Le clavecin est un instrument très important en Europe occidentale pendant près de trois siècles, du au .
Il est utilisé couramment, avec d'autres instruments (luth, viole de gambe), pour réaliser la basse continue. Il est aussi le destinataire d'un vaste et prestigieux répertoire pour soliste : c'est, avec l'orgue (mais dans un registre profane), l'instrument idéal pour réaliser le contrepoint. Pendant un siècle environ (1650-1750), la suite est la forme instrumentale privilégiée qui lui est associée mais il exécute aussi des toccatas, des fugues, fantaisies, etc. Au cours du , on lui consacre aussi des sonates et des concertos mais il s'efface rapidement au profit du piano-forte.
Sa renaissance à la fin du contribue surtout à faire revivre la musique ancienne mais suscite également la composition de nombreuses œuvres modernes et contemporaines.
Le Les premières œuvres qui nous sont parvenues remontent au . Dans le monde latin, l'écriture est proche de celle du luth qu'il remplace souvent. Dans les pays allemands, l'évolution du répertoire du clavecin reste indiscernable de celui de l'orgue, dont les praticiens sont les mêmes. Les clavecins tels l’épinette, en France, ou le virginal, en Angleterre, sont utilisés à cette époque pour l'interprétation de pièces profanes et légères, telles que transcriptions de chansons populaires et pièces à danser qui sont parfois perdues.
En France, au printemps de 1531, l'imprimeur-libraire Pierre Attaingnant publie une importante collection de 7 volumes de musique transcrite, arrangée et composée pour les instruments à clavier de son temps : « Dix neuf chansons musicales reduictes en la tabulature des Orgues Espinettes Manichordions, et telz semblables instrumentz musicaulx (sic) ». Ces œuvres sont alors indistinctement destinées aux orgues portatifs, clavecins et clavicordes de toutes formes.
La première fantaisie pour clavier est composée dans cette période, par le Napolitain Antonio Valente.
En Espagne, les compositions pour clavier consistent surtout en élaborations de pièces préexistantes, composées à l'origine pour des voix. Le maître de cette pratique est Antonio de Cabezón.
Le Les foyers initiaux du développement du répertoire sont multiples : l’Italie, les Pays-Bas, l’Angleterre, la France, les pays germaniques, de même que les formes musicales pratiquées. Celles-ci s’organisent principalement en trois grandes catégories dont chaque nation se fait, plus ou moins, une spécialité : mouvements de danse telles que pavane et gaillarde (France, Angleterre) ; pièces d’inspiration libre : ricercar, fantaisie, toccata, canzone (Italie) ; variations, voluntary (Angleterre). Les compositeurs germaniques visitent l'Italie afin d'y puiser à la source et ont une prédilection pour la fugue, forme issue du ricercar, qu'ils porteront au plus haut point de développement.
Ces foyers ne sont donc pas isolés les uns des autres et nombreux sont les artistes qui quittent leur région d’origine pour aller à la découverte d’autres horizons. Ces musiciens sont au service des princes et des cours aristocratiques. Ils peuvent accompagner leurs commanditaires pendant leurs voyages et leurs ambassades, tel Frescobaldi séjournant en Flandres, Bernardo Pasquini à Paris. Ils peuvent aussi fuir un environnement politique défavorable, comme les Anglais Peter Philips et John Bull qui terminent leur carrière en Flandre après s'être enfuis de leur pays en proie aux luttes entre anglicans et catholiques. Le talent et la réputation de professeur des plus grands — Frescobaldi à Rome, ou Sweelinck à Amsterdam — attire de nombreux élèves et disciples.
