Le Prêteur et sa Femme, parfois aussi appelé Le Changeur et sa FemmePar exemple, dans la traduction française des Primitifs flamands d'Erwin Panofsky, Hazan, 2003 (, ou planche hors-texte LXXIV), Le Peseur d'or et sa Femme. ou encore Le Banquier et sa FemmePar exemple, par Georges Perec dans son cahier des charges de La Vie Mode d'emploi, Cahier des charges de La Vie mode d'emploi Georges Perec, présentation, transcription et notes par Hans Hartje, Bernard Magné et Jacques Neefs, coédition CNRS éditions-Zulma, 1993. est un tableau du peintre flamand Quentin Metsys réalisé en 1514.
Cette huile sur panneau, conservée au musée du Louvre, à Paris, paraît au premier abord être une scène de genre. Elle se révèle en fait une représentation allégorique et moralisatrice (signes de vanité associés aux symboles chrétiens du memento mori tels que la bougie éteinte, la balance du Jugement dernier, dénonciation de l'avarice et exaltation de l'honnêteté) de la profession du prêteur d'argent voulant inciter les banquiers à une modération chrétienne, voire érasmienne, dans la pratique de leurs affaires, comme le montre clairement Quentin Metsys six ans plus tard dans un autre tableau aux personnages grotesques, intitulé Les Usuriers.
Le tableau est daté et signé sur le rouleau de parchemin posé sur l'étagère supérieure, au-dessus du livre : « Quentin Metsys / Schilder 1514 ».
Description et analyse : à quel genre l'œuvre appartient-elle ? Un double portrait ? Un réflexe contemporain, qui verrait dans ce tableau un double portrait privé, est à écarter immédiatement. En effet, même si le rapprochement avec une œuvre comme Les Époux Arnolfini peinte par Jan van Eyck un siècle plus tôt (1434, National Gallery, Londres) est de prime abord particulièrement tentant, et qu'il est vrai que le genre du portrait privé se développe tout particulièrement à partir du en Europe, l'absence d'identification précise des deux personnages mis en scène, ainsi que le caractère archaïsant pour l'époque de leurs habits, doit infirmer cette première hypothèse d'une commande privée de bourgeois.
Une scène de genre ? vignette|La grande tour nord de la cathédrale Notre-Dame d'Anvers.
Le tableau pourrait, en second lieu, évoquer une scène de genre, figurant une scène de la vie quotidienne dans un milieu réaliste, à savoir, une scène de change dans le comptoir d'un changeur d'une ville commerçante de la Flandre de la Renaissance, comme le suggère le titre retenu par le musée du Louvre. Les nombreux détails réalistes renvoyant à un univers familier du peintre flamand, maître au sein de la guilde des peintres d'Anvers depuis 1491, pourraient aller dans ce sens.
Une scène flamande Si le tableau représente une scène d'intérieur, le miroir convexe, posé sur la table et orienté vers la gauche du spectateur, reflète une fenêtre à croisée qui s'ouvre vers l'extérieur. Les deux vitres supérieures représentent deux croix quadrilobées, rouge et bleue. Dans la vitre inférieure gauche, on distingue, se dressant au-dessus des arbres, la flèche gothique d'un beffroi, élément d'architecture typique de la Belgique et du Nord de la France. La forme élancée de celle-ci n'est d'ailleurs pas sans rappeler le beffroi ecclésiastique de la cathédrale Notre-Dame d'Anvers - sans cependant renvoyer exclusivement à ce dernier.
La Flandre, et tout particulièrement les villes d'Anvers et de Bruges, sont au début du des centres économiques de la plus haute importance, carrefours d'échanges entre le Nord et le Sud où se croisent marchands et banquiers venus de l'Europe entière. Cette activité frénétique de commerce entraîne donc le développement de la profession de prêteur et, le cosmopolitisme des marchands, l'activité de changeur.
