Le Cimetière de Prague (titre original : ) est le sixième roman du sémioticien et écrivain Umberto Eco, publié le aux éditions Bompiani. La traduction française, signée Jean-Noël Schifano, est parue chez Grasset en .
Résumé vignette|upright=1.25|Une des nombreuses illustrations reprises dans le roman: Le père Rodin du Juif errant d'Eugène Sue, dessiné par Gavarni; elle est utilisée pour « décrire le ricanement diabolique du Père Bechx alors qu’il énonce les sombres desseins de ces ennemis de l’humanité »Le cimetière de Prague, Chap. 6 « Au service des services » Le récit se fonde en partie sur le journal tenu en 1897-98 par le « capitaine » Simonini, un faussaire italien réfugié à Paris. Troublé par d'étonnants trous de mémoire et, surtout, par l'intrusion, dans son appartement et dans son propre journal, d'un mystérieux alter ego, l'abbé Dalla Piccola, Simonini mène une introspection afin de dissiper sa confusion. Il est ainsi amené à rédiger ses souvenirs, entrecoupés par les interventions de l'abbé et les tentatives de synthèse du narrateur.
Né en 1830, Simon Simonini a été aussi bien façonné par l'anticléricalisme de son carbonaro de père que par l'antijudaïsme et l'antimaçonnisme réactionnaire de son grand-père. Ce dernier, partisan de la théorie du complot d'Augustin Barruel, incluait celle-ci dans une vaste entreprise de domination menée par les Juifs. Simon Simonini commet ses premiers méfaits à Turin, où il trahit ses camarades carbonari. Devenu faussaire puis espion lors de l'expédition des Mille, il infiltre les rangs garibaldiens au profit du gouvernement piémontais. Après 1860, il continue ses activités à Paris, pour le compte des services secrets français, des jésuites, de l'Okhrana et de bien d'autres clients. Sous l'influence des romans populaires d'Eugène Sue et Alexandre Dumas, et au contact d'individus plus ou moins marginaux que ses activités louches l'amènent à côtoyer, Simonini développe progressivement la trame des Protocoles des Sages de Sion, un faux destiné à démontrer l'existence d'un complot judéo-maçonnique.
En se remémorant son parcours, Simonini lève le voile sur sa participation plus ou moins directe à des événements historiques mais aussi sur des actes qu'il était incapable d'assumer...
Événements historiques servant de toile de fond au récit Expédition des Mille Guerre franco-prussienne de 1870 Commune de Paris (1871) Affaire Dreyfus Canular de Taxil Congrès antimaçonnique de Trente
Lieux servant de toile de fond au récit Impasse Maubert : Simonini s'y installe lors de son exil à ParisLe cimetière de Prague, Chap. 1 « Le passant qui en ce matin gris » Le vieux cimetière juif de Prague : ce lieu joue un rôle important dans l'intrigue. Simonini l'utilise pour mettre en scènes de fausses réunions de prétendus complots internationaux, mais il n'y est jamais allé: « J’avais lu quelque part qu’avenue de Flandre il existe, au fond d’une vieille cour, un cimetière de Juifs portugais. [...] L’endroit est sordide, mais il m’a servi à imaginer le cimetière de Prague dont je n’ai vu que des images. »Le cimetière de Prague, Chap. 27 « Journal interrompu, 20 décembre 1898 »
Organisations historiques servant de toile de fond au récit Haute-Vente Kahal Compagnie de Jésus Franc-maçonnerie Okhrana Alliance israélite universelle
Personnages
Personnages fictifs vignette|gauche|upright=1.25|Le révérend père Caboccini: autre illustration reprise pour figurer l'abbé Dalla Piccola, extraite du Juif errant d'Eugène Sue et dessinée par GavarniLe cimetière de Prague, Chap. 14 « Biarritz » À la fin de l'ouvrage, l'auteur précise que tous les personnages ont réellement existé, à l'exception de l'anti-héros, « Capiston »« (Argot militaire) Capitaine » (https://fr.wiktionary.org/wiki/capiston) Simon Simonini, et de « quelques figures mineures d’accompagnement tels le notaire Rebaudengo ou Ninuzzo »Le cimetière de Prague, « Inutiles précisions érudites: Historique ». Il a également inventé l'abbé Dalla PiccolaVoir sur YouTube Umberto Eco - « Vérités et Mensonges à l'heure digitale » (interview de l'auteur à la librairie Mollat).
