thumb|Page de titre de l'édition originale.

Facundo (titre original : Facundo. Civilización y barbarie ou Facundo. Civilización y barbarie en las pampas argentinas ou encore Civilización y barbarie. Vida de Juan Facundo Quiroga y aspecto físico, costumbres y hábitos de la República Argentina, suivant les éditions) est un ouvrage écrit en 1845 par l'homme politique et écrivain argentin Domingo Faustino Sarmiento, au cours de son deuxième exil au Chili. C’est une œuvre clef de la littérature hispano-américaine : outre sa valeur littéraire, le livre fournit une analyse du développement politique, économique et social de l’Amérique du Sud, de sa modernisation, de son potentiel et de sa culture. Comme l’indique son titre, c’est à travers le prisme d’une dichotomie entre civilisation et barbarie que Facundo s’attache à analyser les conflits qui se firent jour en Argentine aussitôt après l’indépendance du pays, proclamée en 1816. Le chercheur cubano-américain Roberto González Echevarría qualifia l’œuvre comme « le livre le plus important qui ait été écrit par un latino-américain, en quelque discipline ou en quelque genre que ce soit »González Echevarría 2003, .

Facundo décrit la vie de Juan Facundo Quiroga, chef militaire et politique gaucho appartenant au Parti fédéraliste, qui remplit la fonction de gouverneur et de caudillo (chef militaire) de la province de La Rioja lors des guerres civiles argentines, dans les décennies 1820 et 1830, mais par le biais de cette biographie, l’auteur défend une thèse politique : l’historien Felipe Pigna souligne dans le documentaire Algo habrán hecho por la historia argentina que « le Facundo fut bien davantage qu'un livre, ce fut un pamphlet contre Rosas ; Sarmiento y dépeint le type du caudillo et propose de l’éliminer »Algo habrán hecho por la historia argentina, deuxième saison, chapitre VI. Le fédéraliste Juan Manuel de Rosas gouverna la province de Buenos Aires entre 1829 et 1832, et de nouveau de 1835 jusqu’à 1852 ; au cours des affrontements entre unitaires et fédéralistes, Sarmiento, membre du camp unitaire, dut s’exiler à deux reprises au Chili, en 1831 et 1840, et c’est à l’occasion de son deuxième exil qu’en moins de deux mois il écrivit son Facundo. Sarmiento voyait en Rosas un héritier de Facundo : tous deux étaient des caudillos et représentaient, aux yeux de Sarmiento, la barbarie, laquelle procédait de la nature même de la campagne argentine et de son manque de civilisation: « Assurément ! Facundo n’est point mort ; il est vivant dans les traditions populaires, dans la politique et dans les révolutions argentines ; dans Rosas, son héritier, son complément…». Ainsi que l’explique Pigna, « Facundo, qu’il hait et admire à la fois, est le prétexte pour parler du gaucho, du caudillo, du désert interminable, et enfin, de tous les éléments qui pour lui représentent l’arriération et avec lesquels il faut en finir ».

Tout au long du texte, Sarmiento explore la dichotomie entre la civilisation et la barbarie. Comme le relève Kimberly Ball, « la civilisation se manifeste sous les espèces de l’Europe, de l’Amérique du Nord, des villes, des unitaires, du général Paz et de Rivadavia », tandis que « la barbarie s’identifie à l’Amérique latine, l’Espagne, l’Asie, le Proche-Orient, la campagne, les fédéralistes, Facundo et Rosas ». C’est pourquoi le Facundo eut un retentissement aussi profond ; en effet, selon González Echevarría, « en désignant l’opposition entre civilisation et barbarie comme étant le conflit central dans la culture latino-américaine, Facundo donna forme à une polémique qui avait commencé à l’époque coloniale et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui »González Echevarría 2003, .

La première édition de Facundo fut publiée en 1845. Pour la deuxième édition (1851), Sarmiento supprima les deux derniers chapitres, mais résolut de les réinclure en 1874, arguant qu’ils étaient importants pour le développement du livre. Dans sa version première, le livre suscita divers ouvrages se proposant de l’analyser ou de le critiquer, le principal étant sans doute Muerte y resurrección de Facundo de Noé Jitrik (1968), dans lequel l’auteur en explore les différents aspects, depuis sa classification littéraire jusqu’à sa portée historique.