Des objets caractérisant le prêteur, ou le changeur Les objets précieux : des valeurs d'échange ? Devant l'homme, dans l'angle inférieur gauche du panneau, se trouvent divers objets représentatifs de son métier. On remarque un hanap de cristal à facettes ouvragé incrusté de métal, une bourse d'étoffe noire ouverte, laissant voir des perles brutes, ainsi qu'un rouleau de papier dans lequel sont enfilées quatre bagues montées de pierres précieuses, alternativement rouges et vertes. Ces objets placés sur la table, à côté d'un tas de pièces d'or de différentes provenances, suggèrent leur conversion en espèces sonnantes et trébuchantes.
Les pièces d'or
Devant l'homme se trouve un monceau de pièces de pays et d'époques divers. On peut identifier, grâce à la perfection réaliste du rendu des pièces par le peintre, au sommet du monticule, un sequin de Venise. Par ailleurs, l'avers d'un écu d'or du royaume de France, est ici reconnaissable au bouclier, ou « écu », encadrant trois fleurs de lys et surmonté d'une couronne (sur le tas de pièces à gauche, au-dessous de la bague du prêteur), et celui d'une augustale de Frédéric II, empereur du Saint-Empire romain germanique au (à droite du tas, entre le plateau du trébuchet et le godet posé derrière celui-ci sur la table). On peut également identifier en grandeur naturelle un trifollaro de Sicile, un penny anglais.
À une époque où la monnaie fiduciaire n'est pas encore généralisée, et dans un contexte d'échanges internationaux, la valeur des pièces, et leur change, dépendaient de leur poids en métaux précieux, et au premier chef, en or. Ainsi, leur cours ne dépendait, ni de leur lieu d'émission, ni de l'époque à laquelle elles avaient été frappées.
L'activité du prêteur : la pesée au trébuchet L'homme est entièrement absorbé par la pesée de pièces au moyen d'une petite balance de changeur portative à fléau, aussi appelée trébuchet, et dont l'étui noir est posé devant lui. Il en vérifie le poids grâce à une pile de CharlemagneOn pourra lire un bref historique de la pile de Charlemagne, rapprochée du tableau de Metsys, sur http://agen.musee.over-blog.com/article-14359357.html, série de godets de métal s'emboîtant les uns dans les autres, dont la boîte est ouverte à côté de lui. Cette opération a pour but, non seulement d'évaluer le poids exact de la pièce afin d'établir son équivalence avec les autres, mais aussi d'en vérifier la teneur exacte en métal précieux, à une époque où il n'était pas rare de rogner les pièces, notamment sur la tranche, pour en récupérer la limaille. Cette vérification du poids au trébuchet, précédée généralement d'un examen empirique du son de la monnaie, était censé vérifier le bon aloi de la pièce, et est à l'origine de l'expression espèces sonnantes et trébuchantes.
« Prêteur » ou de « changeur » ? La nature précise de l'opération représentée sur le tableau - qui a donné lieu aux hésitations sur son titre - reste ambiguë, et ne permet pas de trancher réellement en faveur de « prêteur » ou de « changeur ». Le miroir convexe désigne certes clairement le client placé devant la table, et dont le bras repose sur le bord de la fenêtre. Mais qu'attend-il précisément du prêteur ? Est-il venu échanger des valeurs (vase, perles, bagues) contre des espèces, que le prêteur lui pèserait une à une : celle sur le trébuchet, celle qu'il tient entre ses doigts et les deux posées sur la table, l'une sur l'autre, au plus près du client) ? Ou au contraire, dans une transaction et un mouvement inverses, le client viendrait-il changer ses pièces, qu'il aurait posées sur la table, et que le prêteur vérifierait une à une, avant de les joindre à son tas ? Toujours est-il que le centre d'intérêt du tableau, celui qui attire les regards des trois personnages, est l'or, faisant presque oublier qu'il ne s'agit là que d'un sixième de la surface de l'œuvre.
Une allégorie de la vanité et de l'avarice L'hypothèse la plus généralement admise quant à signification de ce tableau serait qu'il s'agit d'une œuvre à caractère allégorique et moralisateur, sur le thème de la vanité des biens terrestres opposés aux valeurs chrétiennes intemporelles, et d'une dénonciation de l'avarice, comme péché capital.
