades de la dynastie Han en Asie centrale à la suite des rapports de l'ambassadeur Zhang Qian, émissaire envoyé par l'empereur de Chine Wudi (141-87 av. J.-C.), de la dynastie HanFrançois Bellec, Marchands au long cours, éd. du Chêne-Hachette, Paris, 2003. En effet, la dynastie Han succède à plusieurs dynasties chinoises concentrées sur la gestion interne et la centralisation des pouvoirs, elle se trouve à la tête d'un vaste territoire relativement stable qui lui permet de porter un regard vers l'extérieur et s'intéresse aux puissances occidentales. Dans ce contexte, l'expédition de Zhang Qian représente un moment clé dans l'histoire de la route de la Soie et permet d'établir des relations entre les principaux acteurs de la première ère.
La route de la soie continue de se concrétiser au grâce aux efforts de la Chine pour consolider une route vers le monde occidental et l'Inde, à la fois par des implantations directes dans la région du bassin du Tarim et par des relations diplomatiques avec les pays des Dayuan, des Parthes et des Bactriens plus à l'ouestJerry Bentley, Old World Encounters: Cross-Cultural Contacts and Exchanges in Pre-Modern Times (New York: Oxford University Press, 1993), 32.. Certaines régions arides, comme le bassin du Tarim, soumise à un approvisionnement en eau faible développent des systèmes de réseaux de qanat complexe, comme à Tourfan.