Contexte historique

Facundo, que Sarmiento rédigea en 1845, durant son deuxième exil au Chili, était conçu comme une attaque dirigée contre Juan Manuel de Rosas, gouverneur de Buenos Aires à la même époque. Le livre se veut une analyse de la culture argentine, examinée sous l'angle de vue de l’auteur, et incarnée en l’espèce par des hommes tels que Rosas et le chef régional Juan Facundo Quiroga, principalement dans la province de San Juan. Tant Rosas que Quiroga étaient des caudillos, c'est-à-dire des chefs commandant des troupes populaires en armes, lesquelles étaient pour Sarmiento l’expression d’une forme de gouvernement barbare.

Le livre de Sarmiento est à la fois une critique et le symptôme des conflits de culture qui se firent jour en Argentine dès son indépendance d’avec l’Espagne en 1810. Sarmiento dénonçait le retard dans lequel, trois décennies après cette date, persistaient les institutions et l’organisation économique du pays. La division politique du pays procédait de l’opposition entre l’idéologie des unitaires, appuyés par Sarmiento, qui aspiraient à un gouvernement centralisé, contre celle des fédéralistes, qui estimaient que les régions devaient être autonomes. Le conflit entre unitaires et fédéralistes avait un lien direct avec le pouvoir que la ville de Buenos Aires prétendait exercer sur le pays, outre de détenir le contrôle du commerce international et de s’approprier les rentes de la douane. À cette époque, la Ville de Buenos Aires englobait la province de Buenos Aires, et était la ville la plus grande et la plus riche du pays grâce à sa situation proche du Río de la Plata et de l’océan Atlantique. Buenos Aires non seulement détenait le commerce, mais encore avait accès aux idées et à la culture européennes. Cette disparité économique et culturelle du pays était à l’origine d’une tension croissante entre les provinces. En dépit de son adhésion au camp unitaire, Sarmiento était originaire de la ville de San Juan, sis dans l’ouest de l’Argentine, dans la région de Cuyo, non loin de la frontière chilienne.

Conflit entre unitaires et fédéralistes

Le conflit entre unitaires et fédéralistes débuta vers le milieu de la décennie 1810 par l’affrontement entre les Portègnes et la Ligue fédérale, dirigée par José Artigas. Le conflit se généralisa à partir de 1819, lorsque l’Assemblée constituante (Congreso Constituyente) adopta en 1819 une constitution unitaire, qui fut rejetée par les provinces, lesquelles ensuite renversèrent en 1820 le Directeur suprême des Provinces-Unies du Río de la Plata et se déclarèrent autonomes, laissant le pays dépourvu de gouvernement national et déclenchant une série d’événements connus en Argentine sous l’appellation d’« Anarchie de l’An XX ». En 1826, Bernardino Rivadavia nationalisa la ville de Buenos Aires, sa douane et son armée, pendant qu’une nouvelle Assemblée constituante approuvait une autre constitution unitaire, qui fut derechef rejetée par l’ensemble des provinces. Les événements de 1826 débouchèrent sur une série d’affrontements armés entre unitaires et fédéralistes dans tout le pays. C’est alors qu’eut lieu la première guerre entre unitaires et fédéralistes (1825-1827), dans laquelle s’illustrèrent le fédéraliste Juan Facundo Quiroga et l’unitaire Gregorio Aráoz de Lamadrid, puis la deuxième guerre (1829-1831), lors de laquelle Juan Manuel de Rosas s’empara pour la première fois du titre de Gouverneur de la province de Buenos Aires, et dont le point de tension culminant fut l’affrontement entre l’unitaire Ligue de l’Intérieur (Liga del Interior), commandée par José María Paz, dans laquelle s’enrôla Sarmiento comme officier, et le Pacte fédéral (Pacto Federal). Les unitaires soutenaient la présidence de Rivadavia (1826-1827), tandis que les fédéralistes s’y opposaient. Sous ce gouvernement, les salaires des travailleurs baissèrent et les gauchos furent emprisonnés ou obligés de travailler sans recevoir de rémunération.