Principaux personnages historiques jouant un rôle dans l'intrigue
Jean-Martin CharcotLe cimetière de Prague, Chap. 3 « Chez Magny». Sigmund Freud (rebaptisé "Froïde" par le personnage de Simon Simonini) Les docteurs Bourru et Burot. Diana VaughanLe cimetière de Prague, Chap. 3-25. (nom d'une Américaine installée à Paris, dont l'identité est usurpée lors de la mystification de Léo Taxil. Dans le roman, ce personnage participe à l'intrigue sous la forme inventée par Taxil) Jean-Baptiste Simonini.Le cimetière de Prague, Chap. 4 « Les temps de mon grand-père». (grand-père du personnage principal, voir article Augustin Barruel) Babette d'Interlaken. Alexandre DumasLe cimetière de Prague, Chap. 6-7. Ippolito NievoLe cimetière de Prague, Chap. 6-8. Negri di Saint Front. Giuseppe GaribaldiLe cimetière de Prague, Chap. 7 « Avec les Mille ». Giuseppe Cesare Abba (patriote garibaldien. Eco a utilisé les souvenirs de cet acteur de l'expédition des Mille, notamment pour le passage où Simonini rencontre un moine socialiste, le père Carmelo.) Nino BixioLe cimetière de Prague, Chap. 7-8. Giuseppe La Farina Clément Fabre de LagrangeLe cimetière de Prague, Chap. 9-17.. Maurice JolyLe cimetière de Prague, Chap. 11-18. Wilhelm StieberLe cimetière de Prague, Chap. 14-17. Hermann GoedscheLe cimetière de Prague, Chap. 14-18. Roger Gougenot des MousseauxLe cimetière de Prague, Chap. 12 « Une nuit à prague ». Jacob Brafmann Alphonse ToussenelLe cimetière de Prague, Chap. 12-23. Joseph-Antoine BoullanLe cimetière de Prague, Chap. 15-24. Osman BeyLe cimetière de Prague, Chap. 19-26. (Pseudonyme) Juliette AdamLe cimetière de Prague, Chap. 21-23. Juliana Dimitrievna Glinka Léo TaxilLe cimetière de Prague, Chap. 21-27. (alias Docteur Bataille) Charles HacksLe cimetière de Prague, Chap. 22-23. (alias Docteur Bataille; dans le roman, le personnage du docteur Bataille représente Hacks) Édouard DrumontLe cimetière de Prague, Chap. 22-26. Ferdinand Walsin EsterhazyLe cimetière de Prague, Chap. 22-27. Domenico MargiottaLe cimetière de Prague, Chap. 23-25. Matveï GolovinskiLe cimetière de Prague, Chap. 26-27. Pyotr Ratchkovski
Autres personnages historiques cités dans le roman Parmi les très nombreux personnages historiques cités dans le roman, figurent entre autres:
Augustin Barruel Camillo Cavour Benjamin Disraeli Fiodor Dostoïevski Alfred Dreyfus
Luigi Fransoni Stanislas de Guaita Victor Hugo Hippolytus Lutostansky Karl Marx Leo Meurin Felice Orsini Joséphin Peladan John W. Phelps Pie IX Jean Sandherr Eugène Sue Laurent Tailhade Adolphe Thiers Émile Zola
Relations avec d'autres œuvres Le roman reprend et développe les thèmes abordés par Umberto Eco dans les chapitres 90 à 97 du roman Le Pendule de Foucault. En 2005, Will Eisner demande à Eco d'écrire une préface pour sa bande dessinée Le Complot, et c'est ce qui aurait décidé ce dernier à écrire un nouveau roman centré sur la genèse des Protocoles des Sages de Sion.
