Jean d'Ivry ( en latin), mort le est un prélat normand de la deuxième moitié du ..

Neveu du duc de Normandie, il est évêque d'Avranches (1060-1067) et joue un rôle de premier plan dans la réorganisation de l'Église dans l'ouest de la Normandie. Devenu archevêque de Rouen (1067-1079), il a conservé une place prééminente dans le royaume anglo-normand. Il est à l'origine de conciles réformateurs qui ont eu une grande importance dans le développement du droit canon dans le duché. Il a affiné les Acta archiepiscoporum Rotomagensium, un texte historiographique commencé par son prédécesseur, une des rares sources contemporaines sur l'archidiocèse de Rouen et ses archevêques.

Conseiller principal du duc-roi Guillaume le Conquérant, il est en partie chargé de l'administration du duché de Normandie en son absence. Il aura entretenu au cours de ses ministères une relation de respect mutuel et d'échange avec l'archevêque de Cantorbéry Lanfranc. Prélat infatigable, il a affronté les établissements monastiques de la province sur les questions de juridiction archiépiscopale ; les anecdotes qui nous sont parvenues à son sujet ont laissé l'image d'un homme fier et entêté.

Famille et appellation vignette|Richard de Normandie, son oncle. Détail du Rouleau généalogique des rois d'Angleterre, vers 1300, British Library, Royal 14 B .|alt=Dessin représentant un homme barbu.

Jean est le fils du comte Raoul d'Ivry, demi-frère du duc Richard, et d'Aubrée de Canville. Il a un demi-frère Hugues, qui est évêque de Bayeux (1026-1049). Sa demi-sœur Emma épouse Osbern de Crépon, sénéchal des ducs de Normandie, et deviendra à la fin de sa vie abbesse de Saint-Amand. Une autre demi-sœur de Jean se marie à Richard de Beaufou.

Jean est désigné de plusieurs façons. Ses contemporains se réfèrent à lui par son office épiscopal. Lui-même, avant de devenir évêque d'Avranches, signe Jean de Saint-Philbert (), qui provient de sa propriété près de la Risle, ou plus simplement Jean fils de Raoul (). Les historiens anglais préfèrent , tandis que les Français tendent pour Jean d'IvryL'« Ivry » en question étant Ivry-la-Bataille, où se trouve le château de sa famille. et parfois Jean d'Avranches ou Jean de Saint-Philbert. Le nom Jean de Bayeux provient d'une confusion d'Orderic Vital sur le père de Jean qui identifie Raoul, comte d'Ivry comme comte de Bayeux..

Évêque d'Avranches (1060 – 1067)

La vie de Jean d’Ivry avant son accession à l’évêché d’Avranches est peu connue. Il semble hériter à la mort de son père des domaines sur la Risle, près de Saint-Philbert. Selon Guillaume de Poitiers, il n’était pas dans les ordres. Toutefois, il a convaincu les évêques de Normandie de son admiration pour la vie religieuse quand l’évêché d’Avranches s’est trouvé vacant.

Comme ses contemporains, il participe activement à la vie religieuse locale. Il vend une terre à l’abbaye Saint-Pierre de Préaux dans la forêt de Vièvre, dix logements à l’abbaye Saint-Léger de Préaux et donne l'église de Saint-Georges-du-Vièvre à l'abbaye du Bec. Il semble être présent en 1035 à Fécamp quand le duc (1027–35) organise le gouvernement du duché, en vue de son départ en pèlerinage.

vignette|Crypte, vestige roman de la cathédrale de Rouen à la dédicace de laquelle il participe. |alt=Photo d'une salle en pierre, sur la droite des bancs et un autel avec une croix. vignette|Façade de l'abbatiale de la Trinité de Caen dont la dédicace a lieu à la fin de son épiscopat. |alt=Photo d'un monument religieux comprenant deux tours.

Le choix de Jean comme évêque d'Avranches en 1060, membre d'une des familles frontalières les plus importantes du duché, est un choix politique de Guillaume pour restaurer son autorité sur la Basse-Normandie, qui avait été dévastée par les Normands.