Angleterre
L'Angleterre est, dès la fin du , un des principaux foyers de la littérature pour cet instrument. Le premier grand maître est William Byrd ; il précède une série impressionnante de virginalistes (en particulier John Bull, Giles Farnaby, Peter Philips, Orlando Gibbons) qui, tous ou presque, disparaissent dans les années 1620-1630 ; cette musique pleine de verve et de fantaisie tire le meilleur parti du virginal et de ses dispositifs archaïques : clavier et registre uniques, étendue limitée, octave courte et feintes brisées. Après cette époque très féconde, aucun artiste anglais ne relèvera vraiment cette école si prometteuse. Henry Purcell n'écrit que très peu pour le clavecin, encore s'agit-il de courtes suites sans prétention, probablement à but didactique. Thomas Tomkins a écrit plusieurs pièces pour le virginal et pour l'orgue, dans un langage strictement polyphonique qui reste celui de la Renaissance en plein milieu du .
Italie
Les premiers noms à signaler sont ceux de Giovanni Maria Trabaci (ricercate, capricci, toccate, canzone etc. 1603/1615); Giovanni Picchi (Balli d'arpicordo, 1620); Ascanio Maione, qui au début du siècle compose deux livres de « Capricci per sonare », dont le style est souvent baroque plutôt que celui du ; Gioan Pietro Del Buono qui compose un important recueil en 1641.
Mais le grand maître italien du clavecin au est Girolamo Frescobaldi, également organiste de Saint-Pierre de Rome. Disciple de Luzzasco Luzzaschi, son œuvre s'inscrit dans une longue tradition, mais surpasse tout ce qui s'était fait auparavant dans la péninsule. Elle est d'ailleurs, pour une bonne part, destinée aussi bien au clavecin qu'à l'orgue - l'orgue italien est un instrument d'assez petite taille, généralement dépourvu de pédalier. Cet artiste dont la renommée est européenne est un créateur de formes à l'imagination et à la fantaisie débordantes. Son génie s'exerce principalement dans les formes de la musique « pure » : canzone, ricercari, toccate, partite, fantasie, etc. L'enseignement de Frescobaldi diffuse dans toute l'Europe occidentale par ses nombreux disciples et admirateurs : cette influence parviendra jusqu'à Bach.
Après Frescobaldi, le principal claveciniste italien du est Bernardo Pasquini, qui a été en relation avec les musiciens français lors d'un voyage à Paris et qui a, lui aussi, formé un nombre important d'élèves, y compris allemands. Michelangelo Rossi compose aussi des toccate et autres pièces dans le style hérité de Frescobaldi.
France
Chambonnières est souvent considéré comme le père de l'école française de clavecin. Il est d'ailleurs le premier, en France, à faire éditer ses pièces, en 1670. Toutefois, il a vraisemblablement hérité d'une longue tradition. Son œuvre est dédiée exclusivement aux danses et il adapte au clavecin le style « brisé » ou « luthé » des grands luthistes français de l'époque : ce style d'accords arpégés, qui tend à ne pas faire entendre les différentes voix simultanément, les notes inégales, qui raccourcissent à des degrés divers la deuxième d'un groupe de deux notes, une ornementation foisonnante et scintillante et l'utilisation presque exclusive de la forme « suite » resteront un siècle durant la marque de fabrique de tous ses successeurs en France. Les clavecinistes français auront également l'habitude de donner à leurs pièces des noms suggestifs qui désignent airs de danse ou « pièces de caractère ». Ils empruntent aussi au répertoire du luth deux genres de pièces spécifiques qui tomberont en désuétude vers la fin du : le tombeau et le prélude non mesuré.
Chambonnières a été le mentor d'un claveciniste de génie, Louis Couperin, mort à 35 ans et qui laisse une œuvre de premier plan de laquelle ressortent particulièrement les préludes non mesurés et les chaconnes, monumentales et dramatiques. L'un de ses chefs-d'œuvre est la fameuse pavane en fa # mineur, tonalité peu usitée à cette époque. La fin de la première moitié du siècle est marquée par le passage à Paris de l'allemand Johann Jakob Froberger, disciple de Frescobaldi qui entre en contact avec un cercle de musiciens dont fait partie Louis Couperin : il a une action décisive dans la « normalisation » de la suite et relie tradition italienne et tradition française. Jacques Hardel, autre disciple doué de Chambonnières, également mort jeune, ne laisse qu'une dizaine de pièces.