À partir de 1828 furent installés et se succédèrent différents gouverneurs de Buenos Aires, à commencer par le fédéraliste Manuel Dorrego. Cependant, le gouvernement de Dorrego ne dura que fort peu, et celui-ci fut fusillé par l’unitaire Juan Lavalle, qui s’était emparé du pouvoir. Lavalle à son tour fut battu par une milice de gauchos commandée par Rosas. À la fin 1829, le corps législatif désigna Rosas gouverneur de Buenos Aires, et celui-ci gouverna pendant deux périodes, de 1829 à 1831 et de 1835 à 1852.

Durant une bonne partie de la période historique évoquée, un grand nombre d’intellectuels, de la tendance unitaire autant que fédérale, tant à Buenos Aires que dans les autres provinces de la Confédération argentine, sitôt qu'ils se trouvaient en situation politique adverse au regard de leurs idées, durent se résoudre à émigrer vers d’autres pays, principalement vers le Chili et l’UruguaySarmiento 2003, . Sarmiento, originaire de la province de San Juan, s’exila à deux reprises : une première fois en 1831, à la suite de la défaite militaire de la Ligue de l’Intérieur, dont il faisait partie en qualité d’officier, et une deuxième en 1840, sous le gouvernement de Nazario Benavídez, après la fermeture du journal El Zonda et après avoir été un temps incarcéré sur accusation de sédition.

Facundo Quiroga thumb|left|upright=0.8|Facundo Quiroga, d'après une lithographie de César Bacle.

Juan Facundo Quiroga (1788 ― 1835), connu sous le surnom de El tigre de los llanos (le tigre des plaines), caudillo originaire de la province de La Rioja, s’opposa au gouvernement de Bernardino Rivadavia dès que celui-ci fut entré en fonction comme président de la Nation argentine (1826-1827). Rivadavia entreprit alors de le combattre avec ses effectifs, placés sous le commandement de Gregorio Aráoz de La Madrid, à qui cependant Quiroga infligea une défaite lors des batailles de El Tala (1826) et de Rincón de Valladares (1827). À la date de 1828, Quiroga avait acquis, dans un ensemble de provinces allant de Catamarca jusqu’à Mendoza, un grand pouvoir. Il s’unit à d’autres caudillos en vue de favoriser le fédéralisme. Il fut battu par le général José María Paz à la bataille de La Tablada et à celle d’Oncativo, à l’issue de laquelle il se porta vers la province de Tucumán. Là, il battit Lamadrid à la bataille de La Ciudadela (1831), désorganisant la Ligue unitaire, à la faveur de quoi Juan Manuel de Rosas put battre Juan Lavalle dans la province de Buenos Aires dans la bataille de Puente de Márquez (1829). Quiroga était partisan de rédiger une constitution à tendance fédéraliste, mais ces siennes initiatives se heurtèrent à l'opposition implacable de Rosas, qui jugeait encore prématurée la question de l’organisation politique nationale.

Rosas envoya Quiroga vers le nord, dans le cadre d’une mission diplomatique visant à rétablir les relations entre Salta et Tucumán. À son retour, il fut assassiné le à Barranca Yaco, dans la province de Córdoba, par un groupe aux ordres de Santos Pérez, qui avait tendu une embuscade à son équipage. La paternité intellectuelle de cet assassinat reste controversée, devant être attribuée selon certaines théories à Rosas, selon d’autres à Estanislao López ou aux frères Reinafé. Trois frères Reinafé (José Antonio, José Vicente et Guillermo) ainsi que Santos Pérez furent condamnés, et ces trois derniers exécutés en 1836.

Juan Manuel de Rosas

thumb|upright|Juan Manuel de Rosas, gouverneur de la province de Buenos Aires entre 1829 et 1831 et entre 1835 et 1852.