Pour régler le problème de l’influence et de l’indépendance du Mont-Saint-Michel, Jean négocie en 1061 un accord avec l'abbé du Mont-Saint-Michel qui redéfinit le rapport entre l'évêque et l'abbaye, où l’évêque d’Avranches a l’ascendant. L'abbé devient son archidiacre.

Il poursuit par la restructuration de son diocèse et établit une pancarte des possessions de la cathédrale. Il contribue au réseau de châteaux et manoirs épiscopaux qui sillonne le duché avec Saint-Philbert-sur-Risle et Le Parc. En 1066, il provoque un conflit dans la famille quand il prend la décision de donner à l'église d'Avranches une partie de ses biens du Vièvre hérités de son père.. Le contestataire est son neveu Robert de Beaufou, qui prétend par sa mère à l'héritage de Raoul d'Ivry. Le duc Guillaume arbitre en faveur de Jean, moyennant 10 livres. Il constitue en 1066 Hugues de Montfort héritier de la moitié de la terre du Vièvre, probablement à l'initiative du duc Guillaume, afin de consolider l'honneur de Montfort..

Jean participe à la vie diplomatique du duché, en ce qui concerne le conseil et l'administration. En 1061, il signe avec le duc et d'autres dignitaires une charte en faveur du Mont-Saint-Michel. Il est présent en 1063/1066 au château de Domfront où se tient un procès entre les moines de Marmoutier et de Saint-Pierre-de-la-Couture. Sa présence, avec celle d'Odon de Bayeux, serait due à sa connaissance de la coutume locale. En 1066, il participe à la réunion tenue par le duc préparant l'invasion de l'Angleterre.

Il est également présent aux grands évènements ecclésiastiques du duché. Il assiste ainsi à la dédicace de la cathédrale Notre-Dame de Rouen le , au concile de Lisieux en 1064, à la dédicace de l'abbatiale de la Trinité de Caen le , et à celle de Jumièges le , ce qui est son dernier acte comme évêque d'Avranches.

Archevêque de Rouen (1067 – 1079) Installation sur le siège archiépiscopal

Après la mort de Maurille en qui laisse vacant le siège archiépiscopal, le duc-roi Guillaume souhaite nommer à sa tête Lanfranc, qui refuse.. Il recommande pour la position Jean d'Ivry. Après un voyage de Lanfranc à Rome où il obtient l'accord du pape et le pallium, Jean devient en archevêque de Rouen. Il est élu « avec l'accord mutuel de tous les évêques de la province et des chanoines ».. Après avoir connu une Église appauvrie à Avranches, il s'installe dans un diocèse plus aisé ; ce diocèse est relativement indemne des invasions des Vikings..

Réforme de l'Église de Normandie

Comme archevêque, il cherche à réformer l'Église de Normandie. Dans ce but, deux conciles sont tenus, en 1072 et 1074. Le concile de 1072, tenu à la cathédrale de Rouen, réunit la plupart des évêques normandsGeoffrey de Coutances, absent, semble être retenu en Angleterre. et de nombreux abbés. Il réaffirme certaines doctrines, mais il vise également à approfondir quelques canons du concile de Lisieux (1064) ; au cours de ce dernier avait été décidée l’interdiction faite aux chanoines, aux prêtres et aux diacres de se marier, mais aucune peine à leur encontre n'avait été prononcée. La peine encourue est la perte de leurs dignités et des revenus de l'Église. Jean désigne les archidiacres dans le rôle clef de la réforme et du gouvernement de la province, tandis que les chanoines et le doyen devaient montrer l'exemple en témoignant de leur chasteté.