Les œuvres de Chambonnières et de Louis Couperin sont réunies dans les premier et deuxième livre du manuscrit Bauyn, conservé à la Bibliothèque nationale de France, à Paris, sous les cotes Rés. Vm7 674 et 675 .
Les autres grands noms de cette période sont Jean-Henri d'Anglebert (disciple et successeur de Chambonnières comme claveciniste du roi, ami de Lully dont il transcrit pour clavecin certains airs) et Nicolas Lebègue dont l'œuvre circule dans toute l'Europe (certaines de ses suites ont été faussement attribuées à Buxtehude) et qui, le premier, utilise le terme de « suitte » (sic). Jean-Nicolas Geoffroy laisse une œuvre importante, tant par sa qualité que par le nombre de pièces qui ne sera surpassé, chez les Français, que par François Couperin.
Allemagne Les Allemands composent peu pour le clavecin, se consacrant plutôt à l'orgue. Sweelinck est le professeur et le modèle des Allemands du nord. Ceux du sud vont se former en Italie, tels Froberger ou Kerll. Tous regardent aussi vers la France. L'art allemand est ainsi une synthèse des manières italienne et française influencée par une importance particulière donnée au contrepoint, trait que l'on retrouvera au plus haut degré chez Bach.
Vers le milieu du siècle, Johann Jakob Froberger réalise la synthèse de ces diverses traditions : originaire du Würtemberg, il travaille à Vienne, se rend à Rome auprès de Frescobaldi, parcourt toute l'Allemagne, visite les Flandres, se rend en Angleterre, fait un séjour à Paris où tout laisse à penser qu'il rencontre Louis Couperin car leurs amis sont communs et leur influence réciproque est manifeste. Il termine sa vie auprès d'une riche et noble mécène non loin de Montbéliard, aux confins des mondes français et germaniques. C'est Froberger qui, le premier, fixe la structure « classique » de la suite (allemande, courante, sarabande et gigue) qui ne porte pas encore ce nom. Il compose aussi des toccate, des partite de facture italienne. S'il ne l'invente pas, il pratique la « musique à programme » mais, curieusement, ne compose ni prélude non mesuré, ni chaconne (deux spécialités de Louis Couperin).
Organistes avant tout, plusieurs musiciens allemands composent aussi pour le clavecin, des suites à la française ou des pièces de forme libre à l'italienne : citons Matthias Weckmann, Johann Adam Reinken, Dietrich Buxtehude, Johann Kaspar Kerll, Johann Pachelbel, le savoyard germanisé Georg Muffat etc. Actif à Vienne entre 1661 et 1683, Alessandro Poglietti dont l'origine italienne n'est pas certaine, compose sonates et suites, son recueil le plus connu comporte une musique descriptive (Le Rossignol).
Vers la toute fin du siècle se distinguent Johann Caspar Ferdinand Fischer (Pièces de clavessin ou Musicalisches Blumen-Büschlein : suites dans la tradition française) et Johann Kuhnau (dont les Sonates bibliques (1700) se revendiquent comme musique à programme.
Le C'est au que la facture du clavecin atteint son plus haut degré de perfection, notamment à Paris (les Blanchet, Jean-Henri Hemsch, Pascal-Joseph Taskin) mais aussi à Hambourg (Hieronymus Albrecht Hass, Christian Zell), plus tard à Londres (instruments de Shudi et Kirkman). C'est précisément vers la même époque que paraissent les compositions de ceux que Norbert Dufourcq appelle « les cinq ». Selon ce spécialiste, l'œuvre de ces cinq musiciens européens réalise en effet une synthèse idéale et emblématique de la musique pour le clavecin dans sa plus grande diversité : François Couperin, Jean-Philippe Rameau, Georg Friedrich Haendel, Jean-Sébastien Bach et Domenico Scarlatti.
François Couperin (1668-1733)