De très nombreux ouvrages d'autres auteurs sont cités dans le roman, parmi lesquels:
Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme Le Juif errant Joseph Balsamo Les Mystères du peuple Gli amori garibaldini Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu L'esprit des bêtes Coningsby Le livre du Kahal Le Juif, le Judaïsme et la Judaïsation des peuples chrétiens Biarritz La Vie de Jésus Le fils du jésuite Les frères Trois-Points Les sœurs maçonnes La France maçonnique De la cause du sommeil lucide Le Diable au XIXe siècle Mémoires d'une ex-palladiste La France juive Le testament d'un antisémite Souvenirs d'un trente-troisième, Adriano Lemmi, chef suprême des francs-maçons
Accueil critique
Polémique autour du roman vignette|upright=1.25|Les protocoles des Sages de Sion continuent d'être publiés de nos jours, comme en témoigne cette édition malaise en anglais, en vente à l'aéroport de Kuala Lumpur
Marcelle Padovani rapporte que lors de la publication du livre en Italie, l'auteur a été accusé d'« antisémitisme involontaire »L’affaire Umberto Eco, article de Marcelle Padovani publié dans l'Obs le 20 février 2016.. Lucetta Scaraffia semble être la première à avoir lancé la polémique dans un article de L'Osservatore romano daté du : elle y regrette l'absence de personnages positifs dans ce roman où tout est décrit à travers le regard infâme du personnage principal, foncièrement antisémite. Marcelle Padovani fait également référence à un article de l'historienne Anna Foa qui émet des réserves quant à l'opportunité d'écrire une fiction sans fournir de recul analytique sur la genèse des Protocoles des Sages de Sion, livre qu'Adolf Hitler a utilisé pour justifier sa politique antisémite, et qui est encore considéré dans de nombreux pays comme reflétant une part de vérité, même si c'est un faux. Dans un dialogue avec Umberto Eco, le rabbin Riccardo Di Segni estime que le roman est ambigu : qu'il s'agisse des juifs, des jésuites ou des francs-maçons, le lecteur risque de croire à la réalité de ces complots présentés dans une intrigue convaincante. Il ajoute que le jeu est d'autant plus risqué pour les juifs que les jésuites sont décrits comme des personnages peu recommandables, tandis que les francs-maçons ont effectivement intrigué dans les sphères du pouvoir au cours du XIXe siècle. Il va jusqu'à se demander si l'excès dans la folie et la monstruosité du personnage principal ne finissent pas par risquer de le rendre sympathique aux yeux du lecteur. Selon Marcelle Padovani, Ugo Volli semble partager cette dernière interrogationdans un texte repris par l’Osservatorio sul Pregiudizio antiebraico contemporaneo et daté du 2 novembre 2010. Pour Giorgio Pressburger, ce roman est dangereux pour le « lecteur moyen » qui risque d'y trouver « un exutoire dans la haine des juifs, des francs-maçons, des pouvoirs occultes, vrais responsables » de son « peu de réussite » sociale. En France, Pierre Assouline s'inquiète également du danger que peut présenter ce roman alors que notre époque est particulièrement propice à la diffusion de soupçons de complot. Cette inquiétude est partagée par Pierre-André Taguieff, qui craint que des lecteurs naïfs y voit « un manuel d'initiation au conspirationnisme antijuif et antimaçonnique ». Il ajoute que Les Protocoles des Sages de Sion sont régulièrement invoqués dans tous les pays musulmans à des fins antisionistes, voire pour inciter au djihad. Cependant, selon André Peyronie, la réception critique semble « plutôt rassurante » dans les pays arabes, du moins d'après l'analyse de huit articles qui situent l'hypothèse d'un complot juif développée dans le roman uniquement dans son contexte européen, sans faire allusion à Israël. Tout en reconnaissant qu'il existe un risque de récupération par des courants conspirationnistes ou de fausse interprétation par des lecteurs non avertis, Umberto Eco a rétorqué à de nombreuses reprises qu'il n'était pas responsable du mauvais usage que certains pourraient faire de son livre, alors que la littérature à caractère antisémite est facilement accessible sur internet. Il s'est également demandé si l'accusation de risque de propagation de l'antisémitisme lancée par L'Osservatore romano ne masquait pas plutôt un agacement provoqué par la représentation caricaturale des jésuites.
Critique littéraire