Un deuxième concile est tenu une nouvelle fois à la cathédrale de Rouen en 1074, avec la participation des évêques et de nombreux abbés, et en présence du duc. Le concile interdit la vente des abbayes, archidiaconés, presbytères et églises paroissiales. Il complète le concile de 1072 en ajoutant des décrets sur le mariage clérical.. Il y définit aussi les conditions pour occuper la position d'abbé. Le concile est également l'occasion de confirmer des donations de biens à l'abbaye de Saint-Wandrille et peut-être à celle de Saint-Martin-du-Bosc. Contrairement à ce que prétend une charte falsifiée de Saint-Ouen, il n'a pas été donné suite aux demandes de Roger de Mortimer et de sa femme pour la transformation du prieuré de Saint-Victor en abbaye..

Il est possible qu'un troisième concile ait été réuni par Jean. C'est depuis son archiépiscopat qu'un , calendrier liturgique, pour un concile s'est perpétué. Il s'est appuyé sur des rituels — comme la réaffirmation de la croyance dans la doctrine de la Trinité, la référence à la profession de foi de Maurille contre Bérenger de Tours — qui ont contribué à favoriser un sentiment de communauté entre les clercs, les institutions ecclésiastiques et les habitants de Rouen..

Un couplet honorifique de la Chronique métrique le proclame comme .. Le legs laissé par Jean prend tout son effet au concile de Lillebonne, réuni par son successeur en 1080, avec des décrets vus . Guillaume Bonne-Âme a tenu compte de l'avis de Jean dans et établi un calendrier des célébrations saintes dans tout l'archidiocèse. En Angleterre, Lanfranc, entretemps nommé archevêque de Cantorbéry, cherche à copier le style normand des conciles provinciaux, et en tiendra sept entre 1072 et 1086. L'institution d'un système archidiaconal et le développement de diverses dignités au sein du chapitre cathédral qui s'est poursuivi sous Jean ont également été mis en application en Angleterre. Lanfranc introduit l'archidiacre à la fin du , basé sur le modèle normand. L'établissement de dignités dans certains diocèses anglais dans la première moitié du est faite Traduction : selon les rites de l'Église de Rouen...

Jean tient au cours de son archiépiscopat une correspondance avec LanfrancIl s'agit de la seule correspondance, soutenue par le prélat d'Angleterre avec un de ses collègues, à nous être parvenue., comme l'attestent les cinq lettres qu'il a reçues. Elles attestent de son influence comme archevêque et permettent de voir la relation intime qu'ils entretiennent, Lanfranc toujours reconnaissant pour le « souci paternel » qu'il lui montre.. Cet échange concerne les sujets sur lesquels chacun pensait avoir plus d'expérience que l'autre : Jean comme liturgiste, Lanfranc comme moine.

Il est connu pour sa liturgie qui a été officiellement adoptée dans le diocèse de Rouen.. Rédigée à la demande de son prédécesseur Maurille, elle n'a eu qu'un impact limité dans la promotion de l'uniformité liturgique en Normandie..

Rapport au pouvoir

Il est également politiquement actif, contrairement à son prédécesseur qualifié de « politiquement inerte ». Il est présent au Mans en en compagnie de Guillaume où il est reconnu comme un « homme au conseil sage » au cours de la campagne pour la reconquête du Maine. Lui-même membre d'une des plus importantes familles militaires à la frontière du duché, il est un conseiller particulièrement utile, capable de dispenser des conseils aussi bien sur les sujets militaires qu'ecclésiastiques.. En 1074/1075, il passe Pâques avec le roi à Fécamp, où de nouvelles mesures sont prises contre les vengeances armées. Il peut avoir consacré Cécile, fille de Guillaume, religieuse de la Trinité de Caen.

En 1075, en l'absence du duc retenu en Angleterre, il dirige la Normandie avec Roger de Beaumont et la reine Mathilde de Flandre.. Il négocie, comme membre du triumvirat avec Simon de Vexin, le retour de Gisors dans les biens de la cathédrale. Ce domaine avait été donné jusqu'à la fin de la vie de , père de Simon, par son prédécesseur Maurille. Sa restitution, en présence de la reine Mathilde, de Roger de Beaumont et d'Hugues l'Échanson., a permis non seulement le retour d'un bénéfice important pour la cathédrale mais aussi d'un site stratégique à la frontière du duché, entre Neaufles et Neuf-Marché.