Complémentarité et opposition entre le prêteur et sa femme : le profane et le sacré Le tableau joue sur des effets d'échos et d'oppositions, entre le prêteur et sa femme. Du point de vue de la composition, le tableau présente une symétrie nette entre la droite et la gauche, le couple penchant leurs bustes respectifs l'un vers l'autre, de part et d'autre d'un axe vertical médian. Du point de vue des couleurs, le gris-bleu de la veste de l'homme, et le vert de sa coiffe, s'opposent au rouge de la robe de la femme. Ce même contraste de couleurs se retrouve, inversé et en miniature, dans les motifs quadrilobés du haut de la fenêtre, reflétés dans le miroir convexe. Mais l'homme et la femme se correspondent par la richesse de leurs vêtements et des bijoux dont ils sont parés : fourrure au col et aux manches du couple, épingle d'or ornant le milieu de la coiffe de la femme, sur son front, bagues, à l'index droit pour l'homme, à l'auriculaire droit pour la femme. Les mains effectuent d'ailleurs des gestes similaires : pincée des doigts de la gauche, en l'air, qui retient, le trébuchet pour l'homme, et la page d'un livre d'Heures pour la femme, main droite reposant sur la table, une pièce entre le pouce et l'index replié pour l'homme, le majeur retenant le fermoir du livre d'Heures pour la femme. Cependant, la symétrie est compliquée par le fait que les mains de la femme se croisent, et non celles de son mari. Partant des deux mains gauches, deux mouvements de rotation se correspondent : celui du trébuchet pivotant autour de son axe, et celui de la page tournée du livre sacré, maintenue en l'air dans l'instant du tableau.
La balance et le livre d'heures Les deux objets qu'ils manipulent jouent là encore par opposition : d'un côté, le trébuchet renvoie au monde matériel, celui de l’argent et de l'avarice, et de l'autre, le livre d'heures représente, dans un rouge qui fait écho à la tenue de la femme, une Vierge à l'Enfant, évocation du monde spirituel et chrétien. Sur la page de gauche de ce livre d'Heures, richement relié et enluminé, on distingue un texte dont la lettrine figure un agneau, symbole christique dans L'Apocalypse de la Bible« Ils combattront l'agneau et l'agneau les vaincra, car il est Seigneur des seigneurs et Roi des rois », Apocalypse, 17-14. Mais la femme détourne le regard du livre sacré, et se laisse absorber par le trébuchet, comme attirée par l’or, de même que son mari, tout entier à sa pesée. Les richesses matérielles détourneraient du monde spirituel, et le trébuchet prendrait une valeur allégorique, incarnant la pesée des âmes avant l'accession au Paradis. Le cadre du tableau portait d'ailleurs, en latin, la citation biblique suivante, ajoutée a posteriori et aujourd'hui effacée : Statura justa et aequa sint pondere (« Que la balance soit juste et les poids égaux »)Lévitique, 19-36) ; cette « maxime latine au bas du tableau » est évoquée dans le Cahier des charges de la Vie Mode d'Emploi de Perec, .
thumb|Le livre d'heures, détail inversé
Les objets sur l'étagère À l'arrière-plan, sur le mur du fond de la pièce, deux étagères traitées en nature morte sont chargées d'objets dont la signification dépasse le simple caractère anecdotique et réaliste pour revêtir une valeur symbolique chrétienne, codifiée selon une iconographie largement répandue chez les primitifs flamands, notamment depuis Jan van Eyck. Là encore, l'opposition entre les valeurs profane et sacrée, temporelle et intemporelle, entre le bien et le mal, semble prévaloir.
L'étagère inférieure Sur l'étagère inférieure, on voit, à l'extrémité gauche, une boîte fermée, symbole de la divinité cachée, et à l'extrémité droite, une bougie éteinte, symbole de vanité et de mort.
L'étagère supérieure